De quel Kurt ce français encore inconnu au bataillon – encore faudrait-il savoir de quelle guerre on parle – tente-t-il d’invoquer l’esprit avec son premier album ? S’agit-il de celui qui tenta en 1994 de faire un JFK bis repetita avec son cerveau sur le carrelage, version grunge ? Ou de cet autre qui, héros des films futuroïdes de John Carpenter, incarna la version américaine de ce Christophe Lambert à peine moins con qu’un robot mixeur ? Bon en fait, ni l’un ni l’autre. Hello Kurt prend tout le monde à contre-pied en s’inspirant du contrepoint de Josquin des Près, que cet évadé du groupe La Féline envoie dans un futur pop rongé jusqu’à l’os. Séance spiritisme avec une boîte à rythme planquée sous le guéridon.

avatars-000008304507-y05s94-cropSans être vraiment un anonyme, jusque-là Xavier Thiry était plutôt un homme de l’ombre. Question de physique, mais de position aussi. Car depuis 2007, le garçon aux cheveux gris poivre officie derrière Agnès Gayraud aux synthés chez La Féline, autre groupe français avec un pied coincé dans la porte de la célébrité. Le troisième larron du groupe, Stéphane Bellity, étant parti depuis peu donner de l’élan à son formidable projet solo Ricky Hollywood, la Féline se réduit désormais à son plus strict nécessaire, soit Agnès et Xavier (dit comme ça, on a l’impression de lire le générique d’un téléfilm français diffusé sur France 2, mais passons). Comme les deux qui restent n’ont pas encore pondu de hit indie à la Lescop, pas de quoi s’étonner que vous n’ayez pas appris la nouvelle chez le coiffeur en feuilletant VSD ou Rock & Folk, et pourtant : aussi méconnus qu’ils soient, ces trois-là possèdent un talent fou. En complète contradiction avec les musiciens de leur époque qui en général, passé la trentaine, décident de se fourvoyer dans la putasserie de la dernière chance ou bien, plus raisonnablement, de se raser la barbe d’artiste maudit pour trouver un CDI dans le monde super-normal.
Comme on ne demande pas à un gardien de marquer des buts, fallait pas non plus demander à Xavier d’endosser le costume de Superman. Ça ne l’a pas empêché d’avoir des idées dans la tête (et pas derrière, comme avec les opportunistes précités) ni des chansons en stock. La naissance de Hello Kurt, synthèse de trois ans d’écriture en loucedé, est motivée par l’envie de se débrouiller tout seul sans personne pour lui tenir le micro. Le résultat s’avère semblable à l’époque, synthétique, minimal, fait avec bien peu de moyens ; une sorte de romantisme bricolé sur un synthé Korg MS10 qui va, de l’aveu du principal intéressé, de Kraftwerk à Arvo Pärt. Sans oublier, comme sur Sélénite, la pelletée de chanteurs des années 80 tels qu’on les supportait au Top 50 ici métamorphosés en outsiders chics, et donc forcément perdants face à ceux qui crient Aline pour qu’elle revienne. Putain, mais qu’elle reste où elle est. Foutez-lui la paix, laissez-la vieillir, « la réveillez pas, pas avant 2043 », comme disait Bashung.

Revenons à cette histoire de position. Libéré de toute contrainte lorsqu’il officie en solo, Hello Kurt se permet toutes les folies et ses chansons traversent facilement les cloisons. Remarquez, ça colle bien aux spectres qu’on entrevoit sur cet LP disponible partout et forcément nulle part ; partout parce qu’accessible à celui qui n’a pas besoin d’un conseiller Virgin pour entendre des voix, nulle part parce que Hello Kurt n’est signé sur aucun label. Par les temps qui courent, c’est presque devenu un gage de qualité.

folderLes chœurs lointains qu’on entend sur la chanson éponyme, espèce de ritournelle compressée mi-divine mi-clubbing destroy, Hello Kurt les a enregistré sur son téléphone portable « un jour qu’il se promenait en touriste dans le Sacré-Cœur ». Le titre PanEuropean, sous ses airs de pastiche Carpenterien tapé sur trois touches, évoque toute la langueur des premières chansons de Sébastien Tellier, du temps où il était encore plus anonyme qu’alcoolique. Quant au morceau Missa Hercules, pierre de taille de ce disque construit avec trois bouts de ficelle, s’il évoque le moyen-âge de l’an 3000 – des cyborgs déguisés en ménestrels, pour faire vite – il est étonnant de remarquer que l’original est de Josquin des Près, pionnier de la musique polyphonique du quinzième siècle (avec Guillaume de Machaut, son prédécesseur) qui influencera quelques centaines d’années plus tard Bach ou euh, toute la scène anglaise du début des années 90, de My Bloody Valentine à Ride. « J’ai découvert Josquin des Prés en m’intéressant au contrepoint, qui est une discipline musicale dans laquelle le compositeur se concentre sur la beauté des voix individuelles, explique Xavier. Le contrepoint rigoureux est enseigné au conservatoire à des armées d’étudiants, et en découvrant son existence, il m’a semblé que c’était une discipline pleine de vertus. En pop, on raisonne beaucoup de façon “verticale” – les accords successifs qui structurent le morceau autour du chant – et j’en avais un peu marre. Alors quand j’ai découvert cette approche “horizontale”, je m’y suis plongé. Josquin des Prés est un des maîtres de la polyphonie, l’écriture pour plusieurs voix, qui nécessite un solide sens contrapuntique, c’est un modèle pour cette discipline. Et il y avait une cohérence à rejouer cette partition écrite pour quatre voix avec mon synthétiseur Korg qui ne peut jouer lui aussi qu’une voix à la fois. Bizarrement aussi, ce morceau de Josquin sonne très pop je trouve, très audible avec des oreilles d’aujourd’hui ». Un type décédé voilà près de 500 ans serait donc l’inventeur du quatre pistes. Après tout, pourquoi pas. De la musique sacrée à Jacno il n’y a qu’un pas (de danse). Josquin t’es loin, t’es près.

À l’heure où je vous écris ces quelques lignes, tout le monde se branle de la beauté d’un beau canon, comme de cette impression d’orgasmes répétés lorsqu’une polyphonie vous traverse la gueule comme un poids lourd vous passerait sur le corps. Et pourtant, à cette époque où la musique contemporaine n’a jamais autant ressemblé à une industrie en péril avec ses musiciens chômeurs lancés sur les routes de France comme des troubadours sans seigneur à divertir, les menuets pop de Hello Kurt possèdent cette naïveté que tant d’autres ont perdu à force de chercher le succès. Jean Moulin aurait certainement dit un truc du genre « Entre ici, Kurt, avec ton terrible cortège, avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi et tes spectres» ; on se contentera plus modestement de souhaiter la bienvenue à ce même Kurt, en lui espérant un avenir aussi prometteur que ses comptines ectoplasmiques.

Hello Kurt // “Spectres” // Sortie le 1er février
hellokurt.bandcamp.com

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