Deux bombes ambient passées sous les radars ont été rééditées cet été en vinyles : « Pentamerous Metamorphosis » et « 76 :14 » de Global Communication, parues il y a près de trente ans. La redécouverte de ces merveilles rendra à coup sûr cette année 2020 bien moins pénible qu’elle ne l’est et vous évitera de nous pencher sur certaines productions actuelles, bien fades en comparaison.

Il y a deux voies – de garage – qui s’offriront pour qui veut écrire sur la musique en 2020 : les nécrologies et les rééditions. La démarche est excellente car elle permet de détourner pudiquement les yeux des sorties contemporaines en se focalisant sur des artistes ou des œuvres à côté desquels on était passé. La période actuelle apparaît dans toute sa splendide nullité en comparaison.

Lorsque les Lemon Twigs sortent un nouvel album, Rock & Folk préfère consacrer un dossier à Marc Bolan (son numéro daté de septembre 2020) parce que ça reste plus excitant de parler d’un musicien brillant dont les bons disques ont presque 50 ans plutôt qu’un groupe de faiseurs habiles qui n’est finalement que le produit de notre époque qui recycle en vain et en vain les bonnes recettes du passé sans but précis ou apparent tout du moins. On ne pourra donner tort à Rock & Folk : qui a envie de lire quoique ce soit sur les Lemon Twigs ou les Raconteurs ?

Dans le même temps, Libé a consacré neuf pages au décès de Christophe le 17 avril dernier. Neuf pages, oui… L’événement culturel de l’année en somme. Même s’il n’est pas question de contester la qualité de ses vieux albums, le dernier des Bevilacqua n’avait rien sorti de potable depuis un moment et était devenu sa propre caricature en amplifiant les caractéristiques qui avaient permis sa renaissance médiatique il y a 20 ans lorsque Technikart avait œuvré à sa réhabilitation : bagnoles, boots, bagouses, jukebox et petites pépées. Christophe était passé ainsi du statut de prince des ringards au roi des branchés. Par exemple, ses paroles donnaient l’impression d’avoir été écrites à l’arrache cinq minutes avant d’être enregistrées en studio :

“Ça rocke baby, ça sonne super, j’me traîne sur le trottoir, près du lampadaire
Oh non non, j’me sens pas bien, j’ai peur, j’remets une pièce dans le flipper
J’voudrais son numéro, j’espère la revoir, j’sens des sensations, face au miroir » et ainsi de suite…”

Bon, j’ai triché, ce ne sont pas des paroles de Christophe mais avouez que vous auriez pu vous faire berner. Croyez-moi, je suis le premier déçu à ce qu’un artiste qui copinait avec Alan Vega finisse sa carrière en chantant des duos avec Julien Doré et Raphaël. Lui et son public méritaient mieux que ça.

A la décharge de Libération, la disparition de Christophe est survenue en plein confinement et le traitement de sa mort permettait à Libé d’égayer – si je puis dire – l’actualité anxiogène et répétitive de nos réclusions forcées.

“Je préfère encore écouter l’intégrale de Caruso reprise par Florent Pagny plutôt que dix secondes des Clash, de Crosby, Stills, Nash & Young ou de Jack White.”

A ce compte-là, il faudra trente numéros pour honorer la mémoire et le talent de McCartney et Neil Young quand ceux-ci casseront leur pipe. Plus le temps passe et plus les figures du passé deviennent totémiques : des artistes sympathiques deviennent des génies incontournables parce qu’on n’a plus rien d’autre à se mettre sous la dent. Je crois que je préfère encore écouter l’intégrale de Caruso reprise par Florent Pagny plutôt que dix secondes des Clash, de Crosby, Stills, Nash & Young ou de Jack White – dont le très pertinent Noel Gallagher a un jour dit qu’il ressemblait à Zorro qui aurait bouffé trop de donuts. La pluie d’hommages qui a salué la mort d’Annie Cordy m’a laissé songeur sur le coup : peut-être étais-je passé à côté d’une grande chanteuse, une sorte de Joni Mitchell belge ? Il n’en n’est rien, ses chansons les plus marquantes sont bien Tata Yoyo et La Bonne du Curé.

Certaines disparitions du premier semestre 2020 ont par ailleurs mis en lumière le vide musical contemporain. Il est difficile de trouver des musiciens aussi libres et modernes qu’on pu l’être en leurs temps Gabi Delgado, Andrew Weatherhall ou Florian Schneider, musiciens s’étant affranchi des règles en vigueur pour découvrir des territoires sonores inexplorés jusque-là.

De la même manière, les rééditions permettent de ressasser sans fin les chefs-d’œuvre du passé ou de découvrir des disques inconnus et dignes d’intérêt. Bon, je n’ai jamais vraiment compris l’engouement des spécialistes autour d’une réédition remastérisée, lançant des débats sur la qualité de nouveaux overdubs ou les différences de mixage avec les précédentes éditions : j’ai les oreilles bien trop abîmées pour percevoir la subtilité de tout cela et je crois bien que je m’en cogne. Les débats sur les nouvelles versions des albums des Beatles – ou leur médiocrité par rapport aux précédentes –me font invariablement bailler : ce sont les débats les plus chiants du monde en vérité – les fans de rocks sont chiants et c’est ainsi – et je crois bien préférer encore passer une soirée tuning avec des fans de Didier Raoult. Et pourtant, il y a tellement de rééditions L’évènement de cette rentrée, c’est la réédition de « Goats Head Soup » des Rolling Stones, un album sans intérêt et qui ne sert à rien. A ce train, qu’est-ce qui pourra bien créer l’évènement dans vingt ans ? Des collectors de faces B de Manu Chao ? Un coffret regroupant les pires chutes de studio des Kings of Leon. Tout cela me déprime : pourquoi aggraver notre empreinte carbone en rééditant toutes ces daubes ?

Fort heureusement, tout n’est pas à jeter : si j’ai pris mon clavier, c’est bien pour avoir l’occasion de vous parler de deux chefs-d’œuvre de la musique électronique, assez peu connus en France, produits par Global Communication, duo de choc de la musique électronique britannique des années 90 composé de Mark Pritchard et Tom Middleton. « Pentamerous Metamorphosis » est un album de remix paru en 1992 tandis que « 76 :14 » leur seul véritable album – dans le sens où les compositions sont totalement originales – est paru en 1994.

Réécouter ces disques nous replonge à la divine époque où Ace of Base et Reel 2 Real cartonnaient dans les charts de notre pays, Bruno Gaccio et les Guignols de l’Info étaient drôles et Marlène envisageait de se présenter à l’élection présidentielle. Moins marrant, Kurt Cobain et Ayrton Senna cassaient leur pipe et ma prof de sport me collait un 8 sur 20 à l’épreuve du bac. Cela ne paraît pas si loin pour les lecteurs de ces lignes de plus de 35 ans et pourtant, il s’est passé autant de temps entre les parutions de l’« Album Blanc » des Beatles, « Electric Ladyland » et « White Light / White Heat » et 1994 qu’entre cette année-là et l’époque actuelle.

Tous ceux qui ont jeté une oreille aux albums de Global Communication sont devenus des informaticiens chauves qui portent des polaires quand il fait moins de 25°C et cadencent des cartes mères pendant leur temps libre.

Cette parenthèse vieux con refermée, rappelons que le début des années 90 a été l’une des périodes les plus excitantes et fécondes de la musique moderne, au côté de l’âge d’or des sixties et de la révolution post-punk de la fin des années 70 (qui écoute encore du punk en 2020 ?) : une tripotée d’artistes – anglais et américains pour la plupart – ont contribué à produire les plus beaux chefs-d’œuvre de la musique électronique moderne. Il y avait tout un tas de qualificatifs qui permettaient de distinguer les différentes chapelles – trip hop, acid, ambient, techno, electronica, drum and bass, big beat etc – signe d’un foisonnement créatif qui était le parfait contrepoint de la britpop, moins visionnaire et plus réac. Des DJ hyper doués comme Laurent Garnier, Jeff Mills et Carl Cox commercialisaient des mix d’une grande richesse et d’autres artistes enregistraient des albums regroupant leurs productions originales dans leurs home studios : Global Communication donc, The Future Sound of London, The Orb, LFO, Underworld, Orbital, Aphex Twin, Boards of Canada, etc.

L’indispensable compilation « Artificial Intelligence » du label anglais Warp Records est un excellent témoignage de l’effervescence créative qui a marqué cette époque. On y trouve notamment des compositions d’Aphex Twin et Richie Hawtin qui se cachaient sous des pseudos, manière pour eux de s’effacer derrière la musique. Qui pourrait citer les noms des deux membres d’Autechre par exemple ?

C’était le bon temps, quand on se prenait à croire en l’utopie communautaire véhiculée par la techno et qu’on pensait que le développement des nouvelles technologie et l’apparition d’Internet en France cette année-là permettrait de renforcer les liens entre individus. Bien avant les réseaux sociaux et cette incapacité à débattre qui est devenue la nôtre : la communication globale a fait long feu. Je crois que la période allant de la chute du mur de Berlin au 11 septembre 2001 a été la plus heureuse et la moins anxiogène pour tous les gens nés avant le début des années 80 : l’optimisme qui se dégage des musiques électroniques en est le reflet et la techno minimale des années 2000, plus sombre et moins généreuse, a pris le relais. Nick Kent attribue cette rupture musicale au changement de la molécule d’ecstasy qui a transformé des ravers doux comme des agneaux en créatures excitées et maléfiques.

Le premier album paru de Global Communication s’intitule « Pentamerous Metamorphosis » : c’est une suite de cinq longues compositions qui sont des remix de « Blood Music », deuxième et dernier album de Chapterhouse, un groupe de shoegaze attachant vite disparu. Les titres remixés Global Communication durent plus de dix minutes chacun : le premier s’intitule Alpha Phase, le second Gama Phase jusqu’au cinquième et dernier dont le titre est Epsilon Phase, bien sûr. Ne comptez pas sur Mark Pritchard et Tom Middleton pour vous donner la moindre indication sur leur musique au travers de titres dont le choix relève bien souvent d’un parti pris de la part de l’artiste. Là, votre cerveau sera vierge de toute influence avant d’entamer la découverte de l’album et vos sensations vous aideront à vous construire votre propre imaginaire.

Le deuxième album, « 76 :14 », est leur chef-d’œuvre. Il n’y aura pas d’autre disque ensuite : c’est bien leur seul album original, ce qui les placent à égalité avec les Modern Lovers, Lauryn Hill et The La’s dans la liste des artistes qui ont été si peu prolifiques qu’ils n’ont sorti qu’un album. Jeff Buckley fait partie de la liste aussi mais avait bonne excuse, puisqu’il est allé à son cours de natation dans le Mississipi chaussé de ses bottes en caoutchouc. Si « Pentamerous Metamorphosis » est l’album que vous voudriez entendre en voyant le soleil se lever sur une plage baléarique, « 76 :14 » est la bande-son amniotique qui vous donnera envie de retourner vous reposer dans la matrice maternelle en dansant avec les poissons. L’élément qui caractérise ce disque est l’eau, comme la plupart des disques ambient importants ou des albums qui ont contribué à fonder le genre : « Future Days », « Rock Bottow », « Before and After Science », « Voices from the Lake » notamment.

Le titre de l’album – tout comme les titres des dix plages qui le composent – correspond à la longueur du disque, soit 76 mn et 14 secondes de musique éthérée et enveloppante. Les émotions crées par la musique de Global Communication sont riches et complexes et c’est bien là tout ce qu’on demande à la musique, n’est-ce pas ?

Pour paraphraser Eno qui disait du Velvet que les rares personnes qui avaient acheté leur premier album avec la banane avaient monté un groupe de rock dans la foulée, je crois que tous ceux qui ont jeté une oreille aux albums de Global Communication sont devenus des informaticiens chauves qui portent des polaires quand il fait moins de 25°C et cadencent des cartes mères pendant leur temps libre. Ils auraient pourtant mérité un bien plus large succès. Je suis convaincu que l’entretien qui va suivre changera le cours des choses. Il permettra déjà de réhabiliter l’œuvre du sous-estimé Vangelis. Merci, Mark Pritchard et Tom Middleton.

Global Communication - Wikipedia

Lorsque Chapterhouse vous a demandé de remixer « Blood Music » en 1992, vous avez délibérément privilégié une approche ambient alors qu’à l’époque, vos mix étaient influencés par dance music, la house et la techno de Detroit. Qu’est-ce qui a présidé à ce choix ?

Mark Pritchard : On écoutait des tas de choses à ce moment-là qui ont influencé « Pentamerous Metamorphosis ». De l’indie rock, qui m’intéressait depuis les années 80 quand j’étais gosse, de l’ambient, des musiques de film. Quant à Tom, il a une formation de musicien classique. Et on retrouve tout cela ainsi que de la techno et de la musique industrielle dans nos premiers enregistrements parus. On a laissé la musique se faire d’elle-même sans idée préconçue et c’est ce qui me semble être le point décisif de notre démarche.

Tom Middleton : Andrew Sherriff, qui chantait et jouait de la guitare dans Chapterhouse, vivait dans le même coin que nous et nous a transmis toutes les bandes source de « Blood Music », après nous avoir demandé de remixer l’album. Notre démarche a consisté en l’identification des parties qui nous semblaient être les plus pertinentes, celles qui nous émouvaient le plus en tout cas : cela pouvait être des éléments vocaux de second plan comme des chœurs, des lignes de guitares, des textures. Ce n’était pas délibéré d’obtenir ces atmosphères ambient, ça s’est fait tout seul, avec cette somme d’influences, et le résultat s’accordait plutôt bien avec la musique indie de Chapterhouse.

On retrouve des textures ambient dans le shoegaze, par exemple dans la musique de My Bloody Valentine.

Mark Pritchard : Oui, et j’étais très influencé par les parutions du label 4AD. Je pense à This Mortal Coil ou Cocteau Twins par exemple. Des groupes d’avant-garde aux compositions atmosphériques. Je rajouterais Sonic Youth également, il y a Providence, cet instrumental magnifique sur « Daydream Nation ». Ces groupes lorgnaient déjà vers l’ambient et les musiques électroniques. Nous avons finalement exploré ces mêmes contrées avec Tom.

N’utilisiez-vous que des claviers et des ordinateurs pour composer vos albums ?

Mark Pritchard : Nos albums ont été principalement composés avec des synthétiseurs et des samplers. On utilisait ces derniers pour extraire des choses obscures et les manipuler ensuite. A l’époque, on ne pouvait pas sampler de trop longues séquences car la durée de sampling était limitée. On accélérait donc les sources de manière à obtenir des extraits plus longs, on les passait à l’envers aussi qu’on samplait de nouveau. Les artefacts ainsi obtenus nous servaient de matière première que l’on devait ensuite retravailler au synthétiseur afin d’obtenir une balance correcte. Des amis du voisinage, plus âgés que moi et mieux équipées, me prêtaient des claviers à l’occasion pour que je puisse travailler.

Comment les rôles étaient-ils répartis entre vous deux quand vous composiez ?

Mark Pritchard : Nous étions sur tous les fronts, si je me souviens bien. Nous enregistrions chez moi, avec mon séquenceur dans mon studio. Tom se consacrait pas mal aux arrangements et j’étais plutôt sur la programmation mais ça restait avant tout très empirique et expérimental.

Mark Pritchard | Listen on NTS
Mark Pritchard

 

Tom Middleton : j’ai beaucoup appris en regardant Mark travailler dans son studio. Il était déjà très expérimenté, c’était vraiment le scénario cliché du maître et de l’élève. Il m’a appris toutes sortes de techniques et on avançait ainsi à lier des choses les unes aux autres, c’était de l’expérimentation totale. Le studio de Mark était bien équipé, c’était un super endroit pour travailler sans idée préconçue sur les morceaux à venir. Ce qui nous a guidé, c’est cette idée de créer un voyage sonore empli d’émotions. Je me souviens que mes débuts dans ce studio coïncidaient avec mon 21ème anniversaire en 1992, j’étais venu pour proposer des maquettes à Mark et l’aider en créant des harmonies et des mélodies avec E621 comme pseudo dans le cadre de Reload, notre projet d’alors. On avait cette base musicale commune qui allait nous permettre de créer des émotions et de raconter des histoires suivant un processus narratif expérimental original. J’écoutais beaucoup de dub synthétique en ce temps-là, ce qui était un point de départ intéressant. Ma confiance en moi s’est accrue au fil du temps et j’ai pu tenter des tas de choses. Nous étions en mesure de créer les sons que nous avions en tête, Mark était certainement plus doué pour le traitement des sons de guitares, de batterie tandis que je travaillais plutôt sur l’orchestration et les arrangements avec un simple clavier. C’est ainsi que notre travail prend tout son sens.

Vous parlez de voyage émotionnel au sujet de votre musique, c’est pertinent dans la mesure où cette dernière est un outil qui permet de créer son propre film intérieur. Curieux hasard, la nouvelle de la mort d’Ennio Morricone vient de tomber juste avant que nous ne commencions notre discussion.

Mark Pritchard : Vous me l’apprenez. Vangelis et Jean-Michel Jarre ont participé à mon éducation musicale en réécrivant et réinterprétant les œuvres de Claude Debussy et Maurice Ravel à la suite de Morricone, en utilisant simplement des synthés. La pertinence du rapprochement entre musiques classique et électronique prend tout son sens. Le fait d’avoir grandi dans les années 70 et 80 nous a rendu très perméables aux musiques de films d’alors.

Vous avez été très honnêtes lors de la publication de « Pentamerous Metamorphosis » : vous auriez très bien pu omettre de préciser qu’il s’agissait d’un album de remix de Chapterhouse tant vos compositions sont éloignées des chansons initiales. Vous êtes partis dans des contrées très lointaines.

Tom Middleton :  Je ne partage pas totalement votre point de vue : notre démarche a été d’écouter chacune des pistes sources de toutes les chansons de l’album afin de déconstruire ce qui était un ensemble et de le reconstruire à notre façon. Les cinq plages de « Pentamerous Metamorphosis » ont répondu à des élaborations totalement différentes les unes des autres, ce qui faisait partie de notre stratégie de remix globale. En séparant les pistes des chansons de Chapterhouse – plutôt que de les écouter en un seul bloc – on peut accéder à des segments mélodiques d’une très grande beauté. Notre démarche a consisté à identifier les moments clefs au sein de ces blocs, puis les extraire et les embellir. Imaginez que vous deviez résumer un livre en en sélectionnant une phrase pour en faire tweet par exemple, il faudrait trouver le moment le plus fort, le plus émotionnellement chargé qui viendrait symboliser tout l’ouvrage.

Mark Pritchard  : on a pioché ce qu’on voulait dans chaque morceau. Cela pouvait être une ligne de basse sur l’un, un son de guitare sur l’autre, ce qui nous permettait de créer une atmosphère ambient ou drone en le manipulant ensuite. Nous avons peu exploité les voix contrairement à ce qui se fait d’habitude quand des artistes en remixent d’autres, nous avons modifié des mélodies en utilisant des tonalités différentes aussi. En définitive, on a créé cet album avec des petites choses piochées par-ci par-là. Je comprends que vous trouviez le résultat bien éloigné de l’album original. Ma composition favorite est la dernière, Epsilon Phase. On a choisi quelques voix, un peu de guitare pour les accords et le reste sont des éléments qu’on a joués à l’envers. Puis on a modifié le tempo et la structure rythmique de l’ensemble et voilà ! Nous n’écoutions pas les morceaux de Chapterhouse dans leur intégralité mais on s’intéressait à des séquences pour les réinterpréter, c’était bien plus intéressant pour tout le monde.

Puisque vous parlez d’Epsilon Phase, j’aimerais bien savoir qui est la femme qui chante sur votre version. L’information n’est disponible nulle part sur le Net – je la cherche depuis des années – et j’aimerais donc que vous dévoiliez un scoop pendant cet entretien.

Mark Pritchard  : Je vais vous décevoir mais c’est soit Andy soit Steve de Chapterhouse qui chantent ce refrain. C’est un remix de Love Forever qui clôture l’album.

“J’ai observé Richie Richard D. James d’Aphex Twin dans son garage : il créait des beats en tapant des bouts de bois sur du métal dans l’usine à côté de chez lui.”

Ce n’est pas une fille qui chante ? Pas de scoop du coup ?

Tom Middleton : non, ce n’est ni une fille, ni Steve Patman, c’est Andy Sherriff. C’est un super mec qui chante très haut avec une grande sincérité.

Mark Pritchard : Pourtant, nous n’avons pas trop manipulé sa voix.

Tom Middleton : cela me revient, on a samplé des chœurs afin de créer un patch qui – une fois intégré au morceau – donnait une tonalité de chorale au refrain.

En parlant de chorale, d’où proviennent ces chants religieux qui clôturent l’album « 76 :14 » ?

Tom Middleton : Il y a des tas de sources différentes, ce sont des chœurs extraits de CD et de cassettes qu’on a mélangés ensemble après les avoir accordés. Ce sont des chants grégoriens qu’on s’est appropriés en modifiant les harmonies et les mélodies. J’ai observé Richie (NdA : Richard D. James – plus connu sous l’alias Aphex Twin – qui est à la musique électronique ce qu’était Bach au classique ou André Verchuren à l’accordéon) dans son garage : il créait des beats en tapant des bouts de bois sur du métal dans l’usine à côté de chez lui. N’importe quelle source sonore pouvait devenir le point de départ d’une aventure musicale. Quant aux samples, on ne pouvait les utiliser tels quels, il fallait absolument les transformer pour les utiliser. C’était un principe.

Mark Pritchard  : rien n’était documenté, on avançait ainsi et il est donc impossible d’énumérer toutes nos sources.

Est-il envisageable que vous composiez de nouveau ensemble un jour ?

Mark Pritchard  : Ne jamais dire jamais ! Nos activités respectives nous accaparent grandement : musicalement, je m’investis dans mon projet GCOM qui est grandement influencé par ce que nous produisions dans le cadre de Reload et Global Communication. Alors bien sûr que nous pourrions nous retrouver dans un même lieu pour créer ensemble, mais la question n’est pas là : y aurait-il cette osmose qui nous permettrait de faire quelque chose qui en vaille la peine ? Il faut que les circonstances s’y prêtent, qu’on y entende notre évolution musicale et ce que nous pouvons produire en solo actuellement, que ça soit une bande-son qui aurait toute notre expérience accumulée au fil du temps comme trame, ce n’est pas uniquement une question de style et de tempo.

Il faudrait pour cela que Mark quitte l’Australie, pays où il s’est exilé.

Mark Pritchard  : je ne suis pas sûr de pouvoir quitter l’Australie cette année, et à quel prix ? Devoir rester en quarantaine pendant 15 jours dans une chambre d’hôtel. Il faut des raisons sérieuses pour voyager.

Tom Middleton : les événements actuels ont décimé l’industrie de la musique et particulièrement du live. Il sera intéressant de voir comment nous pouvons nous adapter à la situation en faisant preuve de résilience : compte-tenu du fait qu’on ne peut plus se produire en public, ni composer ensemble, comment apprendre à collaborer virtuellement ? En studio, on a besoin de la technologie la plus avancée sachant qu’il faut ressentir la musique au plus profond, physiquement – au travers des fréquences notamment – pour en tirer quelque chose qui ait un sens. Sans cette alchimie, le résultat sera sans intérêt. Ces contraintes sont très difficiles à surmonter et nous avons besoin d’évolutions technologiques rapides.

Electronic DJ Tom Middleton makes album to send you to sleep
Tom Middleton

 

Vous avez tout au loin de votre carrière utilisé un grand nombre d’alias et de pseudonymes, était-ce pour vous cacher et disparaître derrière votre musique ?

Tom Middleton : C’était propre à tous les artistes du début des années 90, on produisait des tas de choses différentes dans différents styles. Par exemple, si vous faisiez de la techno et composiez un morceau house, les amateurs de house n’y auraient pas prêté l’oreille parce que l’étiquette techno vous collait à la peau. Autant donc changer de pseudo, afin que les auditeurs ne soient pas influencés avant l’écoute et que seule la musique importe. Et je crois que le fait de jongler entre les noms ou les alias permettait une plus grande liberté quand on composait ou qu’on réalisait les visuels parce qu’on endossait une nouvelle identité qui facilitait les choses. C’était fun, vraiment. On avait la sensation de créer de nouveaux univers. Sinon, je réfléchis quant à savoir si on voulait se planquer… Et bien me concernant, je n’ai jamais été quelqu’un voulant à tout prix de se mettre au premier plan. Je voulais juste composer ma musique et ne donner aucune interview ! Bon, c’était mon plan initial tout du moins : ne surtout pas parler de ma musique et laisser les auditeurs s’en faire une idée. Je me suis assoupli là-dessus même nous sommes réticents au fait d’être photographié dans le cadre des promos. Notre intention était de mettre en place une structure qui nous permettrait ensuite d’explorer et de mettre en œuvre ce que nous voulions.
Ce qui nous plaisait aussi, c’était cette volonté de s’inscrire dans le prolongement d’une scène musicale noire et urbaine – celle de Detroit en fait – sans la copier, mais en créant depuis la France, les Pays-Bas ou le Royaume Uni avec nos spécificités et sans dévoiler nos identités pour préserver un peu de mystère : let the music speak, en somme. Des gens ont commencé à manifester de l’intérêt pour ces travaux et des labels se sont engouffrés dans la brèche et je crois qu’on peut dire que ce sont les Daft Punk qui ont raflé la mise !

Mark Pritchard  : ces réticences à être photographiés étaient une réaction à la décennie précédente, celle des Eighties. Il y a eu un fort besoin d’abstraction et d’effacement ensuite, qui a disparu puisque les gens aujourd’hui se prennent en photo pour alimenter leur compte Instagram. J’aime que les choses soient mystérieuses, je n’ai pas besoin de savoir à quoi ressemble une personne dont j’écoute la musique. La découvrir à travers des interviews, ça passe. Je n’ai pas besoin de prendre en photo plusieurs fois par semaine pour alimenter un flux virtuel, je sais à quoi je ressemble !

Tom Middleton : je n’ai jamais ressenti le besoin de balancer des photos de moi sur les différents médias disponibles pour obtenir plus de followers et faire connaître ainsi ma musique. On se prend à rêver d’un mouvement de fond anti-réseaux sociaux qui viendrait balayer tout ça. Les musiciens de la scène ambient – dont je ne connais même pas la moitié – sont relativement loins de ça : ils composent leur musique, elle est ensuite distribuée et ça s’arrête là. La plupart restent anonymes, j’aime beaucoup cette idée.

“Ce qui a changé, c’est qu’on pensait tous se connecter les uns aux autres alors que les outils ont contribué à nous déconnecter”.

La manière dont vous avez titré vos compositions participe grandement à cet anonymat qui vous entoure.

Tom Middleton : Effectivement : on voulait – en nommant les plages de « 76 :14 » par leur durée en minutes et en secondes – que l’auditeur se forge sa propre opinion de notre musique tout seul, sans l’influencer et qu’il soit maître de sa propre expérience. Le seul problème, c’est qu’il est impossible de retenir le nom des morceaux et que les gens avec qui j’en discute me citent des titres qui sont erronés ! Et cela fait finalement partie du charme de cet album, cette incapacité à retenir la manière dont sont intitulées les compositions. Ces dernières ont un impact différent sur l’auditeur et créer des sensations qui lui seront propres.

Justement, pouvez-vous me donner des noms des morceaux de ce disque ?

Mark Pritchard  : Absolument pas ! La réédition a pourtant été l’occasion de se replonger dans les notes, les visuels… C’est flou.

Tom Middleton : je peux vous dire que 4:14 est ma préférée de l’album !

Mark Pritchard : je vois bien de quel morceau tu parles, mais j’aurai oublié son titre aussi sec.

Vos albums sont parus pile pendant la période où l’on pensait que la techno allait changer le monde, le mythe selon lequel la technologie allait améliorer nos vies. Trente ans plus tard, on se rend compte que ça n’a pas marché et que la musique électronique a perdu de son optimisme.

Tom Middleton : ce qui a changé, c’est qu’on pensait tous se connecter les uns aux autres alors que les outils ont contribué à nous déconnecter. Il y a un problème quand on identifie le nom d’un rassemblement de personne par l’outil technologique qui permet ce rassemblement, je pense à Twitch notamment. Le fait que ça soit devenu la nouvelle norme qui permette de réunir du monde me perturbe beaucoup. Je ne suis pas contre la technologie – elle nous permet en cet instant d’échanger depuis l’Angleterre, l’Australie et la France – mais posons-nous les bonnes questions sur son utilisation. On n’a jamais eu autant d’accès à l’information et paradoxalement aux fake news, dont la diffusion est rythmée par des impératifs politiques et sociaux.

Mark Pritchard  : les réseaux sociaux sont trop récents pour qu’on ait un avis totalement éclairé sur le sujet. Je crois néanmoins qu’un certain nombre de sujets sociétaux ont été mis sur le devant de la scène grâce à ces médias. Dans le même temps, cet effet de meute qui consiste à insulter des gens ou à la mettre plus bas que terre me terrifie.

Allez, pour conclure, j’aimerais connaître vos trois albums pour l’île déserte.

Tom Middleton : alors, mon premier choix porterait sur « La Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis » de Ralph Vaughan Williams. Je pense à la version interprétée par l’Orchestre philharmonique de Londres dirigée par Sir Adrian Boult. C’est une œuvre du début du XXème siècle qui dure moins de vingt minutes. Son écoute m’émeut systématiquement, la magie véhiculée est puissante. Je mettrais bien un album de Brian Eno, « Atmospheres and Soundtracks » par exemple. Cet exercice est très difficile. En fait, ça revient à répondre à la question qui est de savoir quels sont les disques qui te font tirer des larmes systématiquement. Bon, je retire Eno et je vais choisir « Still Life Talking » de Pat Metheny et « L’Apocalypse des Animaux » de Vangelis. Ce morceau et « La Petite Fille de la Mer » sont deux compositions qui me bouleversent systématiquement.

Mark Pritchard  : ça change tout le temps. Allez, je choisis l’album solo de Mark Hollis, « Parallelograms » de Linda Perhacs est enfin « Arturo Verocai » de l’artiste brésilien éponyme. Il a eu de mauvaises critiques lors de sa parution pourtant. Il est méconnu et difficile à trouver. Ce disque me rend meilleur à chaque fois que je l’écoute et je peux dire ça de très peu d’œuvres.

“Pentamerous Metamorphosis” et “76:14”, réédition 2020 chez Music On Vinyl ‎

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