Un peu chanteur, un peu menteur, un peu rockeur aussi ; Christophe a depuis plus de 50 ans enfilé à peu près tous les costumes. Mais il en est un qu’on oublie un peu trop souvent : celui de l’homme machine. Alors que le dernier géant de la chanson française se bat actuellement contre le Covid-19, rendons hommage à son affection des boites à rythmes et autres instruments électroniques dits « modernes », et qui ont rendu cette musique aussi intemporelle que sa moustache.

Quiconque a déjà pénétré son antre de Montparnasse le sait : Christophe a beau être le dernier des Bevilacqua, il n’en reste pas moins toujours le premier pour tester du matos. En atteste son home studio posé au milieu du salon où, installé à deux mètres d’un piano queue, trône des synthés dernier cri, des centaines de plugins et une grosse paire d’enceintes à donner envie à tout le voisinage de déménager.

Car le fait est notoire, Christophe joue et vit la nuit. Et cela s’entend encore plus depuis son grand retour en 96 avec « Bevilacqua », un disque de techno variété où, pour la première fois, l’un de ses albums studio tue définitivement l’image du vieux chanteur yéyé. Que s’est-il passé entre le plutôt médiocre « Pas vu pas pris » en 1980 et cet album anti-commercial ? La rumeur raconte que Christophe aurait chiné des jukebox et le principal intéressé, un soir que je le regardai manger au Chinois en bas de chez lui, de me confier qu’il avait surtout le souvenir de périple dans sa Méhari avec un gros téléphone cellulaire posé sur le fauteuil passager. Bref, pour la découverte des machines, on n’en saura pas vraiment plus hormis que sa première rencontre avec les synthés remonte en fait à 1971 ; un Arp Odyssey, un choix plutôt (ana)logique, et qui préfigure – on le sait peu – du succès de l’album « Les mots bleus », trois ans plus tard, et où le synthé Eminent 310 Unique est utilisé dans les grandes largeurs. Un détail de l’histoire ? Non. L’homme collé aux paroles n’est autre que Jean-Michel Jarre, chez qui on retrouvera le même synthé sur deux de ces albums les plus vendus de tous les temps (« Oxygène » et « Equinoxe »). Et pourtant, tout le monde pense encore que Les mots bleus n’est qu’un tube de variété pour grands-mères quand, derrière, c’est pourtant la section rythmique du futur groupe Space Art (Dominique Perrier et Roger “Bunny” Rizzitelli, pour ne pas les nommer).

A l’heure du grand bilan, quand il sera question de rendre honneur une dernière fois au Martien, peut-être vaudra-t-il mieux s’intéresser aux 10 « chansons » traficotées qui suivent et qui illustrent chronologiquement la lente descente de Christophe vers l’expérimental, mais sans jamais rien céder aux refrains. (La playlist est aussi disponible via Spotify ici)

Les paradis perdus (1973)

En écoutant « Les vestiges du chaos », dernier album studio en date, on aurait vite fait de croire que Christophe et les synthés, c’est du sérieux depuis pas très longtemps. Erreur. L’histoire d’amour a débuté en 1973 avec l’Arp Odyssey qu’on retrouve sur le titre éponyme. Récemment, le chanteur confiait à Trax que quand il réécoute ces deux chansons, « ce n’est pas pour les paroles ou la voix, mais davantage pour entendre cette matière sonore incroyable. Contrairement à un instrument classique, ces vieux synthétiseurs correspondent vraiment à un instant précis. Il faut savoir que si tu bougeais le moindre bouton d’un millimètre, c’était fini… ». C’est peut-être là, sur cet album, que le dandy trouvera finalement le paradis qui lui évitera le placard où tant d’autres chanteurs de la fin des sixties ont pris la poussière.

Voix sans issue (1984)

Puisqu’il est question de paradis perdus, parlons de ceux retrouvés. En 2013, Christophe ressort la boite à archives, les vieux cartons ; il y a déniché des maquettes chantées « en yop » (en yaourt, Ndr), dont ce Silence on meurt qu’on redécouvre un peu hébété : il n’a pas pris une ride. Cette intro filmique avec un dialogue extrait de Boulevard du crépuscule dit pourtant quelque chose… Ah bah oui, c’est bien sûr : il est sorti sous une autre version, encore meilleure, en 1984. Nom de code : Voix sans issue. De l’italo disco avant l’heure avec Boris Bergman aux paroles, le tout publié chez Motors. Et le pire dans cette affaire, c’est qu’il ne s’agit que d’une face B publiée à l’arrache pour enrober le single J’l’ai pas touchée. Pour les synthés par contre, il ne s’est pas privé.

L’interview (1996)

« Je suis pas chanteur de rock, j’suis plutôt un claqueur ». Comme souvent avec Christophe, les messages clairs sont placés en début d’album. Pour celui du grand retour, « Bevilacqua » en 1996, c’est un gros doigt adressé au passé : les productions sont électroniques et se placent parfaitement entre le « Eden » de Daho et « Advance » de LFO. L’interview, morceau d’ouverture, donne un bon aperçu du décontenancement pour ceux qui attendent encore un Aline bis. A la place, ils auront du blues électronique qui, s’il n’a pas forcément très bien vieilli, donne une idée assez précise de l’avant-gardisme du bonhomme jamais à côté de la plaque. Au moment de la sortie de cet album, Christophe avait déjà 51 ans.

Définitivement (2016)

On enchaine avec un autre titre d’ouverture, celui des « Vestiges du chaos ». Vingt ans après “Bevilacqua”, Christophe envoie de nouveau un pigeon voyageur à sa maison de disque avec une introduction bien tordue et composée comme une dédicace à tous les directeurs artistiques qui espéraient encore un tube. « Je vous propose d’ouvrir des choses / des choses avec moi / sur de nouvelles voies ». Le beat est lourd, saillant, full electronic avec un petit riff blues posé sur la voix autotunée avec élégance ; on dirait presque une réponse updatée à L’Interview. Au moment de la sortie de ce titre, Christophe a désormais 71 ans. Et plus que jamais, on pense très fort au « Bish Bosch » de Scott Walker où l’ancien crooner brulait tous ses albums photo pour livrer un album si furieux que même 8 ans après, on n’a pas fini d’en faire le tour.

Petit gars (2019)

« Remake, remodel » chantait Ferry dans Roxy Music. Voilà qui tombe à pic ; Christophe adore revisiter son propre répertoire pour refaire les coutures. Le petit gars, tout le monde connaît : c’est l’un des plus beaux titres de la discographie, limite soul, gospel rimbaldien, pas loin. Ce petit gars, on le retrouve 46 ans plus tard et il a bien grandi. En duo avec Daho, Christophe profite d’un disque intermédiaire (« Christophe Etc ») pour l’upgrader avec synthés plus aigües et drum machine, mais sans rien toucher à la matrice originale, avec sa ligne toujours aussi claire. Splendide.

Enzo (1996)

Back to 1996 avec une déclaration d’amour à son autre passion : les bagnoles. Cette fois, Christophe écrit sur Enzo Ferrari et ce ne sont pas les claviers qui se cabrent, mais la production post trip-hop avec batterie métalliques et petits bruits cinématiques tout autour. Neuf minutes avec un climax placé à la troisième minute, quand les synthés prennent finalement le volant pour enrober ce titre paradoxalement slow tempo. Christophe perdra son permis de conduire quatre ans plus tard.

Tangerine (Maud Geffray remix, 2016)

En général, et qui plus est quand il est question de Christophe, les remix additionnels sont sans intérêt. On n’ira pas jusqu’à dire que celui de Maud Geffray pour Tangerine dépasse l’original, mais il a au moins le mérite d’aider ces dernières retrouvailles entre Alan Vega et Christophe à prendre de la hauteur. La moitié de Suicide est morte la même année.

Drone (2016)

Christophe, 71 ans, parlant d’un drone. Rien que ça devrait suffire à vous faire comprendre que ce garçon vient d’ailleurs. Pourtant le titre débute comme une espèce de romance un peu con-con et l’on se demande bien ce que ce titre vient foutre dans cette playlist dite machinesque. C’est oublier le dernier tiers du morceau où la production décolle littéralement en rejouant un trick classique du moustachu : le solo de synthé sur même pas dix notes. L’Italie du 22ième siècle, encore et encore.

Harp Odyssey (2013)

Un autre titre extrait de « Paradis retrouvé », et où Christophe exhume ses vieilles fascinations. On ne sera donc pas surpris d’y retrouver un titre à la gloire du synthé grâce à qui tout ou presque a commencé. Une fois n’est pas coutume, c’est un instrumental qui aurait tout aussi bien pu trouver sa place au GRM.

Je viens d’ailleurs (2011)

Deux ans après sa mort, Jacno a finalement droit à un intérêt post-mortem des maisons de disque « grâce » à Jacno Future, un tribute bâclé où l’on retrouve un peu n’importe qui (Thomas Dutronc, Coming Soon, Miossec) faisant n’importe quoi (les mêmes). Comme sur l’autre tribute consacré à Bashung (où il reprend un Alcaline à tomber), c’est Christophe qui s’en sort encore une fois le mieux avec la reprise de Je viens d’ailleurs, très Chris & Cosey. « Je n’ai qu’une envie, c’est de repartir » crie-t-il doucement. Après ça, difficile de résumer l’extra-terrestre aux seuls Aline et Les marionnettes. Depuis le début, c’est Christophe qui tirait toutes les ficelles. Et elles mènent toutes à des circuits imprimés.

8 commentaires

  1. On ne peut pas prendre Christophe “après” si on prend pas Christophe “avant”!. (les mots bleus) on le mets à la sauce “the voice” 2020″ arrangement actuellement est sublime intemporel… Même si la musique est de Jean-Michel Jarre….

  2. M et BB
    Merci et beaucoup bravissimo pour ce parcours
    D.’une face moins montrée de Christophe, homme vénéneusement agaçant parce qu’attachant.

  3. Le dernier des Bevilacqua ne peut pas sombrer entre les machines de réanimation, il va survivre encore une fois et remonter sur son scooter revêtu de son smoking blanc cassé !! Courage le dernier des Bevilacqua !!!

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