En réunissant sur disque la crème de ses dix premières années d’activité en solo, la Polonaise vivant à Glasgow Ela Orleans offre tellement de merveilles qu’elle pourrait presque faire se rabibocher la Grande-Bretagne et l’Europe.

Sortir son « best-of » a quelque chose de suranné à l’heure des playlists en streaming au kilomètre. Porte d’entrée idéale vers l’œuvre d’un artiste pour tous les kids des décennies précédentes, ce type de format n’aurait dès lors plus grand intérêt aujourd’hui. Il conserve pourtant toute son utilité avec une musicienne du gabarit d’Ela Orleans.
Parsemée entre plusieurs labels (dont les Français de La Station Radar) et souvent dans une certaine confidentialité, la discographie de la Polonaise n’est pas vraiment évidente à réunir, même sur internet, ce qui donne tout son sens au recueil en question. Appelée « Movie for Ears : an introduction to Ela Orleans » et publiée sur le label Night School Records (qu’elle partage avec une autre prêtresse du DIY Molly Nilsson), cette compilation qui réunit des titres sortis entre 2001 et 2012 est censée présenter la face la plus pop de l’œuvre de cette artiste aux activités protéiformes.

Née en 1971 à Oświęcim en Pologne et grandissant sous la surveillance des lunettes fumées du général Jaruzelski, la petite Ela a vite développé sa fibre artistique entre musique et image avant de bouger vers Glasgow (où elle devient membre d’Hassle Hound), Varsovie et New-York pour revenir finalement en Ecosse en 2011 dans la ville berceau de l’anorak pop des 80’s.

Bien couvée d’ailleurs sur place par l’inestimable Stephen Pastel (avec qui elle a sorti le très beau “You Go Through Me” en compagnie également de Katrin Mitchell des Pastels en 2016), elle s’est fait un petit nom avec sa pop synthétique allant parfois jusqu’à l’indus et ses créations visuelles ou sonores pour divers documentaires et le cinéma. Mais il est ici question des dix premières années de travail – un recueil sorti apparemment pour avoir un disque à vendre après ses concerts – soit à une époque où elle enregistrait sa musique avec un quatre pistes, quelques samples et un synthé Casio. Une économie de moyen donnant forcément un côté ultra lo-fi à sa production ce que l’intéressée assume totalement et qu’elle rapproche des sonos très sommaires avec lesquelles elle écoutait la musique dans sa jeunesse en Pologne.

L’intro parfaite

Autant le dire tout de suite, entre pas mal de découvertes, et quelques titres déjà connus (seul son « tube » Better Friend sur l’impeccable « Lost » de 2009 manque bizarrement à l’appel), cette anthologie est d’une immense beauté. Une rêverie patinée sur 13 titres empreinte d’une nostalgie de tous les instants qu’il serait presque tentant de qualifier d’indispensable. Dès l’entame The Season qui mêle le Kraut aux Silver Apples à Suicide avec la voix si blanche mais si expressive d’Orleans, il n’y a pas trop de doute. L’introduction est réussie. Et si l’influence Broadcast était peut être un peu trop marquée aux débuts (Light At Dawn et sa batterie à la Can), il serait bien trop réducteur d’enchaîner les références pour décrire le travail de l’écossaise d’adoption.

Avec quelques notes de guitares renvoyant à un vieux rock des années 50/60 mêlé à des relents dub (Something Higher), voire en tapant quasiment dans le yéyé (In The Night, Neverend issu du split EP qu’elle avait partagé en 2011 avec le trop rare Dirty Beaches, ce qui s’entend), elle déploie un son très particulier. L’image d’une Amérique un peu désuète entre Dinner miteux (Planet Mars), plages d’Acapulco ou d’Hawaii et starlettes à la Lynch (Myriads), le tout allié à la candeur et la beauté si spéciales de la pop lo-fi des années 90 (I Know). Ce n’est peut-être – sûrement, même – pas du tout le but recherché mais celle qui décrit justement sa musique comme un « film pour les oreilles » (« Movie For Ears ») joue suffisamment sur les textures et les ambiances pour laisser sa libre interprétation à l’auditeur/spectateur.

Stephen Pastel – encore lui – qui se décrit comme un « fan ultime » de la musique si « émotionnelle » de son amie Orleans résume assez bien le sentiment : « elle nous illumine d’une lumière tenace, c’est une personne qui fait de la grande musique, sans âge et à l’écart de la routine quotidienne » . Si le reste de son œuvre n’est pas toujours aussi accessible, ce « best-of » est l’entrée en matière idéale. A ranger dans l’étagère au côté de vos meilleurs « Greatest Hits » et des « Grands Moments » de Michel Sardou.

Ela Orleans // Movie For Ears : An Introduction To Ela Orleans // Night School Records
https://elaorleans.bandcamp.com/

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