« Les kids, ayant accès à toute sorte de musique, n’ont plus vraiment de groupe préféré. Mais ils ont encore des passions pour des groupes, je pense » Soit. C’était Angus Andrew des Liars qui constatait – en retournant le problème du côté pile, histoire de ne pas se voiler la face –  que les groupes de rock fédérateurs manquent cruellement aujourd’hui. Une façon de dire que sa bande de bricoleurs comptait bien, en affichant profil haut, se charger du boulot – louable ambition. Ca, c’était au moment du disque Liars, un titre révélateur au moins d’une chose (à part : « on n’a pas d’idée de nom pour celui-là ») : il serait l’album qui indiquerait pleinement leur identité. A savoir : la relève Jesus And Mary Chain – groupe, pour le coup, jadis fédérateur.

Quatre ans plus tard, cette sentence est désormais ancrée noir sur noir, dans le conscient de la musicale collectivité. Impossible de se focaliser sur un seul groupe – au risque d’en délaisser un autre. Un mois plus tard, que dis-je, une semaine après, un groupe pourrait se révéler au dessus du lot. Pas forcément plus charismatique, pas obligatoirement plus pertinent, pas fondamentalement plus neuf : ledit groupe pondra juste un meilleur disque, point barre. Des chansons plus casse-cou, plus à même de trotter dans le casque les soirs de grandes beuveries et de soleils ronflants.

En 2009, Primary Colours détrônait un paquet de groupes que j’estimais irremplaçables. Question de came : ces couleurs primaires offraient d’incroyables effets secondaires. A première vue, rapido, on se retrouvait nez à nez avec un truc surexploité, prévisible ; on pouvait craindre le pire, justement, des Horreurs. Comme si le tour de la question n’avait pas encore été fait, les cinq loustics ont mis en boîte dix chansons qui se sont révélées dix fois plus puissantes que celles de leurs confrères. Pas de fausse note, 10/10. Résultat de la course au meilleur groupe : on sait – quoi qu’il arrive – qu’on les réécoutera dans dix ans. Cerise noire sur ce gâteau au sucre lent : les concerts, bonne organisation du bordel. De plus, leurs gueules renfrognées et leurs postures nonchalantes n’ont fait qu’accentuer le degré de fascination. Le charisme. Tout l’attirail du groupe fédérateur.

Parlons maintenant du groupe qui nous intéresse (sans avoir pour autant délaissé les Horrors, la preuve) : Crocodiles. The Horrors et les deux garnements Crocos ont beaucoup à voir – et autant à démontrer. Comme eux, les Crocos ont fait leurs premières armes avec un disque encore « on est des potes, on se cherche, on aligne les compos, rien à branler » passé relativement inaperçu, mais plein de fougue (qui passe certainement mieux en live, voir quelques lignes plus loin – surtout si ce passage vous emmerde). Comme eux, le deuxième album, magnifié par la touche James Ford – quand l’autre se payait Geoff Barrow – pose le niveau pro, passage aux choses sérieuses, voilà de quoi on est capable, les kids. Comme eux, ils jouent du shoegazing sans en jouer ; leurs amours musicales s’étendent jusqu’à marée haute. Comme eux, mâchouillage et digestion s’opèrent avec une aisance déconcertante : pas de hantise de la page blanche. Comme eux, ils arrivent un peu après en re-re-re-faisant, comme si la page était bel et bien vierge. Comme eux, rien ne déborde dans Sleep Forever : quatre chansons pile par face, celles-ci tiennent la route, la barque – sans jamais s’égarer ou tourner en rond. Voilà le point essentiel : ces deux groupes rejouent, mais ne se répètent pas. Inlassables, n’est-ce pas un premier point convaincant pour adhérer à la cause Croco ?

Après leurs premières formations Some Girls (are bigger than others ?) et A Plot To Blow The Eiffel Tower, pour se faire la main, euh la patte, pour ainsi dire partir en quête de leur propre pâte, les deux compères baignent dans un climat musical, à temps plein, depuis et pour toujours. Comme si faire de la musique ne suffisait pas, Brandon a crée le label Zoo Music main dans la main avec Dee Dee – sa moitié et le timbre des Dum Dum Girls, mais ça, vous l’avez certainement lu dans Indie Gala. Le cas de Charles est encore plus parlant quand on sait que papa cherchait à lui transmettre son goût immodéré pour le rock. Un virus qu’il choppera petit à petit. Logique ; est-ce certain que tout petit, se prendre PIL en pleine face signifie en saisir le sens et les subtilités ? En tout cas, pareille éducation laisse des traces. Indélébiles.

Sleep Forever, la version live ne sera que meilleure, tous les petits moins du studio se voyant agrémentés de petits plus. La classe et la hargne du chanteur n’y sont pas pour rien : Brandon sort le grand jeu, dévoile même un petit côté glam qui ne saura laisser de marbre tous les zoophiles en devenir : « aou aou », bisous sur la bouche sur toute la scène, déhanchés sexy, lèvres maquillées de violet – ok, ça c’est le vin. Une vraie rockstar. Mais surtout : leurs morceaux prennent magiquement la forme d’hymnes, en ont la carrure insoupçonnée et paradoxalement potentielle. Reste plus qu’à trouver le groupe de fidèles ; comme Jesus, Crocodiles est un groupe fédérateur. Interview à la Sacro-Sainte Flèche d’Or.

Bonjour Charles, bonjour Brandon. Bon, histoire de vous localiser un peu dans le paysage du rock, vous venez, avant tout, de la scène punk. Vous avez des goûts musicaux aussi hétéroclites que la musique des 60’s, le reggae, le krautrock, le doo-wop, des labels indies comme Sub Pop ou 4 AD, et plus encore…

Brandon : Ahahah vraiment tout, en fait !

Justement, n’avez-vous pas peur que cet amas de références puisse, à un moment ou à un autre, constituer un frein à vos créations, voire polluer un peu vos compositions ? Ou, au contraire, pensez-vous que la boulimie de musique s’avère indispensable pour mieux se détacher de ses influences et, par là même, définir une direction, une identité propre ? Mieux encore : se renouveler ?

Brandon et Charles : Rien ne nous échappe, on fait partie de ce genre de ce crocodiles aux oreilles bien aiguisées ! Plus sérieusement, je pense que, à partir du moment où tu fais de la musique, c’est que tu aimes en écouter – c’est même élémentaire. L’un ne va pas vraiment sans l’autre. Après, c’est une connerie d’essayer de mettre tes influences sur le bas côté. Et puis… tu ne peux pas refaire exactement ce que tes oreilles ingurgitent. C’est Salvador Dali qui disait que, en tant qu’artiste, il ne faut surtout pas avoir peur d’avoir et – par conséquent – d’être des modèles. Ca va dans les deux sens, et sans doute que, plus tu seras sous influence, mieux tu t’ouvriras. C’est donc une manière de ne pas limiter ton art. Ou alors, quand tu te prêtes à l’exercice de la reprise (ils joueront Beat On The Brat des Ramones, ce soir – NDR), en plus de procurer ce plaisir de rejouer la musique que tu aimes, tu sais d’emblée que le résultat différera. Puisque je parle de Salvador Dali ; quand il peignait à partir de photos, il ne cherchait bien évidemment pas à ce que ce soit pareil – ni même meilleur. Dans les deux sens du terme, l’interprétation compte avant tout : comment, au départ, on a compris le morceau et, du coup, quelle forme on lui donnera. Ca permet de revisiter un peu la base de notre construction musicale. Et c’est vrai que, dans un certain sens, c’est une façon plus concrète, plus claire, de répondre aux journalistes qui se questionnent sur nos influences. Il m’est arrivé de lire des articles sur nous qui citent des groupes qu’on n’écoute jamais !

Sleep Forever est produit par James Ford. Avant de produire des groupes de rock, il œuvrait dans la house avec Simian Mobile Disco. L’électronique est-elle aussi susceptible de vous intéresser ? Pensez-vous en introduire davantage dans vos compositions futures ?

Brandon et Charles : L’électro fait, bien sûr, partie de nos vies. Comment y échapper aujourd’hui ? Tiens, là, récemment,  au Mexique, on est tombés sur un clip du Canadien Tiga… Son morceau The Shoes nous a bien emballé les tympans. Mais ouais, l’enregistrement d’un album électronique peut faire partie de nos projets –  l’idée nous a déjà traversé l’esprit. Aucune incohérence là-dedans. En plus, on a déjà flirté avec –  les tentatives les plus évidentes se retrouvant sans doute sur Stone To Death et sur Young Drugs. Par rapport au rock, l’électro est idem artistiquement, musicalement non, mais ce qui joint les deux bouts, c’est la recherche du groove. Et puis, puisqu’on en parle, on se retrouve sur pas mal de points niveau références, que ce soit sur le krautrock, l’indus, la cold wave… Nous, on n’est pas des rockeurs, on est des musiciens.

Si je vous pose ces questions un peu … euh, comment dire, primaires concernant les influences, c’est pour des raisons que je m’en vais mentionner là maintenant tout de suite. D’une part Charles, tu as grandi assailli de vinyles grâce à un papa mélomane acharné. Brandon, en plus de Crocodiles, tu as crée la structure Zoo Music…

Brandon : Oui, pour donner un coup de main à des groupes qu’on aime, des amis, pour fuir le business… Beaucoup de bonne musique est ignorée. Et je m’en branle de perdre de l’argent.

Quant à toi, Charles, quelle place et responsabilité attribues-tu à ton père dans ton développement artistique ? Est-ce que, pour toi, faire de la musique représente, entre autres, un moyen de communiquer encore avec lui ?

Charles : Effectivement, j’ai baigné là-dedans dès le plus jeune âge, j’ai été acclimaté très tôt. J’ai grandi au milieu d’une masse de disques – des groupes de rock pointus – mais également des tas de photos, de posters sur les murs. Difficile d’esquiver. C’était un partage passionné, passionnel. Il me disait avec pas mal d’insistance : « écoute ce disque, tu vas voir, il est sensationnel ». Après, même s’il ne cherchait pas forcément à faire de moi un musicien, il était très heureux de voir que je faisais partie d’un groupe. C’est que, quelque part, l’éducation musicale a fait son effet. La musique, j’en ai saisi la beauté au fur et à mesure, juste le temps de prendre suffisamment de recul. Juste le temps d’avoir assez de bouteille pour qu’elle prenne sens et fasse véritablement écho à mes états d’âme. Quand on y pense, c’est un résultat des plus naturels, une jolie conséquence.

Ton père adorait, entre autres, Richard Hell & The Voidoids. Ce dernier posait cette chanson ou revenait cette question rhétorique : « who says it’s good to be alive ? ». Crocodiles  répond par « sleep forever », soit littéralement « rêve toujours ». Pourtant et en dépit de la pochette, votre album dégage un certain optimisme, une niaque brute et emplie d’ondes positives… Vous regardez la vie devant vous, quoi. Curieux pour des crocos qui jouent dans la cour du shoegazing…

Brandon : Hmm… Nous ne sommes pas des shoegazers ! (rires)

Vous avez peur que ça vous limite ?

Brandon : C’est une interprétation. En fin de compte, les paroles, genre « je t’aimerai jusqu’à ma mort », relèvent du romantisme à l’état pur. Du romantisme optimiste. Une incitation à vivre intensément, à battre la moindre mesure de l’existence. A marcher là sur l’avenue, à Paris ou ailleurs, comme sur un fil tendu. C’est now présent, vis ta vie, aime ta vie, sens ta vie vibrer au maximum. Putain, moi, j’espère bien vivre longtemps, ne pas me limiter justement. Sleep Forever, ça veut dire tiens le coup, rêve toujours, c’est okay !

Et la photo qui accompagne le disque ?

Brandon : Les enfants face au trou ? Cette image évoque, je pense, l’idée d’accélérer la cadence. Quand tu es gamin et que tu prends conscience de la mort, ça te booste forcément à donner du sens à tout ce bordel. Tu te mets alors à vouloir faire quelque chose de ta vie, à ta vie, le plus intensément possible. Et c’est sans doute ce qu’on recherche le plus dans notre musique : l’intensité.

Les lunettes noires, c’est pour qu’on vous appelle les Crocodiles dandies ?

Charles et Brandon : Euh pour être comme lui, tu veux dire ? Oui oui, absolument. Paul Hoggan est notre plus grosse influence.

Plus encore que les crocodiles ?

Brandon : Les crocodiles sont des animaux toujours souriants. Ils n’emmerdent personne. Regarde-les flotter. Crocodiles, ça sonne très 60’s, tu vois ; The Beatles, The Crickets, The Monkeys… Ce type d’animaux sauvages qui inspirent par leur mystère. C’est assez curieux. Ils manigancent des tas de trucs louches qu’un être humain peine souvent à capter.

Charles, je crois savoir que tu aimes Nabokov. Un autre auteur russe – Dostoïevski – a écrit Le Crocodile. Est-ce que, par hasard, vous l’avez lu ?

Charles et Brandon : Oh, on connaît Dostoïevski, bien sûr, mais pas celui-là. Maintenant que tu en parles, faudrait qu’on le lise. On peut se le procurer ici ? Est-ce qu’il existe dans une collection spécifique ? La littérature est, elle aussi, beaucoup inspirée par les animaux : Ionescu, Kessel…

La musique, n’en parlons pas… D’ailleurs, vous savez que vous avez des homonymes en France ? Sauf qu’ils ont ajouté le « Inc. » derrière, pour différencier…

Charles et Brandon : Oh putain, c’est vrai ? Si tu les croises, remercie-les de notre part !

Sinon, est-ce que vous en avez-vous marre d’être comparés à Jesus & Mary Chain ?

Charles et Brandon : Oh, on les adore !  Eux-mêmes sont géniaux parce qu’ils écoutent des groupes géniaux. On ne va pas s’en plaindre ! A mon avis, ça correspond particulièrement à un morceau : I Wanna Kill. Et, si, probablement à Heat Of Love. Donc non, bien sûr, cette comparaison n’a rien d’embarrassant : ils font partie de ces groupes auxquels on accorde une certaine importance – parmi 2000 autres, comme tu l’as souligné. Toi, tu en penses quoi, de cette comparaison ?

Je ne pense pas qu’elle soit erronée. En fait, surtout, elle me permet d’établir ce constat personnel : tous mes groupes de « rock-à-guitare » préférés, ou du moins les disques que je considère en haut du panthéon de ces cinq dernières années, appartiennent plus ou moins à cette filiation.Pour vous en citer quelques-uns : tous les disques des Raveonettes, Crystal Stilts, l’album éponyme des Liars, Primary Colours des Horrors, des morceaux déments de A Place To Bury Strangers, No Age, Big Pink… Vous pensez quoi d’ailleurs de tout ce voisinage –  sachant d’autant plus que vous avez assuré la première partie de la moitié de ces groupes ?

Brandon (et un peu Charles) : The Horrors, A Place To Bury Strangers, No Age, en plus d’être des gens charmants et, dans le privé, des amis – sont indéniablement des artistes talentueux. The Raveonettes, pareil, merveilleux groupe. Sune Rose, un songwriter incroyable, capable des mélodies les plus sublimes. Franchement, leur nouveau single Recharge & Revolt, c’est l’une des meilleures choses que j’ai pu entendre dans ma vie. Quant à Big Pink, je connais moins, mais le single là… Dominos, oui, bien pêchu, il a de la gueule. Mais, hum, je vois ce que tu veux dire, ce n’est pas leur morceau le plus représentatif. Crystal Stilts, la chanson Love is a Wave (en chœur avec Charles), un putain de classique. Je n’ai pas encore pu écouter leur dernier album (In Love With Oblivion) mais je suppose qu’il doit être encore meilleur que ce qu’ils ont fait jusqu’ici.

Et les Dum Dum Girls, vous en pensez quoi ?

Brandon (sans hésitation) : Les meilleurs !

Et Crocodiles ?

Brandon et Charles (avec hésitation) : Les pires ?

Photos: Jérôme Wehrlé

Crocodiles // Sleep Forever // Fat Possum (Differ-ant)
http://www.myspace.com/crocodilescrocodilescrocodiles

5 commentaires

  1. excellent groupe… vu à Manchester en octobre dans une salle archi vide…ce qui ne les a pas empêché de jouer le jeu à fond et de donner un super concert…
    Leurs concert à la flèche d’or était pas mal non plus…
    Un groupe à suivre…
    Super interview au passage…

  2. sympathique sans plus … je trouve ce genre de rock’n’roll assez courant . bien sur ,ce groupe est mieux que une grande majorité ! mais une je reste tout de même perplexe !
    Rosario tu a fait un bon interview .

  3. Merci à vous !
    Blandine… Leurs chaussures en peau de crocodile ?! Ahahaha non, ni même sur scène. Pendant l’entretien, ils étaient détendus, ouverts, curieux…
    Misterblue : pour « ce genre de rock’n roll assez courant », je te renvoie à des passages de la chronique du disque. Pour la perplexité, à un de leurs concerts.

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