« J’ose à peine écrire le français : une langue aussi délicate se putréfie sous ma plume… ». Ainsi parle Raphaël Schlemilovitch dans La Place de L’Étoile de Patrick Modiano. C’est aussi la maxime précautionneuse que n’importe quel chroniqueur musical devrait se répéter avant d’écrire le moindre mot : attention, langue fragile, manipuler avec précaution. Mais voilà, à force de décennies de laxisme des pouvoirs publics, on a vu prospérer partout dans la presse toutes sortes de dérives stylistiques. Fort heureusement, notre valeureux gouvernement sonne aujourd’hui la fin de la récréation.

On est bien d’accord, la critique musicale est moribonde. Plus personne ou presque n’accorde d’intérêt à cette étrange monomanie consistant à disserter sur le rock, la pop, le punk, l’alt-folk, la lo-wave, la no-fi, le pré-ska, le post-je-sais-pas-quoi. Autre bonne vieille tarte à la crème : le problème du support. Lire une critique sur papier ? Certainement pas. Sur écran ? La bonne blague. Et du côté des auteurs, on n’est guère plus jojo, écrire un truc un tant soit peu potable est une vraie besogne, ma chère amie. Oh, mais vous ne m’apprenez rien, je sais bien que le verbe est indocile. Cette émotion éthérée que la musique fait naître dans notre âme – si une telle chose existe –, comment l’acheminer dans la langue en lui conservant toute sa fraîcheur ? C’est cela, vous avez tout compris. Compétition déloyale entre l’oreille et la plume.

Photo by Craig Schwartz

Quand même, certains irréductibles s’y collent encore à cet exercice si difficile, pas vrai ? Vous avez raison, on trouve ici et là quelques romantiques attendrissants qui continuent à folâtrer dans ce donquichottisme d’arrière-garde. Des nerds, comme on dit aujourd’hui. Le drame, c’est que le chroniqueur contemporain se contrefiche le plus souvent de la fraîcheur de son art : clichés paresseux, métaphores boiteuses, punchlines forcées, on voit enfler partout dans la presse spécialisée un effrayant vortex de conformisme lexical. Depuis Noisey jusqu’à Grindcore Attitude, des Inrocks à La Gazette du Shoegazer, ce sont toujours les mêmes combos qui dégainent des riffs imparables, les mêmes tambouilles enragées, les mêmes lads du Merseyside à la fougue séminale. Les énergies immarcescibles, les albums foutraques, les brûlots incandescents, les mélodies diablement efficaces. Les féroces et les furieux. Les proto-machins et les crypto-bidules. À force, ils vont finir par la casser, cette langue si délicate…

Alors, à bout de patience, on en vient à se demander comment éradiquer tous ces mots qu’on ne peut plus voir en police Arial. Des autodafés peut-être ? On va nous rétorquer que la bête immonde est de retour… Et de toute façon, impossible de brûler les mots, puisque les mots ne sont que des vibrations de l’air ambiant. Peine perdue. Ne vous tracassez plus, j’ai une bonne nouvelle : comme vous le savez, nous avons désormais en France un exécutif courageux – assez en tout cas pour se saisir des problèmes de fond auxquels la racaille UMPS, au gré de ses lâchetés et de ses renoncements, n’a pas eu l’audace de s’attaquer pendant toutes ces années. Voici donc, à l’occasion de son adoption par décret ministériel, la liste des 10 poncifs du journalisme musical dont l’utilisation tombe dorénavant sous le coup de la loi. De cette façon, tout le monde aura été prévenu…

Dégainer, défourailler, et autres fantasmes virils de cour d’école

Dans les westerns spaghetti, ça défouraille pas mal entre deux froncements de sourcils et trois ou quatre expectorations pituiteuses. En revanche, aucun musicien n’a jamais dégainé de morceau ni de riff. Jamais. À moins d’en être encore à comparer la six cordes au six-coups, ce qui serait digne d’un mauvais article sur George Thorogood dans un fanzine lycéen de mars/avril 1982. Le seul qui défouraille littéralement sur scène, c’est ce pauvre Ted Nugent, mais ses prestations relèvent plus de la psychiatrie que de la musique.

Peine encourue : le contrevenant sera condamné à écrire pendant 10 ans des billets d’humeur dans le bimestriel Armes de chasse et gibier d’eau.

Dispensable/indispensable

On peut se passer de tout, du moins si on se fie à la manière dont la moitié de l’humanité parvient à subsister. Constat confirmé par mes échanges réguliers avec ma logeuse, laquelle ne manque jamais de me rappeler à cette sagesse ascétique entre deux chuchotements au sujet des clochards bien de chez nous et des migrants venus d’ailleurs. Tout est dispensable, rien n’est indispensable. Donc, quand tu écris qu’un disque est dispensable, on s’en doute puisque toutes choses le sont. Et quand tu écris qu’un autre disque est indispensable, on ne te croit pas puisque rien ne l’est.

Peine encourue : le contrevenant sera condamné à vivre pendant trois ans dans un bidonville haïtien pour vérifier s’il est indispensable de cuire les galettes de boue fondente ou al dente.

Éponyme

Non, non, non et non, éponyme ne signifie pas « qui porte le même nom que ». Une fois pour toutes, éponyme veut dire : « qui donne son nom à ». Sgt. Pepper est le morceau éponyme de l’album Sgt. Pepper. Ou peut-être que Sgt. Pepper est l’album éponyme du morceau Sgt. Pepper, allez savoir. Ce qui est sûr, c’est que l’un a donné son nom à l’autre.

Peine encourue : le contrevenant sera condamné à cotiser au club de ceux qui disent « au jour d’aujourd’hui », « je vais au coiffeur » et « c’est juste pas possible ».

Furieux, sauvage, féroce, carnassier, et autres épithètes de documentaire animalier

Quand même, cette tendance à parler de la musique comme d’une bête sauvage… Quelle bizarrerie quand on sait que les disques d’un Ty Segall seraient bien incapables de mordre quiconque avec leur afféterie rétro-édentée. La musique est depuis longtemps apprivoisée et inoffensive, les rock stars naissent en captivité, on les visite dans des zoos où les gardiens nous interdisent de fumer et de nous approcher trop près de leur promontoire.

Peine encourue : le contrevenant sera expédié dans la savane pour y chanter « Awimbawé » à tue-tête jusqu’à ce qu’une famille de fauves autochtones lui demande poliment de cesser de perturber sa sieste digestive.

Les métaphores culinaires

Le chômeur de longue durée le sait bien : pour conjurer l’ennui, rien de tel que de se traîner jusqu’à la cuisine pour un petit grignotage réconfortant qui obstrue les artères ou fait zigzaguer la glycémie. Le critique musical n’est pas différent : à court d’images pour parler d’un disque, il va remuer la marmite à analogies pour y prélever une louche de cette bonne vieille métaphore culinaire – la « tambouille », la « soupe », la « bouillie », « le ragoût ». Pourquoi se limiter à ces plats de caserne ? Tant qu’on y est, le nouvel album des Lemon Twigs ne vous ferait-il pas un peu penser à une raie au beurre noir de sésame sur son lit d’asperges ? The Sha La Das n’ont-ils pas un petit arrière-goût de pigeonneau rôti aux dattes et à la semoule croustillante ?

Peine encourue : le contrevenant se verra introduire un velouté de poireaux brûlant dans les oreilles pour qu’il puisse mesurer à quel point l’ingestion d’aliments par les conduits auditifs contribue rarement à développer la mélomanie.

Séminal

L’utilisation de l’adjectif « séminal » dans une critique musicale révèle chez son auteur une pathologie bien documentée dans les ouvrages de psychiatrie : l’éjaculophilie. La musique doit vous gicler directement dans les oreilles. Sinon, comment voulez-vous qu’elle se reproduise ? Sans parler des dangers pour sa prostate si elle ne procède pas à une vidange régulière et appliquée.

Peine encourue : le contrevenant sera condamné à nettoyer, équipé d’une lampe à UV, la chambre de tous les adolescents mâles de la petite couronne.

Génial

Ah, la surenchère des jugements esthétiques, ce mal du siècle ! Notre besoin d’admirer est impossible à rassasier. Pendant longtemps, les génies de la musique étaient les Mozart, Beethoven, Clayderman, des types qui jouaient plus ou moins du clavecin en face d’un ventilateur. Et puis un jour, quelqu’un s’est dit : « Quand même, vous trouvez pas qu’on manque de génies dans le bas peuple ? » Alors ont été promus à ce rang tout un tas de zozos qui étaient surtout à peu près cinglés, les Brian Wilson, Zappa, Wyatt, et consort. Forcément, à partir de là, tout le monde a eu droit à sa petite plaque. Même McCartney. Même Polnareff.

Peine encourue : le contrevenant sera condamné à analyser le génie comparé de François and the montagnes du Pérou, Christine and the Queen of the Stone Age, et Florence and the machine à coudre.

Impitoyable

Dans sa période vigilante, un Charles Bronson pas très bavard avait pour principe de se montrer assez peu indulgent avec les petites canailles qui s’évertuaient à massacrer scrupuleusement sa famille tout entière. Tant qu’un disque de Parquet Courts n’aura pas lui aussi nettoyé un quartier ou une ville de toutes les bandes de sauvageons qui s’attaquent au vivre-ensemble républicain, il sera interdit d’accoler l’adjectif « impitoyable » à toute forme de musique.

Peine encourue : le contrevenant sera condamné à se coiffer pendant un an comme Mathew Karedas dans Samurai Cop.

Crâneur

Écrire d’un artiste qu’il est crâneur est une tautologie : c’est bien le minimum syndical. Papy Jagger disait tantôt que personne ne paie pour aller voir une personne timide sur scène. Il avait raison, beaucoup de gens sont prêts à se ruiner pour aller admirer les dandinements obscènes d’un septuagénaire court sur pattes, à condition qu’il ne soit surtout pas modeste.

Peine encourue : le contrevenant sera condamné à se taper toute la collection « Delon, Kanye, Zlatan : l’humilité à travers les époques » publiée à la NRF.

Opus

Désormais, le seul emploi toléré du mot « opus » est quand quelqu’un dit dans une conversation : « J’adore Opus : Life is life…na na nana na ». Ou à la limite : « J’adore l’Opus Dei : na na Nazareth » – ce qui est sans doute plus rare.

Peine encourue : Le contrevenant passera six mois fermes à traduire le vieux françois de Montaigne en vernaculaire PNL. Et inversement.

NDR : La liste s’arrête là, le jeu de mot ci-dessus ayant entraîné une incarcération immédiate de son auteur. C’est regrettable, car il faudrait aussi parler des expressions « combo », « foutraque », « immarcescible », « chef d’œuvre », « efficace », « branleur », « incontournable », etc. Peut-être sera-t-il possible de le faire à l’occasion d’une prochaine libération conditionnelle.

23 commentaires

  1. un bon Riff, fut quand Le sid vislard a mis la basse dans la tronche d’un porc ricain, les états d’ame d’ariel pink çà sent les Germs,

  2. tu dois pas être ‘pote’ avec les INSECUREMEN , mais quand même pisse leur au cul en ecoutant d’1 oreille

    leur version de roxanne.

  3. “Nous sommes Section26, prescripteurs pointilleux et passionnés de l’entre-soi pop moderne since 1991 (et heureux détenteurs du 06 de Lawrence-de-Felt)” TOUT EST DIS ,en une phrase , la clique de pigiste nombriliste et peine a jouir de section 26 , l’entre-soi ,l’auto flagornerie , la pseudo bien bien-pensance affligeante ,le snobisme et l’élitisme ,en réseau fermé en vase clôt , c’est le mal endémique de cette pseudo intelligentsia bobo hipster parisienne blanche coincé du cul et du bulbe. Il n’y pas de culture musicale en france et encore moins de critique ,il y a que des vulgaire scribouillard à la petite semaine comme le “Reichsführer-SS ” BESTER DE GONZAI et consorts .A.perseverance

    1. Hoy Persévérance!

      A lire tout ces jugements je me demande si tu ne serais pas Très en Colère? Ce commentaire serait-il l’expression d’un râle de souffrance lié à un besoin d’empathie non assouvie? Ou bien est-ce ton besoin d’authenticité et de lien qui n’est pas nourri? Je pense à tes expressions péjoratives (snobisme, auto-flagornerie, pseudo, coincé du bulbe… la liste est longue dis-donc!!) et surtout au fait que je ne comprends pas trop à qui tu t’adresses. Une personne en particulier? Un groupe identifié? En fait ça ne m’intéresse pas.

      Ce qui compte, c’est que ça fait du bien d’exprimer ces sentiments non!!?. Je pense surtout à la colère. Avec ce bon vieux réflexe de porter les autres la responsabilité de ses sentiments…

      Aussi, je t’invite à bien identifier ton intention lorsque tu as écris ce message (j’entends par là ce que tu veux transmettre). Et, si tu as besoin d’écoute empathique, tu peux m’écrire.

  4. perpette vereux tu ne fait pas avançer @ la recré, rentre ecoute tes disques et fait pas chier! t’aimerai être en vase clos avec eux quand même,

    1. t’aimerai être en vase clos avec eux quand même ,la belle affaire , deja dans les 90’s je me tenais a distance de etienne greib et consorts ,je trace mon sillon dans mon coin penard ,rien a ciré de toute cette clique.a p

  5. Il suffit que le texte procède d’une nécessité, et le style suivra.
    Ou alors la mauvaise foi, cela marche toujours, c’est drôle, bien que plus pantouflard.

  6. Pourquoi le rock critic serait il plus “pur” que l’artiste lui même alors que ce dernier n’est hélas pour la plupart que le petit boutiquiers de son propre style. Oui,le ch(g)roniqueur musical use de poncif comme l’épicier de ces offres spéciales, dans le fond ce n’est pas tant la forme qui me dérange que les intentions qui sont la plupart du temps dénué de sincérité mais dicté par des impératif économique qui pousse à tous ces articles dénué de toute originalité, c’est de la commande coco point barre, rien à foutre de savoir si il y à le moindre intérêt artistique à tout ça. Combien de disque par semaine il sort? pourquoi un tel et pas un autre?
    L’innocence à foutu le camp depuis belle lurette, c’est une case journalistique comme les autres, y’a le sportif, le culinaire, le rock etc,etc…

    1. Ô toite fin lecteur, pourrez tu m’eclaircire la beat, je vend le 1er germs ou le scum de napalm death le max de beat coins c quoi?

  7. Excellent ! Merci ! Billet salvateur. En complément, je propose de bannir l’usage du mot “mancunien” de tout article traitant d’artistes de Manchester. Je soupçonne les journalistes d’inventer des informations sur les musiciens de “là-bas” uniquement pour avoir la satisfaction d’utiliser le mot en question. 🙂

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