Souvent relégués au fond de top 10 d’artistes à suivre parrainés par des marques de téléphone, ils luttent contre 60 ans d’histoire pour se faire une place dans le cœur d’auditeurs qui croient avoir tout entendu. Parce que les meilleures histoires sont souvent les plus courtes, Gonzaï leur rend hommage avec un petit tabouret vers la gloire nommé C’est bien c’est nouveau. Aujourd’hui, les honneurs à Dodi El Sherbini. Un poète brulé au troisième degré qui ringardise toute la chanson française. En une seule chanson.

Ca vous tombe dessus comme un coup de barre en fin de journée. Vous venez de vous farcir une dizaine d’albums d’artistes médiocres souvent signés, faute de mieux, sur des labels prestigieux. C’est 18H30, c’est un mercredi soir. Vous rangez le bureau et faites le point sur ces kilomètres de papier imprimé pour rien, ces dizaines de clics sur des clips qui n’en sont pas, ces centaines de refrains produits par des sans oreilles à coté desquels même Vincent Van Gogh passerait pour Phil Spector ; sans parler de ces dizaines de disques qu’il faut quotidiennement écouter sans rien en retenir dans l’espoir de retrouver l’espace de quelques secondes – voyez comme on n’est pas exigeant – le grand frisson qui permette de justifier tout le temps perdu. Vous en êtes encore à vous demander à quoi riment toutes ces chansons composées avec un laptop sur les genoux et qui toutes racontent la même chose, quand soudain.

Dodi El Sherbini m’est tombé dessus comme ça. Un lien Youtube avec 30 vues au compteur envoyé par une personne bien intentionnée, avec pour seul mode d’emploi un petit mot :

« Je te glisse le clip-titre d’un ami dont le nom d’artiste est DODI EL SHERBINI. Je lui file un coup de main et tu es le premier à qui je l’envoie. Il s’agit de son tout premier titre, il y aura 1 diffusé tous les 1er mercredi du mois avec un clip à chaque fois, réalisé par ses soins). Curieuse de savoir ce que tu en penses… ».

Voilà ce que j’en pense. L’éternel retour de Dodi El Sherbini est une petite bombe atomique qui ridiculise presque tout ce qui se fait en chanson française depuis quinze ans. A lui seul, ce morceau vaut les deux derniers disques gâchés de Sébastien Tellier. A lui seul, c’est Michel Berger Vs Chateau Marmont. A lui seul, ce morceau a sauvé ma journée d’un ennui profond où l’unique source de satisfaction aurait du être d’éteindre les enceintes. A lui seul, ce titre qui hésite entre un énorme foutage de gueule et le coup de génie composé par votre voisin de palier à ses heures perdues permettrait certainement de sauver l’industrie du disque s’il était expédié par Canadair dans toutes ces contrées reculées où l’on prend Calogero pour un être humain et Arnaud Fleurent-Didier pour autre chose qu’un bobo même pas vraiment bizarre.

« Léon gagne sa vie à vendre des décalcomanies et des photos de femmes à poil ».

A lui seul, L’Eternel retour vaut L’amour et la violence de Tellier et les plus beaux titres de Christophe, rien que ça. Pardonnez l’émotion, mais je suis encore un peu secoué. C’est la première fois que je prends la plume pour écrire sur la foi d’un seul morceau, peut-être la dernière. Et le pire dans cette histoire, c’est certainement cette impression d’avoir été blousé par son apparente simplicité. A la fois complètement nul et profondément génial, et avec la candeur d’un morceau pop plaqué sur des paroles stupides de prime abord (« Tous les jours sont un peu les mêmes, tous les jours se ressemblent à peine, tous les jours ne sont pas d’accord »), L’Eternel Retour a ceci d’intrigant qu’on l’écoute d’abord en ricanant avant de fermer sa gueule pour mieux y revenir, encore et encore, jusqu’à l’usure des nerfs de vos voisins de bureau qui ne comprennent pas pourquoi vous avez maintenant les bras levés à hurler que ce truc composé par un adolescent attardé à tout du chef d’œuvre. Blousé, disait-on ? Oui. Parce que justement, l’ami Dodi a été aidé par un homme pas inconnu des services de police: Alf, producteur aux manettes pour Sébastien Tellier – tiens donc, Air, Mustang, La Féline, Rob (clavier de Phoenix mais aussi autre OVNI de la French Touch au début des 2000’s), j’en passe et des meilleurs. Lors d’une récente interview pour Nova, le même Alf déclarait : « Dodi El Sherbini, c’est une des propositions les plus alléchantes sur lesquelles il m’ait été donné de travailler récemment ». Là le pire, c’est qu’on le croit. Puis de rajouter : « Avant il était créateur pour des couturiers, maintenant il gagne sa vie à vendre des décalcomanies et des photos de femmes à poil ». Là on ne sait plus trop. Puis de conclure : « Et son vrai prénom, c’est Léon ». A ce stade, l’histoire de Dodi El Sherbini tient presque du conte de fées. Savoir ce qui est vrai ou pas dans ce petit miracle de 4 minutes et 16 secondes, comprendre l’équilibre instable de ce titre sur le fil… plus rien n’a plus d’importance.

C’est précisément ce qu’il reste de formidable dans la musique : la capacité à s’enthousiasmer compulsivement pour un morceau qu’on imagine bien illustrer ces grands moments de solitude familiale sur les aires d’autoroute, toute l’énergie qu’on peut perdre pour tenter de raconter – en vain – ce qu’on a ressenti au moment de cette découverte. D’autres morceaux suivront, des labels – on me chuchote que Tricatel serait déjà sur les rangs – sortiront peut-être un disque de ce vendeur de nougat pornographe encore inconnu hier, et peut-être même encore demain. Au final, encore, plus rien de tout cela n’a d’importance ; le futur de Léon est quasiment derrière. Ce qui compte en revanche, c’est cette émotion ressentie de l’intérieur et la force du retour dont il est ici question : celui à sa propre jeunesse, et donc à sa propre innocence. Rien que pour ça Léon, merci pour le moment. Tu t’es choisi un nom d’artiste à coucher dehors, mais ta chanson est à dormir debout.

https://www.facebook.com/dodi.elsherbini?fref=ts

Dodi

32 commentaires

  1. ça sent un peu le coup fumant organisé, quand-même, non? un producteur gros bonnet déjà sur le coup, comment ce fait-ce? et tricatel? le mec ne sort pas du tout de nulle part, faut pas nous la faire 😉 des mecs ont délibérément cherché le nouveau tellier (puisque tellier va mieux et que sa musique a évolué)

  2. Elisabeth Jutel : C’est moi qui ai envoyé le morceau à Burgalat hier soir tellement j’étais hystérique, parce que j’étais sûr qu’il aimerait. La preuve que oui. Pour le reste, à priori et après mini-recoupe d’infos le mec sort de nulle part. Et quand bien même cela ne serait pas le cas, le morceau tue et c’est tout ce qui compte non ?

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