Après s’être fait les griffes sur une poignée d’EP’s que nombre de directeurs artistiques n’ont pas compris à force de vouloir faire rentrer le groupe d’Agnès Gayraud dans un carcan pop infantilisant, le premier album de La Féline arrive telle la citation de feu Raymond Barre : « Quand le moment est venu, l'heure est arrivée ». Six ans d’attente pour un résultat qui vient couronner le triomphe d’une volonté : ne marcher dans les pas de personne.

L’auteur pourra bien s’en défendre, il y a dans cet « Adieu l’enfance » à paraître chez Kwaidan Records – label de Marc Collin, producteur du succès Nouvelle Vague avec qui La Féline ne partage aucun point commun – un doux parfum de revanche. Un plat qui se mange froid, à la manière d’une comptine cold-wave, ou même d’une chanson d’adieu à ce que furent ces longues années à ressasser le discours bas du front d’une partie de l’industrie du disque français, persuadée qu’une nana munie du timbre vocal de Zazie ne saurait être chose qu’une poupée de son tripotant son banjo comme un point G(rand public), et que le disque dont il est ici enfin question ne pourrait embrasser l’arc-en-ciel esthétique allant du noir obscur (Fever Ray) au rouge pourpre (la Julee Cruise de Twin Peaks) en passant par le gris (The Cure). Sans parler de jouvence, « Adieu l’enfance » est un petit son de clairon qui vient rappeler à ceux qui la connaissent qu’Agnès Gayraud en a bien bavé pour ne pas se perdre dans l’océan des possibles, et que si l’innocence a su être préservée, c’est une part de sa naïveté qui s’est déchirée au moment du choix imposé entre succès d’estime – être reconnu par ses pairs et vendre 50 disques – et succès populaire – avec le lot de compromissions que cela suppose dans un système français où le pinacle est inaccessible aux truites remontant à contre-courant. Délesté du fardeau qu’est l’opportunisme, La Féline a donc préféré ne pas choisir tout de suite et ça lui a coûté sa jeunesse, tout de même ponctuée de quelques points de relais discographiques [1].

Et pendant ce temps, quoi de neuf à Bullshit City ? Alors que nombre de ses confrères se vautraient lamentablement dans la chanson radiophonique ne dépassant pas la frontière du périphérique parisien, et que ses consœurs étaient trop occupées à tricoter des disques de bonne femme où il n’est souvent question que d’histoires insignifiantes composées à la chaine par des nègres au teint blafard, La Féline s’est donc résolu à patiemment attendre son heure. D’une part en enchainant les collaborations souterraines avec des artistes comme Mondkopf ou Christophe, de l’autre en évitant de devenir ce Belphégor du Café de Flore qui voit la quasi intégralité des courtisans se griller les ailes à force de confondre notoriété et songwriting ; le premier pouvant aller sans l’autre, le deuxième étant nécessaire pour affirmer son Art loin des défilés de mode parfaitement décrit dans la chanson d’ouverture des Fashionistes (« Ils sont pauvres et riches à la fois / Fashioniste à chaque saison / Nostalgique, dandys de combat / Se défient, sans rime ni raison »). Ici la mise en garde est formelle : les bobos bizarres passeront leur chemin, car le quart d’heure warholien de la Féline se joue fractionné sur une montre déréglée où le temps n’a plus vraiment d’importance. Tout au plus permet-il un élégant regard en arrière sur sa propre trajectoire, ce qui permet, et c’est non négligeable, l’accouchement de la chanson-titre Adieu l’enfance, où l’auteur s’interroge sur cet autre qu’on était jadis et qu’on peine à reconnaître ; bien obligé qu’on est de l’abandonner sur le bord de la route pour arriver à maturité en évitant de sombrer comme tous les autres dans le complexe du trentenaire qui, fatigué d’être le seul à y croire, préfère remiser tous ses rêves au placard pour éviter le ridicule. « Adieu l’enfance », le disque, parle précisément de cela : de l’intime conviction qui permet à certains de continuer à rêver éveillé quand d’autres font le choix d’une réalité cauchemardesque.

La tristesse dont il est question sur « Adieu l’enfance », c’est donc avant tout le refus de l’extase simulée et le parti-pris de refrains qui peuvent foutre le bourdon ; c’est autant la domination flagrante de la pop expérimentale sur la variété française un peu con-con que la victoire du vrai bizarre de O Superman de Laurie Anderson sur le faussement beau de Cœur de Pirate, c’est la candeur d’un Talk Talk Vs le lourdingue de Simple Minds, c’est le combat douloureux du beau malaise contre le pas si mal, celui des long silences contre le bavardage ou enfin la lutte du spleen nocturne (écouter à ce titre T’emporter, peut-être le plus beau morceau du disque) contre l’insomnie.
« Adieu l’enfance », c’est enfin pouvoir s’avouer que la complexité n’est pas forcément l’ennemi du bien et que les chansons synthético-romantiques de cette agrégée de philosophie sont un combat contre la sinistrose de l’âge adulte. En bref et compte tenu du tour de force, c’est tout sauf un jeu d’enfant.

La Féline // Adieu l’Enfance // Kwaidan Records
http://lafelinemusic.com (Crédit photo : Alexandre Guirkinger)

En concert le 27 novembre au Nouveau Casino

[1] L’Ep « Cent mètres de haut » en 2009, le maxi « Wolf & Wheel » en 2011 et l’EP « Echo » la même année.

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3 commentaires

  1. Avec son nouvel album “Adieu l’enfance” La Féline confirme les espoirs placés en elle et prouve qu’il faudra compter sur elle à l’avenir.
    A noter qu’elle sera en concert à l’Archipel le 23 janvier dans le cadre de Musiques sur le pouce, un concept inédit de pause du midi musicale et culinaire dans une vieille chapelle du 8eme, en partenariat avec Petit Bain, le festival Les Femmes S’en Mêlent et l’association Aurore !

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