Vie de merde. Ils n’ont pas harangué les foules avec leur album « Black Chinese II ». Avec leur label, « L’Amicale Underground », ils sortent des disques en petit tirage, qu’ils finissent par donner sur internet… En fait les Câlin ne sont pas vraiment un duo qui a la niaque. Pourtant leur nouvel EP « Menaces et Opportunités » retournerait n’importe quel club de winners de Wallstreet. Rencontre à distance avec Yugo, moitié du groupe et télétravailleur de la meilleure techno de la saison Daft Punk.

3628442928-1La théorie est la suivante : s’il existait un juste milieu entre Stravinsky et Guetta, le génie de l’un élevant la médiocrité de l’autre, nous aurions à l’épicentre des deux une créature musicale intelligente, une créature qui se danse et qui s’écoute. Entre Rachmaninov et Technotronic, il y a le duo grenoblois Câlin. « Menaces & Opportunités » est leur nouvel EP : quatre titres violents, percutants, taillés pour les enceintes club et les rave parties. Rien à voir avec le space-rock eighties de leur précédent album, les Câlin s’attaquent ici à la techno dans son plus simple appareil. Les menaces, pour leur entreprise, on les connaissait. Ça aurait été de singer les faiseurs de tubes d’été, ceux qui trouvent l’effet de mode, et en pondent des kilomètres (Klangkarussel, Rone…). La menace, ça aurait été de tourner en rond, quoi. Mais Câlin avait encore quelques opportunités sous la pédale. D’abord, d’être des putains de « bricoleurs » ; le terme « musicien » fonctionne aussi, mais « putains de bricoleurs » va très bien, vu leurs putains de machines de travail. D’ailleurs leurs appareils, c’est aussi leur deuxième atout. Loin de leurs laptops, les deux Câlin composent et jouent avec toute une armada de vrais synthés et de compresseurs « à l’ancienne ». L’effet qu’ils en obtiennent : un son techno authentique, chose rare dans le paysage électro-techno actuel. Voilà, ça pour dire que leurs gros engins, c’est aussi ça leur force. Donc Quand Francis Fruits et Yugo Solo (leur vrai-faux nom) se sont mis à jouer avec leurs beats, nous n’avons pas eu besoin d’étude marketing pour parier que c’était un bon coup. Eux, si. Mais nous y reviendrons.

Francis Fruits et Yugo Solo naissent quelque part dans la banlieue grenobloise. D’après leur mère, ce sont deux beaux bébés déjà très câlins, mais rien ne les prédestine à se rencontrer. Rien ? Vraiment ? Si justement, le groupe de rock-kraut-chelou « Rien » les réunit en 2007. « Sur le deuxième album de Rien, on avait demandé à Francis Fruits de faire les percussions. On est devenus amis assez tard, vers nos 27 ans » se rappelle Yugo Solo au fil de notre conversation téléphonique de fin de journée (c’était un mercredi soir je crois). Comme dans tous les couples, il se passe bien cinq ou six ans avant qu’un événement véritablement important (un meurtre ou un enfant par exemple) ne se produise ; et c’est en 2012 que nait leur premier bébé de Câlin « Black Chinese II ». « C’était un disque-film sur les années 80, comme obsédé par le fric et les nanas » qu’enregistrent en quinze jours Francis et Yugo. Pour composer, en revanche, ils travaillent à distance, entre l’Allemagne et la Suisse. « On a travaillé avec internet, en s’envoyant nos compositions. Après notre album, on s’intéressait bien à la techno depuis deux ou trois ans. Et comme quand tu ouvres une porte, tu veux savoir ce qu’il y a derrière, Câlin a voulu s’aventurer dans ce genre musical. » C’est donc dans une démarche d’archéologues qu’ils approfondissent leurs recherches du côté du Michigan : « Menaces & Opportunités, c’est Câlin qui creuse dans le Détroit de la fin des années 80, dans le début de la techno » explique Yugo, conscient de mettre le pied dans une scène encore innovante avec un disque qui sonne très référencé. Et alors, ça fait quoi ? Ça fait un ovni.

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Tout Berlin est dans Câlin

Le disque s’ouvre en pétaradant. Premier titre, My New Car fait vrombir le moteur de la Chevrolet, pour laisser place à un barouf sauce Mad Mike modifiée à la nitro. Le titre s’appelle My New Car « parce que Détroit c’est les voitures aussi ». « Win-Win Situation », rappelle les beats les plus putassiers des années eurodance, genre Snap!. Punk me gonfle, j’aime pas ce morceau, mais le dernier Babe’z est le track de tordu que Kavinsky n’a jamais réussi, un Carpenter sur-speedé pour rouler de nuit. Un EP bourré d’idées. Les Câlin jouent avec les machines, ajoutent et suppriment des effets barbares, s’amusent avec toute la palette de sons des premiers tubes rave. Écouter « Menaces & Opportunités », c’est redécouvrir que la musique électronique peut être riche en sons et variations, que ce n’est pas « toujours la même chose » comme le dit si souvent ta mère la pute. Mais attend, plus fort encore, Câlin joue sa musique en live. Yugo, vas-y, explique-leur : « on a programmé les machines à l’avance, et on a enregistré sur un deux pistes. Sur scène, c’est vraiment du live : si une machine plante, elle plante ». Leur ordinateur sert de séquenceur, mais comme Zombie Zombie ou Rebotini, les deux mixent en direct. « Le problème, c’est qu’on en a pour une heure et demi d’installation pour se brancher. Comment veux-tu aller en club ? Il n’y a que de la place pour des mecs qui viennent mixer des CDs aujourd’hui… » Je les ai vu à la Maroquinerie un soir, il y avait quarante personnes tout au plus dans la salle. Un torticolis m’avait empêché de danser ; les autres n’avaient pas de torticolis, mais n’osaient pas. Les blaireaux.

Comme chacun des disques de leur label (l’Amicale Underground, suivez un peu), « Menaces & Opportunités » ne fera pas beaucoup de bruit médiatique et sera distribué en seulement quelques copies. On parle de 100 exemplaires sérigraphiés et de mp3 téléchargeables gratuitement sur leur site un peu moche. D’où l’ironie du titre. En marketing, on étudie les menaces et opportunités sur un marché pour lancer un produit. Les Câlin, eux, préfèrent s’en tamponner le coquillard puisque « de toute toute façon, quand tu vois le temps que tu investis, pour quel résultat, quelle rentabilité… On ne veut pas démarcher plus qu’on fait de musique… » Et c’est dommage. On en est à un point où la musique électronique française se (french) touche la nouille, où les gros comptes (Air, Kavinsky, Daft Punk, tout Ed Branleur…) se répètent et les petits n’intéressent pas suffisamment les programmateurs. Les Câlin ont les vents contraires et les pieds dans le ciment. Avec leurs deux tonnes de matériel, ils ne passent pas la porte des clubs de toute façon. Avec leur rage de winner, (« on ne pense pas plaire à un grand nombre de gens… »), ils n’iront pas draguer un public de fluo kids. Leur EP, ils ont hésité à le sortir. Alors qu’est ce qu’on se dit ? Underground ? Oui ! Résistance ? Mouais…

Câlin // EP Menaces et Opportunités // L’amicale underground
http://www.amicale-underground.org/telechargements/calinmenaces.htm

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