Violence gainée de cuir, béton crasseux, carcasse de voiture éclatée et modernité aveuglante : le producteur Anglais Oliver Ho revient avec son projet punk électronique Broken English Club. Au moins, vous êtes prévenus.

J’ai encore croisé Nick Kent chez Picard. Le hasard veut que le célèbre rock critique anglais habite à 25 mètres de chez moi, dans la même rue. Dans les années 70, il partageait les confidences – et les seringues – de Keith Richards et il s’est aussi battu à coup de chaîne de vélo avec Sid Vicious des Sex Pistols. En 2018, il est debout devant moi, sous l’éclairage criard des néons du Picard, planté devant les bacs congélation à hésiter entre les gnocchis chèvre-épinard et le poulet polenta sauce basilic. Que peut penser Nick Kent du disque de Broken English Club ? Il dira peut-être que c’est du réchauffé, du déjà entendu : une sorte de croisement entre Throbbing Gristle, Wire et Cybotron. Il m’aurait peut-être souhaité bonne chance – le tout accentué par une tape amicale sur l’épaule – pour tenter de vous vendre ce disque. En effet, je suis souvent un peu emmerdé quand je vous parle de techno, mais là, un peu plus que d’habitude.

Car Oliver Ho, le DJ producteur Londonien de 41 ans qui se cache derrière Broken English Club, aime brouiller les pistes et rendre la partie un peu plus difficile à chaque fois. Il a commencé en 1996 en produisant des disques de techno-minimale et au fur et à mesure des années son travail a muté vers une sorte de post-punk électronique fascinante tout en devenant curieusement assez pop et accessible. Ce mec, bien qu’étant un génie, a sorti pas loin de 80 maxi et 7 albums long format, le tout sous différents pseudonymes et sur des labels obscurs. « White Rats », par exemple, est le troisième sous le nom de Broken English Club et je découvre qu’il est le premier volet d’une œuvre plus vaste : deux autres disques sont attendus courant mars 2019. On va donc tenter de laisser ces détails obscurs de côté, car la vérité est ailleurs…

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Songs of faith and devotion

Brouiller les pistes, être insaisissable, ne pas s’approcher trop près des projecteurs, c’est aussi ce que voulait Alan Wilder. Vous vous souvenez-vous de Wilder ? C’était le deuxième claviériste et architecte sonore de Depeche Mode. En 1995, il a planté le groupe new wave en pleine gloire peu après des sessions d’enregistrements poussifs à Madrid pour l’album « Songs Of Faith And Devotion ». Ca se passait dans le luxe indécent d’une immense villa dans le quartier cossu de La Veredilla au nord Est de Madrid. Le soleil ne réussit pas aux gothiques, en général.

Au programme : synthétiseur MS20, héroïne, grosse déprime et scarifications. On peut déceler une analogie esthétique entre le parcours dépressif du Depeche Mode de cette époque et l’album de Broken English Club : c’est moitié New Wave blafarde et religieuse et de l’autre assez arrogant et industriel. Oliver Ho est aussi fortement influencé par l’écrivain J.G Ballard et ses essais pornographiques fondés sur la technologie. Ses descriptions d’un univers d’architecture de béton brutaliste – mêlé à un sentiment d’aliénation suite à de fausses promesses politiques d’un lendemain meilleur – ont entrainé le post-punk anglais prolétaire de la seconde partie du XXe siècle.

L’album « White Rats » peut être perçu comme un miroir parfait de cette vague punk-moderniste électronique. Il y est question des fantômes de héros industriels arty de la fin des années 70, comme Genesis P Orridge, The Normal, Fad Gadget ou Die Krups. Un mélange érudit de transe hypnotique et ultra froide fait de techno de hangar berlinois mêlé à la bestialité de la scène EBM, le tout avec une touche – bizarrement – de blues du Mississippi. Le spectre du bluesman Robert Johnson à l’intersection de la Highway 1 et 8, le cuir et la fascination pour la blancheur froide de l’ex-RDA de Nitzer Ebb. Oliver Ho a aussi pris l’habitude de chanter – ou plutôt gémir – sur ses morceaux. Il le fait avec une voix passée dans une reverb’ qui donne à ses morceaux cette connotation blues pas si éloignée d’Alan Vega et son projet Cubist Blues.

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« White Rats » de Broken English Club – et sa pochette contorsionniste signée du photographe Javier Gallego Escutia – ne sont exempts de tout reproche : il y a des traces un peu arty, des phases un peu trop poseur, à l’image de la longue intro de guitare drone austère qui peut en effrayer certains, ou encore les interludes de prédicateur fou. On ne rentre pas facilement dans une production d’Oliver Ho. «White Rats» ne fait pas dans la facilité. Il faut attendre la troisième track Funny Games pour rentrer dans son univers menaçant : coupant comme un rasoir, froid, métallique, mauvais et bestial. Quelques cowbells peinent à réchauffer ce morceau puant le caniveau, les barres de béton et les cadavres de rats en putréfaction. C’est flagrant sur le morceau Anonymous Death Tape et sa poésie situationniste sur un beat un peu Gabber dégueulasse. Ou encore plus loin, une version euro-dance de Nince Inch Nails sur Let’s Play avec son effroyable gimmick de TB 303. Il y a une constante sur ces productions, c’est qu’elles évoluent très peu. Oliver est obsédé par l’idée de transe et une grande partie de son travail est basé là-dessus. Une transe mélangée à une attitude industrielle qui donne ce mantra post-punk unique. Attention, c’est un album assez court qui peut laisser dubitatif à la première écoute, voire laisser un goût d’inachevé. Mais il faut observer « White Rats » à la lumière de ses deux disques précédents (sortis en 2017) pour en apprécier plus justement la sève pernicieuse. Un peu à la manière des deux volumes de « Use Your Illusions » de Guns’n’Roses qui nous éclairaient plus largement sur la dégénérescence de la société occidentale du début des années 1990 : le stupre, le nouveau théâtre de la violence, la starification absurde et le capitalisme outrancier.

Anyway, je pense que mon voisin Nick Kent serait d’accord avec moi à propos de ce disque de Broken English Club. D’ailleurs j’ai cru voir lors de son passage en caisse qu’il possède la carte Picard. C’est vous dire le degré de sauvagerie de notre époque.

Voilà comment ça finira

Parce que je ne suis qu’amour, et qu’on ne bâcle jamais le travail, ici un bref récapitulatif des quelques must have d’Oliver Ho, ce chien de l’enfer à deux têtes.

The Eye In The Heat : Amateur.

Sûrement son projet le plus accessible et le plus pop. Sortie chez les Parisiens de Kill The Dj en 2012, le projet one shot de The Eye In The Heat était composé d’Oliver Ho et de la chanteuse Zizi Kanaan. Le tout sonne comme un mélange de LCD Soundsystem et The Kills MAIS EN MIEUX. Tout l’album est merveilleux et n’a pas pris une ride. Il y a même un clin d’œil à Original Sin d’Inxs.

Raudive : Obsession.

Sorti en 2013 sous le nom de Raudive et encore signé chez des français. Un des rares exercices funk d’Oliver où pointe toujours des obsessions punk. Seulement deux titres à la perfection excessive qui donnent une idée du niveau du gars. Ambiance New York-no-wave, une version du Tom Tom Club sous le soleil de Satan.

Raudive : Ruins.

Essentiel car ici Oliver commence à gémir bizarrement sur ses compositions. C’est de moins en moins techno et de plus en plus bizarre. Les boucles sont hypnotiques, la guitare tranchante comme The Fall, et le producteur est en train de se lamenter comme s’il était réellement crucifié sur le mont Golgotha. Un nouvel Alan Vega est né.

Broken English Club : Channel 83. 2015.

Pochette bondage 50’s, les titres s’appellent « meurtre rituel » ou encore « violence locale». Oliver Ho sort le cran d’arrêt et ses vieux disques d’Eddie Cochran. Oui, le mec ne gémit plus : il a tout simplement décidé D’IMITER les cris d’un chien-loup. Broken English club débarque et invente le nouveau rock’n’roll.

Broken English Club // « White Rats » // LIES Records
https://liesrecords.com/products/broken-english-club-white-rats-lp-lies-120

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