Mort à 28 ans, le jeune disc-jockey d'EDM Avicii est donc le dernier martyr de la pop culture. Sorte de croisement entre Kurt Cobain, Brian Wilson et Bob Sinclar, il était l'icône d'un mouvement musical largement méprisé mais à l'impact culturel énorme. Un documentaire étonnant - "Avicii :True Stories" - nous éclaire sur ce nouveau chapitre du rock'n'roll.

La pop culture n’est pas morte : au moment où les amateurs de rock continuent d’acheter religieusement des rééditions vinyles de Bowie qui sentent la naphtaline, de jeunes gamines de dix-sept ans gobent de la MDMA pour acclamer des mecs armés de sticks USB qui voyagent en jet privé lors de grandes messes païennes rassemblant 230 000 personnes. Ces nouveaux héros digitaux à l’attitude hédoniste se vautrent dans le faste, le stupre, les baignoires remplies de champagne de Palace cinq étoiles à Shanghai dans une sorte de décadence moderne – dans le sens huysmanien du terme. Non, ce n’était pas forcément mieux avant, ce cirque est la prolongation de la pop, et tous ces Djs sont juste les nouveaux Led Zeppelin. Il y a quelque chose d’excitant et de fascinant dans le mouvement EDM (pour Electronic Dance Music): c’est musicalement assez horrible, mais rarement une agitation culturelle aura autant collé à notre époque. L’erreur serait de la traiter avec mépris, condescendance ou pire : en faisant comme si tout cela n’existait pas.

The show must go on

L’histoire dramatique du jeune Dj/Producteur suédois Avicii – Tim Bergling de son vrai nom – racontée dans le documentaire Avicii True Stories nous aide à comprendre cette pop music moderne. Sa mort – suicide – est peut-être là pour faire dérailler la machine, ou du moins nous éclairer sur ce qu’il se passe derrière le cordon VIP.

La volonté du réalisateur Levan Tsikurishvili était de démontrer « que devenir une superstar mondiale n’est pas aussi facile que ce que l’on peut voir sur Instagram ». Même s’il faut aussi prendre ce genre de documentaire avec des pincettes: il était sorti à la rentrée 2017 pour justifier le retour d’Avicii et a été conçu initialement pour donner une image plus “humaine” de l’artiste, à l’apparence inaccessible et aussi transparente que sa musique. Une constante depuis les documentaires Some Kind Of Monster de Metallica ou encore, plus récemment, celui au sujet de Lady Gaga. True Stories.

Ici, on nous conte donc l’histoire de Tim Bergling qui a connu le succès trop jeune – et à un niveau interplanétaire- et qui a été pressé comme un citron par la machine à fric. Son succès est fulgurant, on le compare vite à Michael Jackson, Jean-Sébastien Bach (ah ah !) et il même est cité par Obama dans ses discours. C’est juste un jeune gamin avec encore de l’acné sur les joues, et qui est passé du lycée aux acclamations de stades entiers sans aucun sas de dépressurisation. Évidemment, la descente aux enfers est brutale : cela commence par une addiction à l’alcool qui le conduit à une ablation de la vésicule biliaire, suivi par des crises d’angoisses chroniques. Malgré cela, pas question d’enrayer une machine à fric bien huilée. Les promoters/managers – sortes de Colonel Parker sous métabolisants – continuent de le pousser sur le devant des stades. Il y a cette scène incroyable à Ibiza où le jeune suédois passe des heures et des heures devant son laptop, sous kétamine – les yeux mi-clos et complètement lessivé à force de cliquer sur des logiciels VST – afin de se dépêcher de livrer son prochain tube EDM criard à ses producteurs qui regardent leur montre juste derrière lui.

Le jeune DJ suédois angoisse à tel point qu’il est complètement pétrifié à l’idée d’affronter son public. On a beau le mettre au repos dans des suites luxueuses ou le coller dans une villa avec trois piscines : rien n’y fait, il s’enfonce dans la dépression. Enfin, comme Brian Wilson avant lui, il décide d’arrêter de tourner. S’en suivent des bras de fer psychologiques avec ses managers quand il décide d’annuler ses spectacles pyrotechniques très lucratifs. « Il ne comprend pas la valeur de l’argent », disent-ils de lui, « et ses décisions ont un impact négatif pour les autres ». Suite à cette lourde décision d’arrêter les shows, les seuls inconvénients qu’avancent Avicii et sa team sont « le risque de perdre de l’argent, et que cela soit mauvais pour la marque Avicii ». Aucun mot au sujet de ses «fans ». D’ailleurs, il ne les connait pas. Et à aucun moment ils n’apparaissent dans ce documentaire, autrement que sous la forme d’une foule interchangeable avec des lunettes fluo sur le nez. Du haut de sa tour illuminée de LED digitales, le suédois ne voit que ça. Comme Kurt Cobain avant lui, Avicii est le seul qui ne s’amuse plus. Un comble pour un mec dont les clips vidéo véhiculent l’esthétique formelle de la dance music globale américaine et de l’entertainment pure et dureavec des débardeurs échancrés, de l’insouciance, de la jeunesse et la glorification du fric. Pour Avicii, tout ce bordel prend des allures de cauchemar climatisé.

D’autres endurent peut être des choses plus éprouvantes et on peut être lassé des problèmes existentiels du suédois, mais l’intérêt du documentaire est peut être ailleurs : dans la démonstration implacable et macroniste de cette machine à cash à un niveau pharaonique.

L’histoire de mecs  toujours bronzés et habillés avec des blousons Teddy en satin violet pour renvoyer une image fantasmée de kids de treize ans qui n’existent que dans les clips vidéo.

Nous sommes jeunes, nous sommes fiers

Avicii True Stories pourrait être le nouveau chapitre à la série documentaire culte The Decline of Western Civilisation. Il montre une culture où l’on ne parle jamais d’art ou de musique mais où absolument tout est quantifiable afin d’en mettre plein la vue : des deals à 500 000 dollars, 17 millions de streams, 187 000 personnes, 857 shows, etc… Se succèdent à l’écran des cons qui se ramènent sur scène avec des clés USB qu’ils enfoncent à tour de rôle dans des Pioneer CDJ Nexus comme à l’usine. Des artistes qui donnent une image healthy fluo – à presque cinquante balais pour des mecs comme Tiesto ou Guetta – toujours bronzés et habillés avec des blousons Teddy en satin violet pour renvoyer une image fantasmée de kids de treize ans qui n’existent que dans les clips vidéo. Un peu à la manière du Heavy Metal FM 80’s, ici on vit sa vie à fond les manettes. Et ne venez pas casser les couilles avec Brian Eno. C’est une nouvelle décadence romaine que l’on pourrait qualifier de Guns ‘n’ rosienne: des artistes zombifiés en jet privé et dopés à l’Oxicodone. Du pognon, des refrains débiles et martiaux – limite fascistes pop – repris par des kids les bras en l’air lors de rassemblements colossaux et le tout sponsorisé par Yamaha ou des boissons énergisantes phosphorescentes contenant de la benzédrine : avouez que sur le papier c’est un peu plus rock’n’roll que le retour de Julian Casablancas des Strokes, nan?

This is the rhythm of the night, oh yeah..

De nombreux observateurs pensent que la bulle EDM va éclater car elle n’est financièrement plus viable. J’opte plutôt vers le début de l’histoire, scellée par la mort symbolique d’Avicii. Mais l’EDM n’est pas un genre musical nouveau. Ses racines viennent de l’Eurodance putassière des années 90. Il est intéressant de remarquer que les Djs/producteurs d’EDM en vogue (Avicii, Sweddish Mafia, Tiesto, Harwell, Oliver Heldens) sont issues de l’axe Pays-Bas-Suède, comme les artistes Eurodance avant eux (Two Unlimited, Vengaboys, Dr Alban, Ace Of Base). Les influences sont aussi à chercher du côté de la – sous-estimée – scène Trance et Hard House progressive de la fin des années 90 début 2000 : DJ Tiesto, Armin Van Buuren ou Paul Oakenfold et ses Perfecto Mix.

Jetez une oreille sur le remix What It Feel Like A Girl en 2000 par Madonna ou encore le tube Emo-Trance-pop blanche Silence par Delirium : tout est déjà là, un gros beat à 135, une ambiance trancey, de l’écho en vois-tu en voilà, des drops et de la pop. Mais l’ingrédient inédit qui a fait toute la différence dans le succès colossal de l’EDM c’est l’ouverture du marché aux Etats-Unis – jusque-là hermétique à la dance sous toutes ses formes – jusqu’à devenir aujourd’hui cette pop mondialisée depuis 2011.

Cette révolution culturelle sans précédent s’est réalisée avec l’industrialisation de festivals EDM monumentaux pouvant accueillir 230 000 kids défoncés sur trois jours comme à l’Electric Daisy de Las Vegas ou encore à l’Ultra Festival de Miami. Une industrie qui ramène toujours plus d’argent pour une programmation quelque peu douteuse (voir l’artiste le plus merdique et énigmatique de cette scène : Deadmaus5). Michaelangelo Matos dans son essai Underground Is Massive, How EDM Conquered America décrit ce style musical comme une « musique susceptible de plaire à tout le monde, un mélange du son Soft Rock de Peter Cetera, Air Suply, Journey, Michael Bolton ou Richard Marx, soit des power ballads 80’s pleines de grosses montées et de drops dévastateurs ». Mon pronostic sur l’EDM et ce drame d’Avicii, c’est qu’avec toutes les pertes financières causées par l’annulation pour des questions de défaillance humaine, ces DJs seront remplacés par des intelligences artificielles ou des hologrammes. Un peu à la manière du roman Icon de William Gibson en 1996 où des groupes de J POP en image de synthèse sont les nouvelles idoles de la jeunesse perdue et droguée.

L’avantage, c’est qu’ils obéiront sagement aux lois du marché. On sera débarrassé des dernières parcelles de sentiment d’humanité. Pour de bon, cette fois-ci.

Avicii : True Stories, est disponible via Netflix.

7 commentaires

  1. bah ouais. le sujet de ce reportage est bien la critique de l’entertainment machine à fric.

    tant pis pour ceux qui seront passés à côté du sous-texte.

    je pense que vous avez tort sur un point dans votre article : la machine n’est pas prête de s’arrêter : elle coûte beaucoup moins cher que la vraie musique live (à créer, à produire, à performer) et son public n’a absolument aucune culture critique et est prêt à consommer tout ce qu’il faut.
    c’est une erreur de gens cultivés de prédire la fin de certains mouvements. la masse non cultivée ne suit pas le parcours critique qu’on aimerait qu’elle suive. elle suit celui définit par les créateurs de tendances, ceux qui ont le fric (et pas ceux qui ont le bon goût).

    Aviici n’est qu’un plein de carburant pour la machine, parmi tant d’autres.

    1. Quelle ignorance de réduire la scène EDM à Guetta & Garrix ….
      Mais je reconnais un réel talent journalistique pour le titre accrocheur ou putaclic
      Tim <3

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