Crédit : Paul Labourie

Comme des souvenirs de famille disséminés sur une gigantesque carte du monde, le nouvel album de Fiesta en el Vacío « Rosal » chez Teenage Menopause Records convoque un vaste héritage de chants populaires et traditionnels, du flamenco à l’occitan, sur fond de musique électronique expérimentale. Et pour mieux s’y perdre, Gonzai a rencontré l’artiste à Bruxelles.

Fiesta en el Vacío désarçonne. Difficile de qualifier correctement cet objet violent non identifié, qui pioche aussi bien dans les sonorités électroniques que dans les musiques traditionnelles reliées à la vaste cartographie familiale de l’artiste, Luna Maria Cedrón. « Ce n’est pas toujours conscient, mais je pense que ma musique a toujours un rapport avec ma famille, la transmission et les origines lointaines ». Canto de Ordeño, par exemple, est un chant qu’elle tient de son père argentin, exilé d’abord au Venezuela, puis en France, pour fuir la dictature. Un chant qu’elle incorpore à son nouvel album, « Rosal », non sans une certaine pression de par son héritage symbolique et émotionnel. Avec sa mère, elle écrit La Menina, une chanson en occitan à la mémoire de son arrière-grand-mère, « pour ne pas perdre ces choses qui n’ont été transmises qu’à moitié, pour faire exister quelque chose de présent et d’absent à la fois. Pour les grands-parents qu’on oublie d’aller voir ». Dans cet arbre généalogique au feuillage dense, la musique est un bon moyen de garder avec soi quelques bribes d’un passé et d’un ailleurs.

(C) Paul Labourie

En explorant tour à tour chant occitan, fandangos et milongas, chants populaires vénézuéliens ou musiques électroniques expérimentales et reggaeton (qu’elle décline avec Luca Retraite sur leur projet Bimbiveri), « Rosal » a quelque chose d’un théâtre de marionnettes. Un théâtre où ne figureraient que des premiers rôles : chaque influence est tellement présente qu’on se demande comment Luna est parvenue à les faire cohabiter sereinement sur ce disque. D’autant que l’artiste ne fait pas les choses à moitié : fascinée par le flamenco, dont elle redécouvre à la vingtaine la force et l’intensité, elle s’installe à Séville pour l’étudier assidument. Et tout naturellement, elle jongle sur scène entre ses boîtes à rythme et un chant à peine murmuré, qui explosera quelques minutes plus tard en entonnant un titre de Camarón de la Isla.

Une certaine tension se dégage du disque, dont les silences et la retenue sont autant de matières inflammables. Le calme avant la tempête. On ne peut d’ailleurs en ignorer sa dimension politique, à l’image de Mettez-Moi Au Travail, qu’elle scande sur une ligne de basse sourde et tendue, dans un parlé-chanté à peine perceptible :

« Vous ne le voyez pas ? Le métier que j’exerce est transparent / C’est celui de celle qui fait à bouffer en boucle / Qui étend le linge et ne compte pas les heures / Pour les autres (…) Cette bonne à rien de femme / À quoi pensais-tu ? Lorsque tu as décidé d’enfanter ».

Luna s’est inspirée de sa propre expérience de jeune mère, élevant son enfant en partie seule, comme sa propre mère avant elle. « Ce sont aussi les textes de la philosophe féministe Silvia Federici sur le travail ménager et reproductif qui m’ont permis d’écrire ce chant. On n’est pas considérées de la même manière quand on élève un enfant seule : tout le monde s’en mêle et donne son avis, mais on est très peu soutenues et on se retrouve vite très isolée ».

Quant à son nom de scène, Fiesta en el Vacío (littéralement « fête dans le vide »), celui-ci s’inspire de la poétesse argentine Alejandra Pizarnik. Un nom qui évoque à Luna la sensation de chute, une forme de vacuité et de désenchantement. « Quand j’ai choisi ce nom, je m’imaginais une fête de fantômes… peut-être que ça a changé, depuis le temps ». Certainement, en fait : au cœur du tumulte, Fiesta en el Vacío fait danser aussi bien les fantômes que vibrer les vivants.

Fiesta en el Vacío // Rosal // Teenage Menopause Records, paru le 22 septembre
https://teenagemenopause.bandcamp.com/album/rosal

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