Des fringues atroces pour quiconque a subi l’horreur esthétique des années 90, une voix de Castafiore cyberpunk à casser toutes les vitres du Berghain et sept titres où la notion de demi-mesure est restée coincée au vestiaire  : a priori, le premier EP techno-pompier du duo Ascendant Vierge coche toutes les cases pour un incendie en règle chez les Boomers. Mais c’est parce qu’il refuse de choisir son camp entre ancien et nouveau monde que le projet est certainement l’un des plus excitants et les plus dansants de cette rentrée, sous le signe du couvre-feu.

Le jour de ma rencontre à Bruxelles avec Ascendant Vierge, j’avoue ne pas trop comprendre ce que les deux membres foutent là. Mathilde Fernandez, déjà bien en vogue avec son projet solo, semble s’être couchée à 14H00 du matin, « la veille ». Quant à Paul Seul, par ailleurs cofondateur du label Casual Gabberz, il descend juste un peu rincé d’un Thalys en provenance de Paris. A la fin de l’interview, les deux m’avoueront avoir écoulé les 500 copies vinyles de l’EP « Vierge » la veille de sa sortie. Alors pourquoi est-on là comme trois cons fatigués, si tous les produits de ce supermarché de chanson hardcore ont déjà été vendus ? Certainement parce qu’on est en 2020 et que plus rien n’est logique. Obligés de commander des frites en terrasse pour commander une bière (mesures sanitaires en vigueur), bienvenue dans un monde confiné sur lui-même, toutes lumières éteintes. Tout l’inverse des sept chansons qui composent « Vierge », et où le BPM donne paradoxalement l’impression de s’être fait passer dessus par tous les membres du club.

Gabber sur la ville

On imagine l’émotion d’un fan de rock découvrant KaS Product au début des années 80, et c’est avec la même attraction-répulsion qu’on tombe dans Ascendant Vierge. D’abord, à reculons, intrigué par les clips et les visuels propulsant dans un vieux shooting techno-mode pour Wired ou Technikart, fin des années 90. Ensuite, et le temps s’accélérant comme dans un flash temporel, avec une sorte de plaisir vicieux à voir s’entrechoquer cette voix cristalline dopée à la Mylènefarmerite et ces productions post-techno dont on espère qu’elles serviront d’inspiration à Matrix 4. Peine perdue : cette année, rien ne ressemblera à Ascendant Vierge, émulation cyber too much introduite voilà un an par le titre Influenceur et ses 3 minutes de pur vortex résumant parfaitement l’époque inspirante qu’on vend aussi bien dans les open space d’agences de communication que sur les timelines Instagram.

Dans les lointains clubs de Pologne, il se murmure qu’une personne ne ressentant aucune émotion nerveuse en écoutant très fort le morceau est soit paraplégique, soit morte.

Ascendant Vierge – parce que les deux Français ont en commun leur signe zodiacal – c’est donc deux Français que rien ne prédestinait à se rencontrer. Le premier, Paul, a d’abord vécu deux ans au pays du gabber (les Pays-Bas) où il s’est lentement initié au hard-style et à la trance comme d’autres trouvent un boulot sur LinkedIn. Sauf que lui va transformer une sub-culture méprisée en boulot à temps plein : le label Casual Gabberz est monté officiellement en 2017, et enchaine depuis la sortie de maxis tous plus brutaux les uns que les autres.

Pour Mathilde Fernandez (voir notre portrait complet ici), petite musicienne en apparence innocente, le coup de foudre avec Paul a débuté « en regardant de la musique sur internet » (sic), notamment la compilation « Inutile de fuir » et le titre Bim Bim de Evil Grimace. C’est une espèce de révélation : « En mixant mon EP « Hyperstition » [2018, Ndr], le titre Pressentiment prémonition m’avait laissé un gout d’inachevé, fallait que ça cogne plus le mur. C’est là qu’on m’a conseillé de rencontrer les mecs de Casual Gabberz. J’ai donc contacté Paul et il m’a remixé Oubliette en 24H et c’était parfait ». Paul confirme : : « quand j’ai reçu son premier message, que j’ai écouté ses sons, c’était peut-être comme beaucoup de gens en découvrant sa voix : trop d’un coup. Et puis ma vraie rencontre, ça a été en isolant chacune des pistes, à passer la nuit avec sa voix ». Une nouvelle étiquette musicale est née (eux parlent de « hard dance ») et il faut bien dire que c’est un peu plus corrosif que toutes les chorégraphies des Coréens neuneus de BTS.

Ascendant Vierge débute donc comme ça, sur un mariage impossible entre deux personnes tirant le meilleur de leurs pires défauts. D’un côté, les machines bruitistes et répétitives d’un mec au look de dealer épileptique sous influence new beat; de l’autre, les textes baroque d’une siphonnée mystique chantant comme si on lui avait volé son sac à main. Ensemble, ils prophétisent le futur de l’Humanité : la techno-pop clandestine. Si Influenceur cartonne déjà à 250 000 vues sur YouTube, la page Facebook du groupe méta ne compte pourtant que 2500 fans. C’est ça l’époque : la micro-influence. « C’est pas vraiment un foutage de gueule ce titre explique Paul, on est tous un peu devenu ça finalement ». Le ça, c’est le communicant qui sommeille au fond de chacun de nous, puisqu’il n’y a désormais plus personne d’autre sur qui compter. Et Mathilde de rajouter que pour ce titre, « la prod’ initiale de Paul s’appelait The opportunist ». Ce que nous sommes, précisément, tous devenus.

Et c’est peut-être aussi pour cela qu’on retrouvera bientôt le duo sur une compilation (« Nadsat », chez Because), et dédiée à la « toute dernière génération électronique française » alors qu’il s’agit en vérité de la quasi intégralité du roaster d’AMS booking, où Ascendant Vierge est justement signé. Bon, en vérité, on se fout de ce petit conflit d’intérêt. L’EP « Vierge » se suffit à lui-même et devrait on l’espère suffire à provoquer assez de réactions horripilées pour faire parler de lui.

Enfants des années 90

Annoncée en juin initialement, et pas mal repoussée, la sortie du disque arrive finalement pour les deux comme un soulagement. « Tant qu’il est pas dans le player Spotify, c’est pas réel » dit Paul. «  De toute façon on n’allait pas encore attendre 1000 ans » rajoute Mathilde, et puis c’est pas parce que les gens n’ont pas le droit de danser qu’ils le font pas ».

C’est cette innocence sans regard introspectif qui rend Ascendant Vierge si jouissif. Délesté de tous les codes en vigueur (fermer sa gueule, s’habiller bien, rester bien au milieu sur l’équalizer), les deux semblent chercher un retour à leur propre enfance, celle des années 90, du Scatman, des raves et de toutes ces fringues fluo à la mode, bien avant le revival Gilets jaunes. « A l’époque, ma sœur bossait chez NRJ, dans les bureaux explique Fernandez, elle m’avait ramené une pile de CD avec les musiques de série et un disque d’Eurodance, avec notamment un remix de la musique du Titanic. Et puis le début des années 20000 c’était le passage à l’euro, une certaine idée de l’espoir. Vingt ans plus tard, on est complètement dans le down, tout se casse la gueule. Un titre comme Faire et refaire illustre bien ça ».

L’album, lui, devrait suivre en 2021 ; le confinement ayant servi à mettre pas mal de morceaux en boite. Que deviendra Ascendant Vierge si 2021 ressemble à 2020 et que la musique continue à se vivre entre pestiférés ? La même chose, avec la même clivance à l’horizon. « De toute façon dit Paul, aujourd’hui y’a trop de gens qui font de la musique, si [à cause du Covid-19] certains reprennent un boulot chez McDo, c’est tant mieux ». Et Mathilde Fernandez de conclure : « On est les chevaliers du zodiaque de l’apocalypse ». Elle dit ça en rigolant mais sans rire, et c’est peut-être la chose la plus pertinente racontée pendant cette interview. Rendez-vous au prochain alignement désastre.

Ascendant Vierge // EP Vierge // Live From Earth Klub
https://livefromearthklub.bandcamp.com/album/vierge

6 commentaires

  1. ‘le rockeursse’ comelade sautogère avec les edouard leclerc, c’est une baffe pour la culture!

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