Faute d’avoir trouvé un public, chaque année, en France, des milliers de groupes disparaissent avec leurs disques sous le bras, dans l’anonymat, la honte et la frustration. Existe-t-il des exceptions ? Oui ! Avec son premier album « The Dog And The Future », le duo pop Agar Agar s’apprête à conquérir la terre. Rencontre.

« C’est fou c’qu’un crépuscule de printemps, rappelle le même crépuscule d’y a 10 ans », célébrait l’aède séfarade Patrick Bruel en 1989. C’est assez curieux d’observer un groupe grandir et, avec le duo pop Agar Agar, c’est un peu rendez-vous Place Des Grands Hommes.

(C) Gerard Love

Il s’est écoulé deux ans depuis notre première rencontre, c’était pour la sortie de leur tout premier EP quatre titres « Cardan ». Un entretien qui s’était déroulé à une terrasse du quartier de Belleville dans le XIXème, où j’y rencontrai un binôme vraisemblablement peu rompu à l’exercice de la promo et qui affichait beaucoup d’insouciance. Ils n’avaient pas vraiment de « plan de carrière » et même si le projet Agar Agar voyait le jour avec beaucoup de sérieux, ils ne se doutaient pas de ce qui allait arriver. Quoi donc ? Ce que des centaines – voire des milliers – de groupes ou projets musicaux anonymes recherchent chaque rentrée en vain : le succès ou une certaine reconnaissance publique. En 2017, Agar Agar – composé de Clara au chant et Armand aux machines – affole les compteurs Youtube avec les morceaux Pretty Virgin ou I’m That Guy. En l’espace de quelques mois, le groupe affiche complet dans des salles parisiennes qu’il pensait inatteignables, comme La Cigale ou la Gaîté Lyrique (deux mois à l’avance !). Il devient tête d’affiche de festivals et se paye carrément le luxe de tourner à l’étranger. Tout cela avec seulement quatre titres digitaux sous le bras et sans aucun plan promo ni storytelling à propos d’une éventuelle sexualité d’un « nouveau genre ». Forcément ça attise la jalousie de ceux qui, nombreux, essuient le banc de touche.

Pourquoi eux ?

C’est une vaste question. Demandez plutôt aux fans de Poni Hoax. J’ai envie de répondre : right time right place, du talent et aussi de la chance. Mais aussi – teen spirit oblige – une musique qui a trouvé les faveurs d’un public de vingtenaires urbains. Avec la sortie de « The Dog &The Future », vient le moment tant attendu de la confirmation.

Sur le chemin qui me mène à notre rendez-vous, devant une vitrine d’antiquités, j’imagine les retrouvailles de l’amitié. Arrivé sur place près de la maison de la Radio, je retrouve le duo attablé dans un PMU chinois. Ils ont visiblement gagné en assurance et possèdent ce quelque chose dans le regard qui résonne comme une envie de conquérir le monde. Ils sont mieux fringués, aussi. Alors, avec la sortie de « The Dog & The Future », vous vous sentez comment ? « Moi j’ai un peu peur avoue Clara, l’album est très différent, ce n’est peut-être pas aussi accessible pour le public. Mais peut-être que je me trompe. Il y a une fanbase, celle qui remplit les salles, qui nous attend au tournant.». Armand – bob sur la tête et le bras en attelle– reste plus pragmatique : « Oui, on a voulu dépasser le côté new disco un peu FM des débuts ».

“Beaucoup de gens peuvent voir Agar Agar juste comme un groupe qui remplit les salles.”

J’ai rarement observé des groupes monter en flèche aussi vite et remplir des salles avec juste un EP quatre titres sous le bras. Je continue donc sadiquement de remuer le couteau en leur demandant s’ils sentent cette fameuse pression : « Bah ouais, c’est pour ça que Clara te dit qu’elle a un peu peur. L’objectif ce n’est pas de monter sans cesse, mais aussi de pouvoir se poser, consolider et donner l’allure que l’on veut au projet Agar Agar. Nous-même, nous ne savons pas ce que ça peut devenir, mais on veut garder cette liberté. Ça fout un peu les chocottes mais ça consolide énormément de choses tout en te distanciant par rapport à une recherche du succès. Beaucoup de gens peuvent voir Agar Agar juste comme un groupe qui remplit les salles ». Et ce fameux disque à propos de chien synthétique perdu aux abords d’un supermarché, il dit quoi ?

Désolé pour le tapis

Qu’ils soient rassurés : l’album est réellement bluffant. Sa sortie a été plusieurs fois reportée car Clara et Armand voulaient prendre le temps de le peaufiner dans une maison louée pour l’occasion du côté de Biarritz. « Le disque devait sortir en avril confirme Clara, mais entre les dates des live nous n’avons pas trouvé de moment pour nous poser. Je ne sais pas comment font les autres, mais pour nous c’est impossible de composer en tournée. Se retrouver dans un autre contexte dans cette maison cela a été bénéfique. On a fait plein de trucs comme de la peinture ou du dessin sur des t-shirts : des activités différentes, pas simplement se voir de temps en temps en répétition ou pour les balances. Au final, c’était cool de se côtoyer chaque jour dans la même maison. Nous avions quotidiennement de nouvelles idées. Ce disque, on l’a senti sortir, il y avait une grosse émulation ».

Ce que je remarque avec Agar Agar – qui officie dans le créneau archi-concurrentiel de la pop électronique pour jeunes vaguement 80’s – c’est sa force pour imposer une signature sonore facilement reconnaissable. Une caractéristique rare et qui n’a pas de prix à notre époque où tout se ressemble. Peut-être la chose la moins évidente pour un groupe et qui permet d’être identifié du public et de sortir du lot. Sa marque ? La voix unique et légèrement cassée de Clara couplée aux instrumentaux très naïfs – à la première écoute – qui sonnent terriblement entêtants et justes. C’est aussi la naissance d’une grande chanteuse : de la personnalité, pas de pose gratuite et une prise d’assurance : « Je me suis sentie plus libre par rapport à la composition, tente Clara, avant, je ne m’étais jamais dit que j’allais réaliser des chœurs de ouf sur un morceau. On a ouvert les possibles ».

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Par exemple, avec la chanson d’ouverture, Made : au fil des réécoutes il s’en dégage un sentiment d’intemporalité, comme si cette chanson existait depuis toujours. Ça, et le fait d’ouvrir le disque sur la même note de synthé joué avec un doigt en sang pendant de très longues secondes. Le titre se révèle être à mi-chemin entre un Kraftwerk insouciant et Siouxsie & The Banshees. Il y a aussi Sorry About The Carpet, un futur classique du groupe avec son refrain qui glisse tout seul et son chant susurré comme à la grande époque de Blondie. Le disque a été appréhendé à la manière d’un concept album dans la tradition de Fleetwood Mac : « La partie The Dog est davantage pensée pour la scène. The Futur, lui, contient des morceaux pour enceintes, pour le studio. C’est deux salles, deux ambiances », souligne Armand. On y trouve des chansons à propos de tapis sali par une bande de défoncés, de chien perdu aux abords d’un supermarché ou de fœtus retrouvé. Au détour de la conversation avec eux, j’apprends surtout qu’une des plus grosses influences sur l’album, ce ne sont pas les disques de new wave moites de Laurie Anderson ou des Talking Heads, mais…

…Un jeu vidéo démiurgique

« Durant notre séjour dans cette maison, se souvient Clara, un après-midi on venait de jouer au Sims. On avait créé un personnage avec une coupe de cheveux rose et une énorme calvitie et on a trippé dessus. Tout de suite après, j’ai eu un flash sur une mélodie, j’ai écrit à la va-vite puis j’ai couru vers Armand avec cette base. ». Vous avez bien lu : Les Sims, le jeu de simulation en 3D isométrique qui a vu le jour en l’an 2000. La simulation virtuelle, son romantisme pop et son assujettissement sont les grandes thématiques de « The Dog & The Future » (voir le clip glaçant de Fangs Out). « Le morceau Shiver parle de cela : un Sims qui se rend compte qu’il est un Sims. Il n’a pas de libre arbitre mais bizarrement cela lui convient, s’amuse Clara, il faut savoir que des gens sont devenus fous avec ce jeu. Par exemple, un gars n’a plus fait le ménage chez lui car il le faisait dans le jeu. C’est tellement réel que ça en devient aliénant. Je peux passer cinq heures par jour. Ensuite, je peux voir la vie réelle en Sims Ah ! Ah ! ». Son compère relance : « Quand tu joues beaucoup à un jeu, tu finis par voir la vie au travers de ce jeu, limite à confondre les deux univers. Pour nous, c’est les Sims. On adhère au mécanisme, au fonctionnement de la vie des Sims. On partage cette expérience et ça devient, au final, la vision d’un créateur ». Peut-être ne faut-il voir que cela ? Un disque honnête de pop sucré, simple, naïf. Un album qui parle de jeux vidéo, d’identité virtuelle et du prisme de la réalité. Et aussi beaucoup d’amour, parfois. (Signe des doigts en forme de cœur).

Agar Agar // The Dog & The Futur // Cracky Records
http://www.crackirecords.com/artist/agar-agar/

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