8 mars 2026

Turzi Gage : retrouvailles rock à Moulinsart

Romain Turzi et Oliver Gage sont de vieux potes. Depuis 25 piges, les deux mecs ont presque tout connu ensemble (embrouilles gonflées à la testostérone, création d’un label pour l’un et d’une cave à vin pour l’autre) sauf la satisfaction de faire un album commun. Avec la sortie de « Drop! », c’est aujourd’hui chose faite grâce à… un château légué en héritage.

L’époque des coups de latte que se balançaient en pleine face Romain Turzi, Oliver Gage ainsi que les types des Talibans Rock Action semble bien loin. Depuis cette période où ces kids d’alors vingt ans sifflaient des bières et faisaient du rock dans une cave miteuse installée sous le disquaire de Gage, les sales gosses ont bien grandi.

Sobres sans pour autant être devenus chiants, ils donnent désormais leurs interviews dans le chic VIe arrondissement de Paris. Outre ce léger changement géographique, il faut souligner que cet exercice de blabla était devenu bien inhabituel pour eux. Hormis les piliers du comptoir de Rock Bottles, la cave à vin planté dans le XVIIIe que Oliver Gage a bâtie, cela faisait bien dix piges, soit l’année où Turzi publiait son dernier C, que personne n’avait vu leurs gueules. Grâce à Drop!, leur inespéré premier album commun piloté par Record Makers, ils sortent finalement du bois.

Période supergroupe

Pour remettre un peu de contexte dans cette affaire, Turzi et Gage se sont trouvés à l’aube de l’an 2000. Pendant que le premier goûtait à la liberté de la capitale, le deuxième, DJ, laissait derrière lui les raves acid house de Manchester. “J’avais un magasin de disques genre hip-hop quand l’un de ses amis est venu demander du boulot. J’ai rencontré toute sa bande de gars comme ça et j’ai directement accroché avec eux. On ne faisait que des conneries. Ça m’a rappelé l’Angleterre”, dégaine Oliver Gage, planqué sous d’épaisses lunettes noires. “À l’origine, je restais dans ma cage à poules de 10 m2 à créer de la musique. C’était l’époque des premiers logiciels et on pouvait sampler des batteries de rock et ce genre de trucs. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai fait mes débuts, se lance Turzi, emmitouflé dans son inusable chemise en jean. Au bout d’un moment, j’ai commencé à accompagner mes potes au shop. On y allait avec nos mobylettes qu’on garait devant. On sortait le canapé dans la rue et on sifflait des cannettes de bière. C’était la maison, on s’y sentait bien.”

Tous apprentis musiciens, ils finissent par investir la cave pour la transformer en salle de répétition grâce au rare matos fonctionnel autour d’eux. C’est dans ces conditions qu’est né Talibans Rock Action, une espèce de groupe de bric et de broc qui singeait le rock new-yorkais et les Strokes, stars du moment qu’ils détestaient pourtant.

Au sein de cette communauté de branleurs, Turzi va être le premier à publier un disque. Repéré par Record Makers, il sort « Made Under Authority » (2005), un essai hypnotique et cryptique qui, dans un sens, va poser les bases du reste : “On avait les Talibans, mais on faisait tous de la zik de notre côté. Après mon album, j’ai formé un groupe avec certains des gars pour faire « A » (2007). Outre la frustration que ça a générée, ils ont surtout vu qu’il y avait également des possibilités. Au même moment, chez Records Makers, j’ai rencontré Arthur Peschaud et on a monté Pan European… mais ça, je l’ai dit et redit.
En bref, une fois ce nouveau label sur pied grâce aux signatures de Koudlam et Aqua Nebula Oscillator, Romain s’est servi de la promo de son propre disque pour braquer les projecteurs sur ses potes. Motivés, ils se sont organisés. C’est ainsi que Oliver Gage et d’autres ont fondé One Switch To Collision (avec Jonathan Fitoussi) d’abord, puis Kill for Total Peace. Turzi a finalement été un prétexte pour mettre en avant cette scène ou famille, au choix. Cercle vertueux, chaque sortie de chaque membre à pousser les autres à s’améliorer.

Du caca par terre

Si côté Romain les machines se sont emballées, côté anglais, la cadence n’a pas été la même. “Je n’ai jamais été concentré sur une carrière. Je me suis toujours senti comme un imposteur, glisse Oliver. À Manchester, j’étais DJ, donc intéressé par la musique, mais je ne chantais pas. Ce sont les gars qui m’ont forcé à le faire. Puis, il faut dire que les groupes avec lesquels je bossais n’étaient pas les plus rigoureux. On n’était pas des Américains.”
Pour autant, en une dizaine d’années, Gage s’est construit un catalogue rock fort sympathique, donnant par-ci par-là des concerts en frontman des formations citées plus haut. Avant de réapparaitre, le dernier projet sur lequel on le retrouvait datait de 2012 et s’appelait Code Napoléon. Ce trio, réunissant forcément Turzi ainsi que Arnaud Rebotini, n’aura tenu que trois shows. Puis c’est parti en embrouille d’égos”, rigole le bonhomme. Jusqu’à la création en 2021 de sa cave à vin Rock Bottles, le Mancunien est somme toute resté connecté au petit monde de la musique. Il passait volontiers son temps en compagnie de Turzi. Dans son studio installé au Point Éphémère, la paire se lançait quelques défis, enregistrant à l’arrache des bribes de chansons. Et ensuite… silence radio.Puis, un beau jour de février 2026, la réception d’un mail avertissant de l’arrivée prochaine de Drop!, un album signé de Turzi et Gage a remis une pièce dans la machine. Extrait du communiqué de presse :

En plein tourment existentiel, Oliver Gage reçoit une nouvelle des plus étonnantes : une vieille tante adorée, excentrique et folle de musique, lui lègue un château dans le sud-ouest de la France.

Oliver Gage : “Je ne sais pas d’où cette information est sortie, mais continuons là-dessus. Elle était folle, certes, mais de musique, bof… Par contre, c’était une excentrique, effectivement. Elle était bipolaire, alcoolique et fumait des joints toute la journée. C’était une Anglaise qui ne traînait qu’avec des Français, en l’occurrence les ivrognes du village. Elle organisait des fêtes légendaires au château. Quand j’étais jeune, je n’ai jamais vu des trucs aussi tordus de ma vie. Les lendemains, parfois, tu pouvais retrouver du caca par terre et des gens qui pionçaient partout. À la longue, c’était devenu malsain avec des ambiances un peu limites. Ça faisait quelques années que je n’y allais plus.

© Melchior Tersen

 

Terre d’inspiration

Cette propriété nichée dans le sud-ouest, le chanteur la maîtrise bien. Pendant 35 ans, il a squatté ce château du XVIIIe siècle baignant dans son jus. Il connaît par cœur ces grandes pièces faites pour accueillir à l’intérieur desquels tout le monde entend tout le monde et dont le papier peint se barre des murs. Au-delà de ça, Oliver Gage ne sait toujours pas trop pourquoi sa défunte tante lui a légué, il y a maintenant deux ans. Peut-être parce qu’il est familier de l’endroit ? Ou parce qu’elle voyait en lui cet animal sociable, féru de teufs et de tize, capable de réunir des freaks dans sa boutique de limonades du XVIIIe arrondissement ? “En tout cas, elle voulait que ça continue après sa disparition. C’est ce qui est arrivé quand j’ai commencé à inviter les potes. Ils font la bouffe, la musique, ils sont contents d’être là… il y a toujours un truc qui se passe”, sourit Oliver.

Flanqués dans ce fraîchement baptisé Château Rock Bottles, Turzi et Gage ont eu le déclic pour finir cet album. Et ce n’était pas gagné. Sans l’insistance du Français, Drop! n’aurait probablement jamais vu le jour. Car à ce moment de sa vie, Oliver Gage traversait une dépression sans précédent.

Angoissé au possible, sans cesse la peur au ventre, l’Anglais avait clairement besoin d’aide. En mode marche ou crève, Turzi a fait pour lui ce qu’il sait faire de mieux, des morceaux. Sur des compositions qui parfois dataient de belle lurette, à l’instar de Peace (In Every Garden), il a sommé son ami de poser ses mots :

C’est un putain de chanteur. Le meilleur, le seul chanteur du monde, s’emballe Turzi. Au début, on était dans une dynamique où je composais et où il chantait par-dessus. Ensuite, je créais les morceaux tout en sachant que j’avais un parolier derrière. Là, le processus s’est complètement inversé. Je n’ai jamais fait ou écouté de pop, mais c’est tellement simple d’avoir une voix sur laquelle s’appuyer. Du coup, on se retrouve avec certains titres dont la structure est celle contre laquelle je me suis battu pendant 20 ans. Ce satané quatre accords / refrain. Bon, il y a quand même quelques pièges et des dissonances.

Dans le sous-texte, Turzi explique en réalité comment ce disque a sans doute été le plus facile à faire de sa carrière. Facile, mais pas simpliste pour un sou.

Se mettre bien

Avec le recul, Oliver Gage admet à son tour que l’écriture des textes n’a pas été si compliquée non plus, même si les débuts ont été difficiles. Dans un élan cathartique, il s’est d’abord laissé guider par ses premiers besoins. Holiday raconte donc son cette nécessité de prendre le large pour oublier la merde ambiante. Bien que sa plume soit naturellement attirée par des sujets peu joyeux, toutes ses chansons ne tournent pas exclusivement autour de ce sentiment. “Il faut comprendre le cheminement. Que ça soit dans le single Chevauchée ou ailleurs, la dépression ne représente qu’un aspect du tout. Je parle également de l’autre versant, à savoir de la révélation, de l’extase”, conclut le chanteur.

Malgré un contexte particulier, les deux auteurs de ce disque ont atteint la lumière au bout du tunnel. Heureux d’avoir enfin pu mener à son terme ce projet entamé dix ans auparavant. Plus qu’une simple compilation de chansons pour Gage, Drop! aura été un puissant moyen de vaincre sa dépression. Presque thérapeutique, cet album lui a fait sortir la tête de l’eau et de l’alcool. Deux conditions nécessaires pour dorénavant voir le verre à moitié plein. Concernant Turzi, grâce à ce long, le compositeur remet un pied dans ce game qu’il a délaissé depuis un bail. Petit twist, il réinvestit le terrain dans une position nouvelle. Plus en retrait, rangé derrière son chanteur. Et puisqu’ils ont kiffé l’exercice, l’objectif à court terme est donc de prendre le même plaisir à le jouer en live. À vrai dire, cette pensée n’a jamais quitté leur esprit et a grandement influencé la confection de ce Drop! remonté par accident de la cave. En voilà, une bonne bouteille.

Turzi Gage, album à paraitre le 3 avril chez Record Makers.
https://turzi.bandcamp.com/album/drop

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