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THE SOFT MOON
Deeper, du noir

Si vous n’avez pas écouté « Deeper », le nouveau disque de The Soft Moon, vous êtes complètement con. Et si vous l’avez déjà écouté plus d’une centaine de fois, vous êtes soit sourd, soit violeur en série. Entre ces deux extrêmes, une vérité monochrome qui ne ressemble à aucun des disques festifs de époque et qui renvoie les quelques fans nostalgiques de Cure à l’atelier maquillage. Vous avez demandé la folie ? Tapez sur la touche 1.

Il est aisé de passer des couches et des couches d’écriture sur des disques qui ne disent rien. D’en faire des caisses d’allitération verbeuses et d’explication de texte sur des disques psychédéliques made in 2015 dont la seule subversion consiste à rejouer sobre une musique de drogués du siècle dernier. Bon. Broder sur le vide, c’est bien beau, mais quant il s’agit d’expliquer les histoires de chats crucifiés de Luis Vasquez, leader d’un groupe dont il est désormais le seul membre, le cortège se vide.

folderPas que « Deeper » soit foncièrement un disque génial. Ni vraiment un disque écoutable du reste. A moins que vous n’ayez déjà tué toute votre famille avant de vous faire un masque de beauté avec le visage du petit frère découpé au couteau de boucher. Sans transition. Enregistré à la maison dans une Italie gothique où les colombes ont le look corbeau, « Deeper » est effectivement une mise en abime abimée où l’Américain fait le saut de l’ange dans une piscine vide. Pas plus révolutionnaire que terroriste, ce dernier manifeste bruitiste pourrait autant être la bande-son d’une lapidation de courtiers en assurance que celle d’une apocalypse dont il sera, dans l’interview qui suit, fortement question. En vérité, « Deeper » est comme « Zeros » : épuisant. C’est même un disque d’horreur qu’on déconseillera aux épileptiques comme aux habitués du ticket restaurant tant la violence qui s’en dégage contraste d’avec la normalité des « rockeurs » – ce mot a-t-il encore un sens ? – qui peuplent désormais la planète Divertissement avec des tronches de voisin de palier à qui l’on ne tendrait pas la main même s’ils étaient les derniers survivants d’un truc qu’on appellerait la FIN DU MONDE – ou dit dans le langage indie : la mort Ariel Pink.

Bruit de scie sauteuse entrecoupé de voix sorties du pire cauchemar de John Carpenter. Quarante secondes. Le doux mécanisme d’une centrale nucléaire broyant l’humanité façon Soleil Vert avec Charlton Heston dans le rôle du gourou mécanique recyclant les chaires putréfiées sur un strapontin de dix mètres de haut, esprit Dachau business. Trois minutes et vingt neuf secondes. Voilà. On en est à peine à la fin du deuxième morceau de « Deeper » qu’on est déjà épuisé, en sueur. Qu’on a plus qu’une envie : descendre dans la rue et troquer les pancartes contre des fusils. Arrêter ce putain de disque tout droit sorti d’un cerveau malade qui mériterait autant d’être interné que poussé sur la scène du Stade de France pour évangéliser les masses. Plus « chanté » que par le passé, ce disque se hisse sans peine au niveau d’un Cold Cave ou d’un These New Puritans époque « Hidden ». Un disque de guerre en temps de paix invisible. A moins que ce soit l’inverse.

Evidemment, les propos de Vasquez pour expliquer cette anomalie mélodique ne disent pas tout de l’objet brulant qu’on tient entre les doigts. Il faudrait pour tout comprendre éplucher les coupures de journaux quotidiens, s’infliger l’information violente des chaines d’infos en continu, jeter toutes vos fringues multicolores à la benne à ordure et bruler tous ces disques au bonheur factice que vous n’écoutez plus parce qu’ils vous donnent la gerbe. Alors oui, à l’approche de ce troisième disque radical, c’est devenu cool d’aimer The Soft Moon. Mais son leader ne semble pas prêt à s’enfoncer une plume dans le cul pour se faire des copains. Face à face sans grande révélation ni scoop avec Luis Vasquez, mec biberonné à MTV qui confiera plus tard avoir longtemps rêvé d’apocalypses différentes chaque nuit. Cette fois, ça s’appelle juste « Deeper ».

Ta carrière a débuté voilà 5 ans, c’est ton troisième album et le « succès » de Soft Moon, si on peut appeler ça un succès, est assez surprenant vu d’ici.

Ca me surprend aussi…

Je me souviens de ton premier concert à Paris, ça devait être en 2011 à l’International. Je pensais être le seul connard à avoir été bouleversé par ton premier disque ; moralité je me pointe et impossible de rentrer, c’était déjà l’émeute. Tout s’est passé très rapidement non ?

Oui, très vite. [Trop vite, lit-on presque entre les lignes]

J’insiste là dessus car dans la bio qui accompagne « Deeper » il est précisé avec insistance qu’avant toute chose tu écris les chansons pour toi.

Oui, complètement. Au départ, quand j’ai composé les premiers morceaux de The Soft Moon, j’avais encore un boulot en parallèle, un job de 9H à 17H00, je rentrais chez moi, j’écrivais mes chansons… Donc au départ la musique ce fut un échappatoire. J’avais besoin de trouver un épanouissement en marge d’une vie normale. The Soft Moon ça a été ma manière de trouver un sens à tout ça. Et puis le label Captured Tracks m’a approché pour sortir un single, ça a bien marché, à ma grande surprise. Et puis la machine s’est emballée.

Ce qui est tout de même drôle dans cette histoire, c’est que lorsque « Zeros » est sorti en 2012, il me semblait déjà plus « deep » que ton premier album, qui lui-même était déjà bien un bon préliminaire à la dépression. Et bref, on en arrive donc à « Deeper ». Plus profond que quoi au final ? Que tes disques précédents ?

Plus profond à l’intérieur de moi-même, surtout. L’objectif pour moi, c’était d’aller déterrer tout ce qui était enfoui. Mon premier disque, il parle de l’enfance et de sentiments que j’ai longtemps refoulé. Je n’ai aucun souvenir de mon enfance, mon premier souvenir c’est à l’âge de 12 ans, avant, rien, hormis des questions existentielles sur le sens de mon existence. Bref. Ensuite est arrivé « Zeros », un disque effectivement très agressif, car j’étais en colère, frustré de ne pas tout comprendre sur moi ou mes mes réactions. « Deeper », c’est le moment d’une évolution, d’une réflexion et cela influe sur la composition, puisque j’y chante davantage que par le passé.

(C) Joelle Rasoarivelo

(C) Joelle Rasoarivelo

« Deeper » c’est aussi le moment où tu acceptes d’être le leader du groupe, chose qui n’était pas le cas auparavant.

Oui. The Soft Moon c’est définitivement la vision d’un seul mec – moi – car c’est un voyage personnel. J’ai donc besoin de tout créer de mes propres mains.

Et le résultat, sans vouloir te cirer les pompes, ne ressemble à rien de vraiment connu sur le marché, au rayon « anti-pop ».

Mouais… je préfère parler de pop anti-conventionnel. Parce que j’adore la pop ! Le premier disque que j’ai écouté de ma vie était un disque pop, et l’idée de pouvoir toucher le maximum de gens avec un morceau me semble être une noble ambition… Donc j’essaie de démonter les structures de ce genre musical pour y insérer mes propres émotions.

Avec le dernier morceau du disque, Being, qui se finit sur un continuum noise inécoutable de 3 minutes digne du « Metal Machine Music » de Lou Reed, les amateurs de pop en seront pour leur argent…

Ah ah. Ouais. C’est venu spontanément, dès que je me suis aperçu que les paroles de cette chanson étaient uniquement des questions : « qui suis-je », etc. Je voulais laisser la porte ouverte, sur la fin de ce disque, parce que je l’ai terminé avec un sentiment d’inachevé. C’est certainement le premier tome d’une histoire qui se prolongera avec le prochain album.

Le disque a été enregistré pas très loin de chez Giorgio Moroder, en Italie, un pays très loin – du moins dans l’inconscient collectif – des sonorités métalliques du disque. Tu connais sans doute cette mythologie autour des disques berlinois de Bowie. Cela te semble-t-il important de prolonger le storytelling autour d’un disque dans cette époque où l’on ne désire plus vraiment grand chose ?

Développer une illusion, c’est certainement important pour les autres. Moi ça ne m’intéresse pas, pas plus que de façonner des mythes. Le but avec The Soft Moon, c’est de prendre les choses comme elles viennent, lâcher prise…

T’as l’air sacrément serein pour un mec qui produit une musique aussi torturée.

Ouais, serein c’est un bien grand mot… Disons que je me sens comme une marionnette. En réécoutant certains morceaux, je peine à croire que j’en sois l’auteur et j’ai parfois l’impression d’une main invisible me guidant vers ma musique. C’est assez troublant de se dire qu’on peut apprendre de ses propres chansons.

Tu te souviens de la première fois où tu as senti que tu avais trouvé le son de The Soft Moon ? Ce moment où tu comprends que ton groupe ne ressemble plus à aucun autre.

Oui. J’avais un clavier, deux pédales d’effet et une boite à rythmes toute pourrie. C’est tout ce que j’avais et avec ça, merde, ça marchait quand même ! Et je dois dire que ce dépouillement m’a sauvé, quand on y réfléchit bien.

(C) Joelle Rasoarivelo

(C) Joelle Rasoarivelo

The Soft Moon, c’est le son de l’apocalypse ?

C’est une musique en réaction à l’époque, le fruit de mon observation sur ce que l’Humanité est en train de devenir. Je n’ai pas une grande confiance en l’avenir, ni en notre génération, je ne vois qu’un chaos généralisé, définitivement no future. Donc oui, l’apocalypse en tant qu’objet de réflexion me fascine depuis que je suis gamin. J’ai eu une longue période, à l’âge de 12 ans, où toutes les nuits je « rêvais » d’une fin du monde différente ! Et ces cauchemars sont revenus voilà 2 ans. C’est pour cela que je considère « Zeros » comme un disque post apocalyptique, et « Deeper » comme une introspection, plus personnelle.

Finissons avec des rêves éveillés. As-tu déjà fantasmé de devenir une popstar, au sens où l’on l’entendait à la grande époque ?

Oui, j’avoue. J’ai grandi avec MTV et des mecs comme Axl Rose ou Ozzy Osbourne, ces mecs étaient mes héros, il y avait du glamour dans leurs démarches. Avec le recul, je trouve ça à gerber. Je préfèrerais cent fois être en mesure de simplement écrire et publier mes chansons, parce qu’en dépit de mon expérience du live sur les cinq dernières années, la théâtralisation, le spectacle, les postures… c’est certainement un peu too much pour moi.

The Soft Moon // Deeper // Captured Tracks (Differ-Ant)
http://www.thesoftmoon.com/

En concert à la Maroquinerie le 3 juin
Credits photos : Joelle Rasoarivelo

7 Comments

  1. Henri

    1 avril 2015 at 11 h 30 min

    « C’est assez troublant de se dire qu’on peut apprendre de ses propres chansons. » Güt Good Güt Good. C’est assez troublant de se dire que les 3/4 des choses qu’on produit sont des accidents.

    J’aime bien ce mec.

  2. Onésime

    1 avril 2015 at 13 h 14 min

    Vous passez un peu vite sur leur premier album, disque séminal qui contient déjà toutes les ambiances sonores chères à Vasquez, et selon moi bien au-dessus de Zeros. A l’heure où tous les dérivés « cold », « noise », « kraut » sont à la mode, je ne vois pas non plus très bien en quoi Deeper fait figure d’anomalie dans le paysage musical, en tout cas dans celui que vous défendez dans les colonnes de Gonzai. Ceci dit c’est un très bon album.
    Air France a annoncé qu’il serait bientôt diffusé dans les appareils pendant la phase d’atterrissage. Poisson d’avril.

  3. Bobkane

    1 avril 2015 at 20 h 03 min

    Jm’écoutais Black en meme temps je regardais la BA du Mad Max fury … ça fait son petit effet

  4. PsychoKillerKeskeC

    1 avril 2015 at 20 h 50 min

    En lisant ce papier j’me demande si le fait que j’écoute Zeroes à bloc très souvent en entier pendant mes trajets du matin fait de moi un psycho serial killer de mémère…

    • Bester

      1 avril 2015 at 21 h 39 min

      Des conseillers sont à votre écoute, un numéro vert existe.

  5. Martial

    3 avril 2015 at 10 h 14 min

    Putain, quand on lit l’intro de ce papier, on a l’impression qu’on va tomber sur un disque math-death-metal-harsh-noise-industriel, alors que bon, faut pas déconner, quel cinéma… Faudrait écouter autre chose que de la pop gentillette, de l’indie, ou du rock à papa parfois, pour relativiser un peu.

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