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KID CONGO POWERS
L.A. Confessionnal

Quand je repense à Kid Congo, la première image devrait être celle de ce guitariste maniéré qui m’avait reçu dans les loges de plastique l’hiver dernier. Ou celle du maître du fuzz chicanos transpirant dans ses chemises derrière quelques pontes du Rock’n’roll Hall of Fame. Too bad for the record, c’est plus tordu que ça : quand je pense à Kid Congo, je vois surtout la jeune Riff Randle.

Blonde à frange et couettes, short en acrylique mauve, blouson rouge feu, Converses grenat avec surchaussettes jaunes, Riff Randle a écrit les paroles de Rock’n’roll High School pour les Ramones. Elle s’allonge sur son lit, s’allume un joint de la pointe d’une allumette et s’envoie Road To Ruin comme une bande blanche discontinue, direction fantasmes. Rêves d’adolescente. Pas l’ombre d’un doute à mes yeux, si Brian Tristan était devenu Kid Congo c’est parce qu’il était une groupie. Prête à raconter son histoire, in extenso.

« Il y avait ce groupe qui vivait à deux maisons de chez moi, Hogwide. Ils répétaient dans leur garage et j’y allais tout le temps pour les regarder. Ils ont été ma première fascination de groupe en live, au bout de ma rue. J’étais encore à l’école, genre 13 ans. Peut être plus, vers 1973, les années glam ou un truc comme ça. Ça, j’ai vraiment été à fond là-dedans. A l’époque je portais des platform shoes et j’allais en discothèque. Tu sais, quand j’avais 14 ans, je me faufilais hors de la maison de mes parents, j’allais prendre un bus, et droit en ville. De là, direction Hollywood, et puis je me baladais en faisant du stop. A la découverte du monde du rock. (…)

Il y avait ce club, le Rodney Bingenheimer’s English Disco, c’était un énorme DJ à L.A. et il passait tous les hits de glam-rock anglais qui à ce moment, à L.A., étaient super underground. Bowie, Mott The Hoople, T-Rex, mais aussi Mud et The Sweet. Et puis aussi, c’était là que venaient se poser toutes les rockstars, précisément dans ce club. Y avait des tas d’ados, garçons et filles, en shorts très hot… Ouais ouais ouais, c’était trèèèès… Hmmm. Tu sais, là j’arrête pas de penser que c’était un bar, et une boîte de nuit, et comment il y avait tellement de gamins de 14 ans ; aujourd’hui ça ne pourrait pas se passer à L.A. Mais à l’époque, dans les 70’s, c’était tellement différent… C’est là que j’ai vu mes premiers concerts, j’ai pu voir Bowie, Iggy Pop, c’était fascinant. J’étais si jeune. Je ne pensais pas à devenir musicien alors, mais je voulais vraiment être rock critic. Journaliste. Bien sûr, je lisais tout le gonzo. Et Creem. Et Circus Magazine, Rock Scene, tous ces magazines vaguement new yorkais où Lester Bangs avait une grosse influence.

All my friends know the low rider (and the low rider is a little higher)

 

J’ai deux grandes sœurs qui étaient branchées musique, du coup j’ai grandi dans une famille où il y avait toutes sortes de musiques mexicano-américaines. Plein de cousins et des tas de fêtes dans la maison de ma grand-mère où ça buvait, et mes oncles sortaient leurs guitares et tout le monde chantait. Et ça buvait encore, et puis une bagarre éclatait, et d’une façon ou d’une autre on se retrouvait à y passer la nuit… Voilà comment j’ai grandi.

On avait des goûts très… marrants. Par exemple, quand j’ai rencontré Jeffrey [Lee Pierce, du Gun Club – NDR], il était complètement dans le reggae. Moi et Jeffrey, on a grandi dans un coin de L.A. et on est tous les deux mexicano-américains. Et toute cette communauté chicanos aimait les low riders – ces vélos trafiqués ou des voitures aux suspensions modifiées – et tous écoutaient des trucs de doo-wop, de R&B, des slow jams… Mais ils étaient aussi super branchés psychédélique ! Des trucs comme Jimi Hendrix, c’était énorme pour les chicanos. Black Sabbath était énorme aussi là-bas, et bien sûr Santana, et War et plein d’autres… Du coup dans un sens, on était le produit de ce que nous avions entendu en grandissant.

Les touts premiers trucs que j’ai écoutés, c’est dur à dire du coup. Mais je me rappelle bien le premier disque que j’ai acheté de toute ma vie ! C’était le single Ruby Tuesday des Rolling Stones. Je devais avoir 9 ans, et je me souviens d’avoir convaincu ma mère de me l’acheter parce que j’étais fasciné vu que… La pochette du 45 tours était celle de l’album Between The Buttons et Brian Jones y portait des énormes lunettes ; je me suis dit « Je veux ÇA ! C’est ça que je veux ! » Et je crois bien que je l’ai pris juste à cause des lunettes. »

D’autres lunettes on pris le pas aujourd’hui, grossissant d’élégantes moustaches. Kid Congo est avachi dans un canapé, jambes croisées et bottillons de cuir aux nombreux ornements. Ses collègues et amis des Monkey Birds nous écoutent tout en enfilant leurs costumes de scène. Mariachis noir de toro galonnés d’entrelacs blancs sur chemises rouges infernales. Impossible de prendre au sérieux ces gosses attifés pour un mariage. Ils rient de bon cœur dans leurs gilets brodés et je vois des larrons préparant une feria parodique. Trop malin pour passer pour un singe, Powers continue ses histoires, son histoire. Suis-je suspendu aux pieds d’un Peter Pan ou à la pointe du capitaine Crochet ?

« Plus tard je me souviens aussi d’être allé chez le disquaire, d’y avoir attendu qu’il ouvre parce que je savais que c’était le jour de la sortie du Ramones – je l’avais appelé et j’avais demandé ; je pensais qu’il allait y avoir une foule de gens là-bas faisant la queue, et je voulais être sûr que je pourrais en avoir un exemplaire. Alors me voilà qui attend devant le magasin et bien sûr je me suis retrouvé tout seul ! Pour moi les Ramones étaient déjà des stars gigantesques qui épuisaient les ventes de disques, mais non… C’était seulement leur premier album. Alors je l’ai pris, je suis rentré chez moi et je l’ai mis dans mon mange-disques, j’étais super excité et je me suis mis à sauter dans tous les sens sur mon lit. Je l’ai récemment réécouté et je dois dire qu’il est plus génial que jamais ! Tu sais, je crois que c’est encore mieux que tout ce dont je peux me souvenir.

Je suis instantanément devenu fan. Ils sont venus à L.A. et ils ont joué une quantité de shows dans une quantité de clubs, et moi et une bande de vingt gosses on les suivait. Y avait de tout, du prof hippie taré aux jeunes adolescentes tout juste punks – ça commençait à peine. Moi, j’avais une coupe au bol, mais y avait tous les âges et tous les genres de gens, on ressemblait aux foules de freaks dans Mad Magazine. Et on voulait rester liés, garder le contact ; du coup j’ai commencé à faire ce fanzine rien pour nous. J’étais devenu un fan. Pareil avec les Screamers. Ils n’ont jamais enregistré que quelques démos, rien qui soit sorti. Pas d’album ni de single, par contre il y avaient ces énormes performances en live. Chaque concert était complet, et on pensait tous qu’ils allaient être le prochain gros truc, comme les Ramones ou Devo, tout ça… Et puis ça n’est jamais arrivé. Il s’est révélé qu’ils étaient plus fan de multimédia que de musique. Ils ne voulaient pas devenir mainstream ; ils voulaient jouer le jeu à leur manière.

(this baby needs some) New kind of kick

 

Mes potes et moi on a pris le Greyhound Bus de L.A. à New York City, un trajet long de 3 jours. En 1977 ou 78. Parce qu’on ne pouvait pas ne pas faire partie de cette scène -là, il fallait qu’on y aille. Et les premières personnes qu’on y a rencontrées étaient les Cramps. On les avait déjà rencontrés par Kristian [Hoffman] vu que son groupe, les Mumps, les avait fait jouer à L.A. On y était allé et il nous avait conduit jusqu’au concert des Cramps et… Je n’ai plus été le même après ça. Cette histoire comme quoi Lux m’aurait foutu un coup de poing ce soir-là pourrait bien être tout à fait vraie, mais il m’a tellement emmêlé le cerveau que je ne m’en souviens plus. Enfin, c’est plus leur musique, leur look, leur tout, qui m’a giflé, ce sentiment que t’en retirais. C’était dingue alors, leurs concerts étaient géniaux – je veux dire même avant qu’ils enregistrent des disques et soient connus, il y avait déjà foule, et les gens devenaient fous. C’était de la musique magique. Primitive et puissante. Alors… j’étais accro. Comme tant d’autres. Immédiatement. Je n’ai jamais imaginé que je finirais par…

Tu sais, je ne jouais même pas de guitare à l’époque. Plus tard je suis rentré à Los Angeles, j’ai rencontré Jeffrey Lee Pierce et on a monté un groupe. A l’origine on s’appelait The Creeping Ritual, mais on n’aimait pas le côté gothique, alors sur les conseils de Black Flag on a changé. Jeffrey m’a appris les rudiments de la guitare, et le reste plus tard. C’est juste que je ne savais rien jouer. Il m’a donné un disque de Bo Diddley et m’a dit « Tu peux jouer ça avec un seul accord. T’as qu’à jouer ce rythme encore et encore ». Ce que je fais toujours aujourd’hui ! Ben oui : si c’est pas cassé pourquoi le réparer ? Quand tu sais que la recette est bonne, tu te contentes de suivre la recette.

J’étais un gros fan de Bryan Gregory, de ce paquet de bruit qu’il faisait. Mon jeu de guitare était très limité, mais je n’avais pas franchement besoin d’en savoir plus. Du coup avec les Cramps, Ivy me disait quoi faire et de mon côté j’apportais un son, un style. Donc bon, je pense que ça compte quand même hein ? Et puis une bonne part des membres des Cramps n’ont fait que passer ; au moins moi j’ai duré un moment. Du coup au début j’ai proposé que comme je m’appelle Brian aussi, et que j’allais le remplacer, je pourrais m’appeler Brian Gris-Gris. Mais ils n’ont… pas vraiment aimé. Trop de souvenirs. Clin d’œil vaudou bien sûr. On avait ces bougies de marque Congo, et dessus ça disait « Si vous allumez ces bougies, les pouvoirs du Congo vous apparaîtront. Congo powers will reveal ». Ça sonnait bien, et comme j’ai toujours aimé le nom Kid, qui faisait très pirate ou boxeur, enfin un truc dans le genre, ça sonnait super bien. Comme Nick Knox, ou Poison Ivy Rorschach… comme une chanson dans le nom, tu vois ? Ça a été ça ; et ça l’est toujours depuis. Je n’ai pas osé en changer depuis mon baptême.

Congo Powers will unleash

 

Lux était très porté sur la magie noire et le rock’n’roll. Faire de la magie avec des guitares et une batterie c’était déjà du vaudou pour eux. Une incantation. Incantation diabolique.  Je crois que Bryan était encore plus sérieux concernant ces choses… pas sérieuses. La sorcellerie. Mais… Moi ? Naaaan. J’ai été intéressé par des trucs satiriques, mais le diable n’est pas l’une d’elles, héhé.
Les drogues par contre… Je crois qu’après l’explosion du punk, après le déchaînement et la colère il y a eu une sorte d’exploration, qu’on est arrivé à un niveau plus profond. C’est venu par la lecture de Malcom Lowry et des choses comme ça. Évidemment, quand tu t’apprêtes à lire Burroughs, tu sais que tu vas en apprendre sur l’héroïne, les opiacés etc. Je suis certain que ça, Under a volcano, Ginsberg etc, ça nous a influencé. Enfin bref, c’était répandu, et culturellement je ne sais pas d’où cela venait mais c’était partout. J’avais des amis dans la mode qui en prenaient, des amis dans le cinéma, partout… C’était aussi un contexte de parfait excès : plein de fric, plein de drogues, de paillettes, de tout. Très glouton. Oui c’est étrange que ça ait jailli du punk qui était très « je suis anti ! Je suis anti-bourgeois », et passer de ça au champagne…

Personnellement je cherchais des réponses. Que je n’ai jamais trouvées. C’est ça le truc, tu finis par trouver qu’il n’y a pas de réponse. C’est ce qui m’est arrivé durant les 90’s, après les Bad Seeds : j’avais décroché et j’étais super occupé [avec Barry Adamson et Blixa Bargeld] ; puis je me suis remis à me piquer ; puis j’ai ré-arrêté, puis me suis re-drogué… Pffff. Et soudain, il n’y avait plus personne.

Je pense que beaucoup de gens des les 80’s se servaient de la dope comme d’un outil, et la décennie suivante tout le monde cramait et mourait. On ne cherchait plus du tout. Il y avait un problème. Ça ne servait plus aucun sens artistique ; les gens étaient malades, d’autres morts. J’ai réalisé que je n’y tenais plus tant que ça. Qu’est-ce qui m’était arrivé ? La veille encore j’aimais la musique, elle me passionnait, je sautais sur mon lit avec les Ramones, et là je ne faisais plus rien. Je n’étais plus rien. C’était limpide. C’était devenu les 90’s et le rock’n’roll était mort. Enfin c’est ce qu’on nous a dit alors. Nous on a découvert le grunge, on a écouté et on se disait « Ohh, comme c’est crétin ». On a continué, comme on a pu. J’ai même appris à chanter. Il a fallu choisir entre parler, chanter ou crier. Trouver ma voix. Quelques balbutiements, un premier EP, et avec le temps tout ça est redevenu simplement divertissant.

Tu sais, cela fait 30 ans que je fais de la musique, eh bien c’est circulaire. Tu vois Jim Jones Revue, Jon Spencer… Les Black Lips qui sont vachement… Enfin, c’est un cycle. Eh bien ce cycle, il va se mettre en marche MAINTENANT. »

Alors le Kid se lève, enfile sa veste de costume chicanos. Prend une large poignée de paillettes qu’il enterre dans ses poches brodées. Vérifie son sourire, sa raie gominée, ajuste ses lunettes et sort. Le velours rouge de son pantalon chuinte un peu comme il part vers la scène. « Trouver ma voix. » Dans la roulotte j’ai soudain froid. Quelques fantômes viennent de me caresser la nuque et je réalise tout ce que véhicule ce kid qui ne grandira plus. Ne vieillira pas non plus. Disparaîtra un jour. Dans la fumée d’une bougie africaine. Haiyo, Haiyo yah ! He no dead, he no dead, he no dead…

Illustration: Terreur Graphique

Kid Congo and the Pink Monkey Birds // Gorilla Rose // In the Red (Differ-ant)
http://www.myspace.com/kidcongoandthepinkmonkeybirds

6 Comments

  1. serlach.

    18 avril 2011 at 0 h 31 min

    un parcours, un vrai
    et en plus son concert dernièrement à mains d’oeuvres a achevé de me convaincre, un groupe mortel et lui beaucoup plus charismatique qu’un simple bon guitariste

  2. Grégoire

    18 avril 2011 at 7 h 43 min

    Avec ma meuf on a pris la bécane et on est allé les voir le 31 mars dernier. Et j’ai été marabouté, carrément en transe. A chaque fois qu’il reprenait ses fameux accords mon bassin se mettait à onduler malgré moi. J’ai dansé et ris jusqu’à l’épuisement (et je n’étais pas le seul). HAHA … Je ne connaissait pas très bien Kid Congo avant de le voir et maintenant je suis devenu un fan : http://gregoirebarriet.blogspot.com/2011/04/kid-congo-and-pink-monkey-birds.html

  3. Jean-Louis Hooker

    19 avril 2011 at 8 h 12 min

    Très bon papier. C’est drôle, il parle beaucoup des Cramps (Psychedelic Jungle, ça c’est de la galette), mais quasiment pas du Gun Club. Il n’a peut-être pas joué sur les premiers (il a co-écrit For The Love Of Ivy, quand même), mais si je ne m’abuse il a participé à Las Vegas Story, Mother Juno (un disque carrément passé sous silence, alors que c’est une tuerie absolue), Pastoral Hide & Seek (euh…beaucoup moins bien)… Pour les fans de Pierce, se procurer le documentaire « Ghost On The Highway », Kid Congo y livre des propos très intéressants.

  4. HP

    21 avril 2011 at 10 h 23 min

    Marrant, vous ne réclamez pas les Knoxville Girls par exemple…
    Que voulez vous, on ne peut pas raconter toute une vie en un seul article. Mais je vous rassure, nous avons longuement parlé de Las Vegas Story, de Barry et Blixa, de Norwell… Je vous envoie le dérush complet contre un gros chèque. Faites suivre au journal qui transmettra.

  5. Jean-Louis Hooker

    26 avril 2011 at 10 h 13 min

    Fins de mois difficiles? On en est tous là.
    Puisque vous y tenez, je veux bien vous réclamer le CD des Knoxville Girls. Faites suivre à ma crémière, qui transmettra.

  6. Pingback: THE GUN CLUB ::: De l’autre coté du désert | Gonzai

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