md0.libe.comTout a commencé avec un mail reçu sans qu’on n’ait rien demandé, de la part d’un patron de label indépendant qui, visiblement, a les glandes face à la médiatisation du barouf: « si vous voulez un sujet intéressant sur le Disquaire Day, la réalité du truc c’est ça… ».
Le « ça », c’est une pièce jointe avec la liste des références proposées par le CALIF, association créée en 2002 avec le soutien du Ministère de la Culture pour – je cite – « maintenir et développer un réseau de disquaires indépendants relayant une offre diversifiée ». Avant de dérouler ce qui nous amène au sujet de fond de ce papier, il faut tout de même rappeler que si je n’ai jusque là prêté qu’une oreille distraite au Disquaire Day, l’évènement français est devenu en trois ans une attraction médiatique doublée d’un succès commercial chez tous les disquaires partenaires. Attiré par le raffut scandé ça et là autour de l’opération, le voisin de quartier se souvient une fois l’an que son petit disquaire existe et va, comme on irait déposer une pièce jaune dans l’urne de Bernadette, contribuer à la survie du commerce de proximité avec l’achat d’un 45t qu’il écoutera deux fois avant de le ranger dans son blister collector. Bon, résumé comme ça, forcément le Disquaire Day c’est un peu clichesque et c’est surtout moins glorieux que le débarquement des G.I. sur les plages de Normandie. Mais comme cette sauterie pour fétichistes est paradoxalement le seul jour de l’année où je ne mets pas les pieds chez le marchand de vinyle, au départ je n’ai pas vraiment fait attention à la  pièce jointe répertoriant – sur fond de couleurs pastels dignes des pires cartes d’anniversaire qu’on n’ait jamais reçues – tous les disques disponibles en série limitée pour le plaisir des grands et des petits, des plus fortunés comme des plus démunis.

L’amour du disque

Soutenir et promouvoir le travail les disquaires indépendants, sur le principe ça a de la gueule, on imagine Robin des Bois tapant dans la caisse des Fnac et de feu Virgin Megastore pour rendre justice aux mélomanes ; on s’imagine cigare au bec tous les biffetons gagnés en 24h par ces vendeurs besogneux que l’industrie a en moins de vingt ans ratiboisés, au point qu’il faille aujourd’hui organiser une journée de mobilisation pour leur permettre de payer les factures. Sur le papier, encore, l’initiative est plutôt noble. Et quelque part ça tombe bien, le CALIF s’est justement créé pour ça : « depuis les années 80, les acteurs économiques de la filière musicale ont traité le disque comme un bien marchand quelconque soumis aux seules lois du marché » explique la déclaration d’intention de l’association sur son site Internet, « avec le passage du vinyle au CD, on a appliqué au disque le business model du produit standardisé, le marketing à outrance, la grande distribution, la concentration et l’uniformisation de la filière. L’industrie du disque a alors négligé l’un des maillons essentiels de sa transmission auprès du public : les disquaires ». Jusque là, il n’y a donc pas grand-chose à redire et il faudrait être bien aigri ou en manque de bras à casser pour critiquer cette fédération des indépendants contre les marchands du temple.
Vient alors le moment d’ouvrir ladite pièce jointe listant les disques proposés à la vente par le CALIF à l’ensemble des disquaires partenaires. Derrière les pointures indie comme Daniel Johnston (encore qu’on puisse se demander en quoi sa B.O. « Space Ducks » est collector), Nick Cave, Stephen Malkmus, Moon Duo ou même pourquoi pas Lescop, on voit alors se profiler des disques d’artistes auxquels on ne s’attendait pas vraiment : un maxi de Moby, L’école est finie de Sheila, 500 disques limités de Jean-Louis Aubert, et puis aussi ceux de Mylene Farmer et Thomas Dutronc, sans oublier un 45t de David Guetta (mais qui fait aussi picture disc, histoire d’en avoir pour son argent), un 30 cm d’Henri Salvador (il n’y a rien de sexuel, rassurez-vous) et, comble du cynisme, un 45t Johnny Halliday limité à, euh, 5000 exemplaires, de quoi se demander où est l’exclusivité, autant que l’intérêt de placer l’idole des vieux dans les bacs indie. Tant d’atrocités proposées au nom de l’indépendance, c’est à s’en décoller les mirettes. N’y aurait-il pas un sévère coup de contrat dans le CALIF ?

Internationarecords

Aïe, fidelity

Ardemment soutenu depuis ses débuts par les Inrockuptibles, le Disquaire Day semble en fait rattrapé par la realpolitik. Longtemps méprisés parce qu’ils vendaient des clopinettes en comparaison des grandes enseignes, les disquaires retrouvent enfin la considération de l’industrie maintenant que Fnac et consort semblent enfin prêts à remplacer leurs rayons disque par aspirateurs et café Wi-Fi. Conclusion fatale : attirés par les petites étagères en bois comme les requins par l’odeur du sang, les majors infiltrent peu à peu le Disquaire Day pour fourguer des produits de grande consommation là où ils peuvent. De là à savoir qui ira acheter un disque de Sheila chez son disquaire barbu, c’est un peu comme si le Rob Gordon de High Fidelity refilait un best of de Genesis à un aveugle.
Derrière le copié-collé des communiqués de presse vantant les mérites de l’artisan, il y a donc un double discours. D’un côté, la promotion de l’indépendance des gentils disquaires, de l’autre des enjeux industriels qui, s’ils ne permettront pas d’écouler des camions de merdes infâmes, pipent les dés de l’événement. Sur la question et comme dirait l’autre, les avis divergent. « Tu cherches la petite bête là où il n’y en a pas, il n’y a vraiment pas de quoi se plaindre » me répond un disquaire parisien (partenaire du D-Day) « une fois par an, il y a la queue pour acheter des disques et les gens ont la possibilité de découvrir un disquaire dans leur quartier, et puis le truc n’est pas récupéré par les majors du tout, je ne pense pas qu’Universal se fasse du pognon en fabricant 300 copies d’un 45t… ». Ce que le disquaire sondé n’apprécie pas, c’est que le label PIAS profite de l’appel d’air pour ouvrir, dans ses propres locaux, une boutique éphémère. « C’est censé être le jour où l’on peut vendre et ils piquent dans la caisse… En revanche le Record store day aux États Unis, c’est super ». Ouais super. Le seul problème c’est qu’on n’est pas aux USA et que notre Johnny Cash a plutôt la gueule de Michel Sardou.« Le Disquaire day en France c’est grotesque » contrebalance le mystérieux patron de label indépendant auteur du Disquaireleaks, « ça n’a aucune valeur, l’opération est complètement trustée par les majors ». Pour la taupe anonyme, le 20 avril chez les disquaires c’est du pipeau, rien de plus qu’une énième passerelle entre les majors et les indés pour faire, pardon de le dire, du blé. Il faut dire que pour le disquaire, la tâche est doublement ardue. Comment refuser, en bon épicier, de s’asseoir sur des ventes multipliées par 3, 5 ou 10 en une seule journée, quand il n’y a souvent pas un chat le reste de la semaine aux horaires de bureau ? Et comment faire son choix dans la liste proposée par le CALIF, quand les disques proposés au Disquaire Day ne sont accompagnés d’aucun descriptif ni pochette et qu’un disque de Pink Floyd n’est accompagné d’aucune autre mention que « Pink Floyd » ? Parrainé cette année par Jack White, l’événement a donc gagné sans peine la caution de tout un milieu ; mais ça ne saurait garantir pour autant un chèque en blanc. La vérité, c’est qu’à peine trois ans après son implantation en France, le Disquaire Day a déjà du plomb dans l’aile. Et beaucoup moins dans la cervelle.

Demolition Day

Disquaire_Day_2013Récemment invité à prendre la parole pour un Gonzaï Show consacré aux disquaires, Larry Debay de la boutique parisienne Exodisc confiait tout le ressentiment que lui inspire ces 24h de l’indie : « [Le Disquaire Day] c’est une usine à gaz montée avec nos impôts. Au départ ça devait soutenir la création en permettant à des gamins d’ouvrir des magasins, etc, le problème c’est qu’ils vous donnent quelque chose et que de l’autre côté vous êtes obligé de faire autre chose. Or la musique [et les disquaires] c’est un espace de liberté, on ne peut pas imposer à des disquaires de vendre tel ou tel truc pour le Disquaire Day, aujourd’hui on voit surtout des majors qui s’assoient sur l’histoire, des énormes indépendants qui proposent des remixes de Camille… Et le pire, c’est encore comme l’année dernière de retrouver dès le lendemain dans les bacs de la Fnac ou de Virgin les disques supposés vendus en exclusivité chez les disquaires indépendants ! ». Sans avoir à parier sa discothèque, on se doute qu’ils sont nombreux les disquaires à penser la même chose, sans hélas pouvoir le dire, de peur d’avoir à s’asseoir sur des ventes tombées du ciel. Car parvenir à toucher une fois dans l’année le fan de Johnny, c’est un sacré serpent de mer ; c’est autant le fantasme du croisement des publics (le fan de Johnny ne vient qu’une fois par an) que la certitude que le client en question ne repartira pas avec l’édition du Roky Erikson pressée à 150 exemplaires. S’agit-il d’un jeu de dupes, ou d’une saine concession ? Personne ne sait vraiment. Et surtout personne ne veut vraiment le dire. Un autre disquaire reconnaît, toujours sous couvert d’anonymat (bah oui, lui aussi il est partenaire) que si l’événement remplit les caisses davantage qu’un samedi classique, il est malgré tout synonyme de roublardise, voire d’entourloupes pour le client : « Pas mal des disques édités pour l’occasion sont de faux inédits, on vend au client de fausses éditions limitées, des fausses rééditions avec uniquement la couleur de la pochette changée, voire des sorties d’albums comme celui de La Femme calée sur le Disquaire Day pour écouler plus d’exemplaires. Et je te parle même par des références de PIAS annoncées comme des exclusivités estampillées Disquaire Day 2013 alors qu’il s’agit en fait des invendus de leur stock pressé pour les 30 ans du label, en 2012… ». Comme toujours, clients et lecteurs ont autant le droit de se foutre des histoires de coulisses que d’en être informés, puisqu’alors même que l’industrie musicale se pète la gueule encore plus vite qu’un patineur artistique, on tente encore de lui refourguer des disques n’importe comment et main sur le cœur, avec l’indépendance en étendard.

Le Disquaire Day, au final ? Très certainement beaucoup de bruit pour rien.

http://disquaireday.fr/