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DESCHANNEL
Modern isn’t progress

Le progrès matériel n’étant qu’un néant, la musique de Deschannel pourrait peut-être bien confirmer cette citation de Julien Green “ Il ne peut y avoir de progrès véritable qu’intérieur ”. Il m’aura fallu prendre le train, comme tous les matins, mais avec Modern isn’t progress dans les oreilles, pour m’en rappeler. Rêver de « Trans Europe Express » dans un Transilien arrêté, de quoi me faire vite regretter ma petite vie d’homme “ moderne ”.

Le progrès matériel n'étant qu'un néant, la musique de Deschannel pourrait peut-être bien confirmer cette citation de Julien Green “ Il ne peut y avoir de progrès véritable qu'intérieur ”. Il m'aura fallu prendre le train, comme tous les matins, mais avec Modern isn't progress dans les oreilles, pour m'en rappeler. Rêver de "Trans Europe Express" dans un Transilien arrêté, de quoi me faire vite regretter ma petite vie d'homme “ moderne ”.

Mitry, 8h33. Un matin comme les autres. Le Transilien de la ligne K démarre et file à toute allure vers la gare du Nord pour y déverser son flot quotidien de banlieusards actifs. Il fait frais, la sueur du labeur n’a pas encore embaumé les aisselles des travailleurs. Ça sent bon le shampooing et les parfums pas chers. Il y a aussi cette petite odeur de métal chaud due au freinage et au frottement des roues sur les rails. Je l’aime bien cette odeur, elle me rappelle les ateliers de mécanique, la chaleur de la fraise qui trace lentement sa rainure dans l’inox, copeau après copeau, assaisonnée par un mince filet d’huile de coupe. Petite envie de pipi ? Ce n’est pas bien grave, on serre les cuisses, on sera bientôt au bureau. Les nez plongent dans les smartphones, doucement bercés par le léger chahut des aiguillages et les flashs stroboscopiques d’un doux soleil de fin d’été qui balayent les vitres légèrement noircies par la pollution. Je suis comme tous ces gens, zombifié, enfermé dans mes pensées bonnes ou mauvaises, encore un peu engourdi par la nuit, les fesses bien calées sur mon strapontin et le casque bien vissé sur les oreilles.
La musique électro vocodeur de Deschannel excite mes tympans, qui se délectent du précieux signal aux multiples sinusoïdes hypnotiques. La mécanique vibratoire se met doucement en place, entre le marteau et l’enclume de mon oreille interne. Tout est en harmonie : le paysage qui défile derrière la vitre, les vibrations des cloisons et des banquettes, la musique qui les enveloppe de la richesse de ses harmoniques et donne un sens à la banalité de la scène. Mes pensées s’envolent, la ligne K devient la ligne Kraftwerk, et le Transilien se transforme petit à petit en Trans Europe Express. Je ne peux m’ôter cette idée de la tête lorsque le train ralentit brusquement puis s’arrête. Une annonce :

“ Mesdames et messieurs nous sommes arrêtés pour une durée indéterminée… cause incendie sur les voies ”.

Tiens, on ne me l’avait jamais encore faite celle-là. Je connaissais déjà la panne de signalisation, le vol de câble ou le malaise voyageur, mais pas encore ce bizarre “ incendie sur les voies ”. De quoi tout imaginer : l’explosion d’un colis piégé déposé par un barbu enturbanné, l’immolation spectaculaire d’un chômeur en fin de droit ou mieux, Paris en feu, le début de la fin de l’ère post-industrielle ! Du coup je repense à Ravage de Barjavel, je fumerais bien une clope. Dans mon casque, The funniest joke of all me nargue. Ça fait maintenant près d’une heure qu’on attend, à deux encablures de La Plaine-Stade de France, coincés entre des bosquets malingres parsemés de chardons délavés et l’autoroute monoxydée qui fait semblant de ne rien voir. L’envie de pipi s’est transformée en insidieuse torture, les portables fument : “ putain vite, faut que je prévienne le boulot !”, les culs se tortillent nerveusement sur les banquettes en moleskine et les soupirs de dépit fusent. Mon cœur se met à battre la chamade sur le rythme effréné imprimé par les synthétiseurs de Modern progress. Plus rien ne colle, je rêvais de Trans Europe Express et me voilà coincé dans ce minable train de banlieue. Ça sent la lose. Si ça continue je vais péter un câble, forcer les portes et m’enfuir en courant vers la gare du Nord à la recherche d’un vrai train. “ … Notre train va repartir dans quelques minutes…  Soupir de soulagement général. Ok, je me rassois, la mort dans l’âme, Deschannel méritait bien mieux que ça. Enfin arrivés gare du Nord, la vie normale et conne reprend ses droits comme s’il ne s’était rien passé, Nothing. “ Mesdames et messieurs, notre train arrive en gare du Nord avec 1h30 de retard, la SNCF vous prie de bien vouloir l’excuser pour la gêne occasionnée et vous souhaite une agréable journée ”. Les gens que l’on croirait franchement lobotomisés s’engouffrent sans rien dire dans le métro, avec simplement une petite heure et demie de retard. Tout va décidément pour le mieux dans le meilleur des mondes. On apprendra plus tard que c’est la locomotive d’un RER qui a pris feu à Châtelet, crachant sa fumée noire sur les voyageurs en panique. Tous ces trains arrêtés, ces milliers de voyageurs pris en otage, parfois coincés sous les tunnels, à cause d’une batterie en fusion. Que dire de plus, sinon que Modern isn’t progress !

Deschannel // Modern isn’t progress // Osorno Records (Discograph)
http://deschannel.bandcamp.com/track/so-why

So why from Deschannel6am on Vimeo.

3 Comments

  1. VV Braun

    21 septembre 2011 at 19 h 51 min

    J’ai oublié ce disque incroyable dans l’autoradio de mon aéroglisseur.

  2. LE_POULPE

    23 septembre 2011 at 19 h 03 min

    Ta métaphore me plait … Il me fallait encore un peu de temps avant de me sentir en sustentation au dessus du toit du train. Un peu comme une NDE obtenue a l’arrache, le cœur a 1000 a l’heure et le rêve au bout du tunnel.

  3. Pingback: JEAN-MICHEL JARRE ::: Attention champ magnétique intense | Gonzai

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