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CANNES-FICTION

Le festival vient à peine de commencer qu’à Gonzaï, on vous le raconte déjà en entier. Notre journaliste, habitué de la Croisette, vous raconte sans langue de bois tout, tout, tout ce que vous avez toujours rêvé de savoir sans oser le demander : les salons feutrés des grands hôtels, les fêtes décadentes, les starlettes déçues, les cinéphiles perdus. Un reportage comme vous n’en lirez pas ailleurs. Cannes, action

Jour 1

Sur le quai, en fin d’après-midi, traînant ma valise à roulettes, je les retrouve. Cette année le Journal n’envoie que trois d’entre nous, les temps sont durs, mais tant que j’en suis. « Je suis soulagée de pas le faire cette année », m’a dit Isabelle hier, elle est complètement déconfite, on le serait à moins. Alors voilà : moi, Martin et la stagiaire, merde, j’ai encore oublié comment elle s’appelle, nos valises à roulettes, dans le TGV. Cannes, jour 1.

On se répartit les projections du lendemain. Depuis Paris, Isabelle live-tweete la cérémonie d’ouverture pour le Journal, elle fera un papier pour le blog, on lira ça en arrivant. Bien contents d’échapper à ça. Martin et moi on se regarde, blasés. « ça va être moyen cette année ».

À la voiture bar, une attachée de presse, on les reconnaît, elles sont fringuées un peu comme, tu vois, comme des attachées de presse, parle dans son téléphone à sa copine, sa kiné, sa mère, elle dit « Ouais, je vais à Cannes, ça va être tendu cette semaine, je te rappelle quand je rentre à Paris ? ». L’air blasé.

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La stagiaire (Sophie, je crois que c’est ça ; Sophie) s’agite, un peu angoissée. Quand on ne la regarde pas, elle envoie des textos à sa grand-mère. Du genre : « Caaaaannes !! ». Ou « Yes, we Cannes ! ». Enfin j’invente, je ne la regarde pas. « Et toi, c’est ton combientième festival ? », elle demande. Martin et moi on se jette un coup d’œil, travaillant notre air chafouin. On dépasse les dix, l’un et l’autre. Isabelle, ça aurait fait son quinzième je crois ; qu’elle fasse gaffe, je vais la rattraper. La stagiaire va mouiller sa culotte si on lui raconte, alors l’un de nous dit, ça échappe, « non mais tu sais, Cannes, c’est surfait. ». Et puis aussi : « C’est plus ce que c’était, y’a trop d’accrédités. » Et puis aussi : « J’en peux plus de ce festival ». Sophie est toute excitée.

Le Journal a réservé un appartement pas très loin du Martinez ; pas le même que l’an dernier, les temps sont durs, et puis on n’est que trois ; on se répartit les chambres, je déballe mon smoking, mon vrai nœud pap, j’ai appris à faire le nœud pendant mon premier festival, je dois être le dernier à savoir faire ça. À la télé en bruit de fond, la fin de la cérémonie d’ouverture ; mais nous, au Journal, on fait culture, les commentaires sur les robes on s’épargne encore. Sophie a pris des photos de nous sur le quai avec nos valises à roulette, elle les édite pour les mettre sur le blog du Journal. Ça fera un post, c’est toujours ça de pris.

Journaliste, trente-huit ans, un fils un week-end sur deux, je suis dans le culturel, j’adore l’électro pointue, je mixe à mes heures perdues.

Maman est fière de moi, enfin je crois.

« Beau », « radical », « rare ». C’est fâcheux, c’est les adjectifs que je voulais utiliser pour mon tweet.

Cannes, Jour 2

La stagiaire a mis le réveil à 7h30 pour pas rater la première projo de presse, il faut encore qu’on aille chercher les accred. Elle stresse la petite, c’est normale la première fois. Dans la queue pour les badges, je croise les collègues, on se compte. Sophie a un badge bleu, elle regarde mon badge rose les yeux mouillés d’admiration, « on sera pas dans la même file alors », elle demande. Je lui souris, magnanime. On chope nos mallettes, plutôt design cette année, je pourrai la ressortir en soirée, ça va. Ou la donner à Sophie pour sa grand-mère, si je veux pas accumuler, et puis c’est un peu poseur, les mallettes Cannes, en soirée. Un peu trop « fuck me I’m famous », en fait. Je suis pas comme ça. Je suis un mec hyper simple. Ce qui compte pour moi, c’est le cinéma.

Dans la file des badges roses, je retrouve les copains, on s’update, on s’est pas vus depuis l’an dernier. Paris est grand, le temps passe. « Quelqu’un a vu Bernard ? », demande quelqu’un. C’est bizarre oui, il est toujours là. La salle ouvre, on laisse entrer les roses. Je fais un signe à Sophie en passant à côté d’elle dans la file des bleus, j’espère qu’elle réussira à rentrer. Avec tous ces bloggeurs de merde qu’on accrédite, maintenant. Céline de la Presse Féminine me donne un coup de coude : elle a vu Bernard, là – avec les bleus ! Il a été rétrogradé, ce con. Bien fait pour sa gueule, en fait, si on me demande mon avis. Je lui serre la patte, vite fait, je dois rentrer.

Martin a préféré aller à la Quinzaine, je checke ses tweets, le film est « beau », « radical », « rare ». C’est fâcheux, c’est les adjectifs que je voulais utiliser pour le mien, il va falloir en trouver d’autres. Sophie me ramène des cafés du stand Nespresso, on en a bien besoin. Je lui confie le papier sur le film, elle rougit, elle pâlit, « un quart de feuillet pour l’édition du lendemain », je dis, elle me remercie émue et se précipite à la conférence de presse. Une corvée de moins pour moi, je préfère voir des films, à Cannes on l’oublie trop mais c’est ça qui compte, tu vois.

En sortant du palais, des dizaines de gamins avec leur badge « cinéphile » racolent pour essayer de choper des invits à la projo du soir. C’est le film que j’ai déjà vu ce matin et de toute façon y’a Soko en concert à la villa machin, je file généreusement mon ticket balcon à une jeune fille à lunettes. Elle me remercie. J’attends qu’elle me dise quelque chose de plus, comme « j’adore vos papiers ». Rien ne vient. Elle ne m’a peut-être même pas reconnu. Les jeunes n’ont plus aucune culture.

Un passage à la Semaine de la critique, où l’actrice principale, une jeune première toute émue, a mis trois heures à se préparer et ne comprend pas que sa robe de luxe se retrouve à peine montrée sur une estrade minable d’une salle pas très grande en plein après-midi. Je tweete vite fait pendant le film que la jeune dame est une « jolie révélation », pour la consoler. Je suis gentil.

À l’appart, Martin est en train de bloguer sur la Quinzaine. « Qu’est le cinéma d’auteur devenu », il titre. Vaste question, je nous fais des pâtes. J’essaie de faire un papier chiadé sur le film de cet aprem, car c’est mon métier, je suis un humble artisan. Puis il est temps d’aller voir Soko. Alors entendons-nous bien, on est d’accord sur Soko, on n’aime pas. Ça fait partie de mon travail, c’est tout – les soirées, le champagne, serrer quelques louches au passage. Le boulot, quoi, c’est comme pour tout le monde, c’est la routine, le quotidien. Je fais un selfie devant la villa machin, c’est pour le Journal, ils en veulent un de temps en temps.

Il faut vendre du rêve, un peu.

Le public cannois, c’est le public le plus con du monde.

Cannes, jour 3

Sophie me secoue à 7h40, j’ai oublié de mettre le réveil. J’ai pourtant été raisonnable hier, enfin je crois. Sophie a l’air de me faire la gueule, il paraît que je l’ai réveillée en rentrant, mais tant qu’elle me fait aussi le café (je suis de mauvaise humeur, avant, voilà, elle saura). En lisant mon facebook, je découvre que tout le monde tape sur le film de la Semaine de la Critique que j’ai encensé hier. J’ai peut-être loupé quelque chose ; tant pis, je rectifierai le tir à la sortie en salle, les papiers de Cannes ont une durée de vie minimale. (Comme les autres, d’ailleurs, peut-être. Je suis d’humeur mélancolique aujourd’hui.)

Le film du matin se fait siffler. Je suis ravi, j’avais mis une citation de côté pour un début d’article que je n’avais pas encore réussi à caser depuis le début du festival ; « le public cannois, c’est le public le plus con du monde ». Dont acte.

On déjeune à la boulangerie avec Sophie, je lui présente ma collègue Nadège, d’un Grand Journal. Nadège est toute émue, trouve que Sophie lui rappelle quand elle était jeune ; elle se met à raconter son premier festival. On se fait des private jokes pour impressionner la gosse. Au dessert, Sophie reçoit un appel. « Je te parle plus tard, je suis à Cannes là – ouais, on se dit quand je rentre à Paris. » Elle apprend vite.

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En retournant au Palais, devant moi, ces cheveux blonds légèrement ondulés, qui me rappellent vaguement quelque chose ; à Paris ; et qui, se retournant, la dévoilent. Je crois qu’on a couché ensemble il y a longtemps. Elle me sourit, on se fait la bise ; qu’est-ce qu’elle peut bien foutre là. Elle était cinéphile, je me rappelle. « Tu as une accred cinéphile ? » je demande, déjà plein de compassion pour ces hommes et ces femmes qui, tout en bas de l’échelle, se battent au quotidien pour accéder aux projections, toujours derniers, vivant dans l’incertitude constante de ne pas pouvoir renter, par pur amour du cinéma, on n’en parle pas assez, justice leur soit rendue.

Négligemment, elle sort son badge de son T-Shirt, c’est un badge presse, bleu ; j’ai comme un pincement au cœur, je ne sais plus pourquoi. La cohue nous sépare, je la vois s’éloigner, rejoindre une amie dans la file des bleus.

Ce n’est que le troisième jour et déjà la fatigue me gagne, merde, j’ai plus vingt ans. Je vais en faire un article pour le blog, tiens, ça m’occupera jusqu’à la soirée. Si j’arrive à avoir des invits. À Cannes, même quand on est un peu arrivé au sommet, comme moi, on garde toujours, chevillée au corps, la peur de ne pas pouvoir rentrer. Comme un vieux soldat, revenu de tous les combats, que le bruit des canons fait encore trembler. J’envoie un texto à Martin pour voir ce qu’il a pu chopper.

Il me répond à côté en me demandant si je peux faire l’interview de cet aprem, actrice blonde Martinez 15h. Boulot boulot, grand seigneur, j’accepte, et faut que je me dépêche.

À Cannes tous les clichés sont vrais, par exemple ces actrices blondes au teint parfait qui vous répondent du tac au tac avec le sourire élégant et parfois même un petit rire dans les salons feutrés d’un hôtel de luxe (« dans les salons feutrés d’un hôtel de luxe », je ne peux plus m’en servir, c’est usé) pendant qu’une attachée de presse vérifie qu’on ne dépasse pas le quart d’heure réglementaire. Au suivant. Au suivant. Au suivant. Dans la grande chaîne des journalistes, mâles surtout, qui attendent leur tour, dans l’antichambre du salon feutré, je reconnais Nadège qui écrit déjà son papier, en laissant juste quelques blancs pour les réponses qu’on lui donnera du tac au tac avec un sourire élégant. Elle me fait un vague signe de la main, le téléphone vissée à l’oreille.

Une vraie pro.

Le Jour 4, c’est le moment où tu te rends compte que l’exception devient une routine.

Cannes – Jour 4

Je me réveille la bouche pâteuse, Martin se colle la projo presse du matin et m’a laissé dormir. Je ne sais pas quelle heure il est, ni où mon jeans est passé. Tant pis, un peu d’eau sur la gueule et au Palais pour un Nespresso. Bernard m’avait prévenu, quand j’étais venu comme pigiste pour sa maison, dans le temps : le Jour 4, c’est le moment où tu te rends compte que tu t’installes pour la durée ; que ton corps n’est pas prêt ; que l’exception devient une routine ; qu’il va falloir se battre pour tenir.

À la Semaine, un truc dans ma spécialité, du road-movie d’Europe centrale, j’ai beaucoup écrit dessus, j’ai même dirigé une collection de DVD si tu veux savoir, enfin bon. Je suis hyper au taquet, les collègues me tapent sur l’épaule dans la file en me demandant mes pronostics. Je tweete que j’y crois à mort.

Quand on sort trois heures plus tard, toujours aussi au taquet, j’ai préparé tous mes adjectifs ; mais je dois les garder pour mon papier, d’ailleurs la plupart des collègues se sont barrés avant la fin. Ça a été sifflé, c’est bon ça, je vais écrire que c’est le meilleur critère de qualité, je laisserai Sophie faire des recherches sur la question et pondre un top 10 des films sifflés à Cannes qui sont universellement reconnus comme des chefs-d’œuvre du septième art. Ça fera du clic.

Vu l’enjeu, je décide de passer l’aprem sur mon papier, quitte à ne voir que deux films aujourd’hui. Je m’endors dessus, me réveille juste à temps pour aller mixer à la soirée du Journal, tant pis, j’en aurai vu qu’un.

Mais quel film, putain.

Je lui file mon carton pour la soirée Arte, car comme m’avait dit Bernard dans le temps, « c’est là où on est invité quand on est invité nulle part »

Cannes, jour 5.

Sophie reste hébétée au fond de son lit alors que son réveil sonne depuis quinze bonnes minutes. Martin et moi, on se laisse le temps du café avant d’aller la secouer ; ça nous rappelle nous au même âge, on lui racontera. Je finis d’éditer les photos de la soirée de la veille et je me décide à aller bouger la gosse.

« Sophie… » je dis doucement (j’ai un fils un week-end sur deux, je sais gérer ce genre de situations). « Sophie, réveille-toi ma grande. » Elle grogne dans son sommeil. Elle a enfin pu entrer à une soirée cannoise hier, c’était celle du Journal forcément, je l’ai perdue de vue à un moment mais si mes souvenirs sont bons on a dû la porter pour rentrer. « SOPHIE ! » je hurle. Elle se réveille en sursaut. « ça va Sophie ? » Elle me regarde sans comprendre. Puis : « Mais pourquoi tu m’appelles Sophie ? » elle dit. Passons.

Dans la file, j’entends des journalistes américains qui discutent ; y’a une trend, ils disent, depuis ce festival, ce thème très postmoderne du cinéma qui raconte sa propre fin, ils balancent du Derrida dessus, faut vraiment être américain pour penser à des trucs pareils. Pendant le film, je commence à gratter un papier sur la mort du cinéma racontée par lui-même. French Theory, tu vois.

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Au Palais, l’angoisse est palpable ; tout le monde n’aura pas des invit pour la soirée du film présenté en compétition officielle aujourd’hui, celui avec un réalisateur un peu bad boy avec un vrai univers visuel, tu vois. J’envoie Sophie (merde, non) appeler les PR pour essayer de nous en choper ; et je lui file mon carton pour la soirée Arte, car comme m’avait dit Bernard dans le temps, « c’est là où on est invité quand on est invité nulle part », et je n’en suis plus là (quant à lui, c’est une autre histoire).

En fin d’après-midi, je m’éloigne un peu de la Croisette pour essayer de choper un shawarma pas trop cher. Nadège m’en a conseillé un nouveau, « sympa, pas prétentieux, pas du tout côte d’Azur hahaha » a-t-elle dit. Un vrai truc d’autochtones en fait, « ah c’est le bordel avec le festival madame, ça c’est sûr, vivement que ça soit fini hein, et pour vous monsieur ? ». Le kebab est dégueulasse, on se met en danger à chaque bouchée, et de loin j’aperçois Johnny Depp entre trois gardes du corps. J’en ferai un papier tiens, moi en journaliste un peu miteux, le kebab collector, et Johnny au loin, ça sera marrant.

Gonzo.

Film géorgien à la sélection officielle, je vois le plot au bout d’un quart d’heure.

Cannes – Jour 6

L’heure des bilans de mi-parcours. On brainstorme à la table du petit déj avec Martin, en faisant nos mini-tops-mini-flops et nos mini-listes (déceptions / surprises / chefs-d’œuvre) quand soudain Sophie éclate en sanglots. On lui refait du café en lui disant que c’est normal.

Mon post sur Johnny Depp a buzzé, l’auto-fiction misérabiliste les gens adorent, haha. Sur la Croisette, je tombe sur Vincent Macaigne. Le cheveu sale, l’air d’une star qui se néglige, à Cannes sans y être, merde, Vincent. On se salue – on se connaît bien, ouais ouais – on parle de nos projets, du cinéma, enfin. Vincent a su rester hyper simple. L’an dernier il était dans tous les films de Cannes, là il est dans tout Cannes, un peu comme à Paris, c’est le boy next door. C’est ça qui a été perdu à Cannes, tu vois, la célébrité dans la simplicité, les cafés tranquillou avec ceux et celles qui dont le cinéma. Trop de monde, maintenant, trop de gens blasés qui ne savent même plus pourquoi ils sont là, trop de médiocrité, et ces petits jeux de hiérarchie sociale, les badges bleus qui méprisent les jaunes pour se consoler d’être regardés de haut par les roses, c’est d’une connerie tout ça, alors que ce qui est beau, c’est la rencontre humaine, parce que le cinéma, c’est ça aussi.

Tu vois.

Film géorgien à la sélection officielle, je vois le plot au bout d’un quart d’heure, je crois que c’est pas génial, je me permets de dormir un peu. Grosse teuf ce soir, let’s get ready, youhou.

À Cannes tous les clichés sont vrais, par exemple les fêtes avec les saladiers de coke sur la table et les gens qui baisent dans les coins. Ça ne m’émeut plus, tout ça. J’aperçois Sophie qui boit cocktails sur cocktails en entreprenant un figurant descendu à Cannes pour essayer de se faire des contacts, voire de se faire repérer tu vois haha (elle bat des cils) ; Martin a un sourire attendri et me laisse, Martin est marié et il aime sa vie petite-bourgeoise et les fêtes cannoises, c’est fini pour lui. Je me rapproche de Blandine, la chroniqueuse du Grand Quotidien qui tient pour eux le blog mondain de Cannes, comme ça elle peut voir des films sans devoir en parler après, le bonheur – la vraie cinéphilie, si tu veux mon avis. J’adore ce qu’elle fait, je m’y retrouve trop, un petit effet de distanciation sur ces journalistes qui finissent par ne plus parler que d’eux-mêmes, c’est hyper marrant, je t’assure. Elle a dû désactiver les commentaires, la pauvre.

Péchons.

J’avais préparé en avance des notes pour une lecture debordienne de la tradition du scandale cannois,

Cannes – jour 7

J’émerge dans une chambre d’hôtel inconnue et la fille (je crois qu’on se connaît) me fout dehors pour retourner au turbin. Je n’ai pas le souvenir d’avoir dormi ni le temps de me raser, projo de presse du matin chagrin. Sophie m’aperçoit depuis la file des bleus et me lance un regard surpris, je suis encore dans mon smoking de la veille, le nœud pap défait pendant de chaque côté du col. Mais je suis hyper pro, je prends plein de notes sur le film, j’engueule même mes voisins qui discutent pendant un quart-d’heure, on est là pour le cinéma, merde. À la sortie, Sophie me hèle et essaie de me dire quelque chose mais j’aperçois encore ces cheveux blonds légèrement ondulés qui viennent vers moi, je ne sais plus pourquoi mais ça me fait plaisir, je crois que j’ai été amoureux d’elle il y a longtemps. Dans l’après-midi, en revenant à l’appart, je vois la tâche rouge bien visible dans mon cou que Sophie essayait de me signaler. Merde.

Je m’endors comme un con jusqu’au soir. Sur mon répondeur, des messages furieux de Paris, je ne comprends rien, mais Martin arrive au même moment, pâle. On a raté le scandale, branle-bas-de-combat, prise de position, tweet, post, article. Je n’ai même pas l’idée de me demander de quoi il s’agit, je fonctionne au radar, à moins de néo-nazisme affirmé la ligne du Journal est toujours de considérer que le scandale n’en est pas vraiment un. J’avais préparé en avance des notes pour une lecture debordienne de la tradition du scandale cannois, on met ça en forme vite fait avec un petit truc sur le refus de l’hyper-actualité pour excuser notre absence de réactivité de l’aprem, et c’est vendu. Je m’offre une petite séance de 22h, et je me pieute à 1h du mat, grand luxe, allez, je l’avais bien mérité.

Beaux rêves.

Mais c’est quoi le critère du cinéma d’auteur ? La pauvreté ?

Jour 8

Tout est désormais joué : on a trois favoris pour la palme, un sentiment d’orientation générale (« sélection officielle décevante, belles révélations à la Quinzaine »), le scandââââle a eu lieu, on peut finir tranquillou. « On n’est pas à l’abri d’une surprise dans les derniers jours », je préviens Sophie, plus pâle à chaque jour passé sur la Côte d’Azur, pauvre gosse.

Après mon interview-vérité du matin je vois que ça tweete sévère du côté d’Un certain regard et aucun de nous trois n’a eu l’idée d’y aller, faudra envoyer Sophie à la projo de rattrapage de demain. Enfin c’est le drame de Cannes tu vois, on peut pas tout voir. Je recroise Blandine du Grand Quotidien, elle fait un selfie vite fait avec moi en mode je suis une star de cinéma, je l’adore, « j’adore ton blog » je dis, « bâbâille » elle dit.

On déjeune avec des copains et Vincent Macaigne, à la bonne franquette, la nuit dernière m’a fait du bien, je suis en verve. « Mais c’est quoi le critère du cinéma d’auteur ? La pauvreté ? C’est le grand drame de l’héritage mal digéré de la nouvelle vague, cette assimilation du film d’auteur au film fauché. Oui, il faut repenser la distribution des subventions, oui, il faut peut-être faire moins de films et les faire mieux, mais c’est à nous, journalistes, d’oser parler de cinéma d’auteur à propos des Marvel comics et de laisser le dernier fémisard dans son coin. » On m’approuve. Je crois que j’ai dit la même chose l’an dernier, ils ont tous oublié. Ces cons.

Sophie tweete depuis la Semaine que Cannes nous réservait encore de belles surprises. On le met chacun dans notre liste pour la Caméra d’or, qui s’update en temps réel sur nos médias respectifs. Ça ne mange pas de pain. Pendant ce temps il pleut à Paris, quelqu’un instagramme la plage. Je ferai un petit post sur les plages de Cannes qui n’en sont plus.

Je déteste la côte d’Azur, putain.

J’ai fait un post sur la pluie.

Jour 9

Dernier film en compétition. « Celui que l’on n’attendait plus », je tweete à la sortie. L’excitation est palpable, le nom du réal est sur toutes les lèvres, je suis excité comme un gosse. C’est ça, la magie de Cannes ; ces révélations trop rares, mais qui suffisent à justifier l’existence anachronique d’un festival qui a raté toutes les dernières révolutions. Entre tous les grabataires de la sélection officielle, vieux mâles blancs invités là tous les deux ans avec la grâce automatique que permet la gérontocratie qui les coopte, parfois, un film unique, inattendu, qui nous prend au dépourvu et nous laisse émus comme des puceaux.

Une pluie torrentielle s’abat sur la Croisette. La foule se disperse en courant, essayant de gagner un abri. Je me réfugie à la salle de presse du Palais, un lieu plein de blogueurs à la petite semaine qui jettent un regard haineux sur mon badge rose. À la fenêtre, Sophie est là avec des copines bleues. Elle me lâche d’une voix blanche « j’ai fait un post sur la pluie, pousse-toi je reprends une photo ». Petite machine de guerre. Tout ce qu’elle a appris, en quelques jours.

On va ensemble à la séance de rattrapage du petit chef-d’œuvre d’hier, elle est mignonne cette gosse, je crois que je m’attache. Le film est passable, on en parle en mangeant une glace, sous le soleil revenu.

On rentre demain.

La palme va à un film géorgien qui ne m’a laissé aucun souvenir.

Jour 10

J’ai fouillé tout l’appart et pas moyen de retrouver mon nœud-pap. Il me suivait depuis dix ans, je me sens à poil. Martin m’engueule qu’on est pressés ; Sophie est déjà dans l’entrée, la valise faite, le regard vide. Tant pis, on ferme.

Le TGV est plein de mallettes Cannes. On prend des 06 en se disant à l’année prochaine ; on se promet de se voir à Paris ; on se dit qu’on va s’écrire. C’est la fin de la colo. Mon bide me fait un mal de chien et je réalise que j’en étais à six ou sept nespressos par jour, je promets d’arrêter le café, la drogue, l’alcool. Sophie m’écoute d’un air blasé. Le paysage défile, magnifique jusqu’à Marseille, puis c’est le lent chemin vers Paris. L’an prochain, je demanderai qu’ils me paient l’avion, merde.

Je retrouve des collègues le soir pour commenter la cérémonie de clôture depuis la télé. Oui, on est comme tout le monde, en fait. Pas de quoi se faire mousser. Nous, notre vraie différence, c’est notre regard sur les films. La culture, le fait de connaître le milieu, tu vois. Le reste, les paillettes, les stars, c’est pas la vraie question. Vincent Macaigne m’a dit des trucs super à ce sujet, ce mec est hyper profond, vraiment ; faudra qu’on aille boire des jus à Belleville.

La palme va à un film géorgien qui ne m’a laissé aucun souvenir. La remise des prix est, de manière générale, hyper convenue, voire peu courageuse. Cannes vieillit et vieillit mal, ça fait longtemps que je le dis. Il serait temps de dépoussiérer tout ça. Et ça nous évitera la corvée annuelle, les mémés autobronzées sur leurs escabeaux, le bruit médiatique qui ne fait écho qu’à lui-même, les soirées qui te jettent par pure manifestation de leur élitisme, les poncifs verbeux.

Enfin, moi, ce que j’en dis…

3 Comments

  1. Barclau

    16 mai 2015 at 16 h 20 min

    Belle peinture d’un univers auquel je n’aurais jamais accès (j’ai une tâche avec écrit « province » sur mon front). J’ai eu l’impression de retrouver mon cher Spider Jerusalem dont je venais de poser la rétrospective des aventures pour lire ton article.
    10 jours, putain c’est long!

  2. Provinciale pas branchée

    11 juin 2015 at 19 h 59 min

    Je tombe sur vote site après promo dans le grand journal. Il parait que vous critiquez les selfies et… le Grand Journal, « ah, allons voir, c’est peut-être intéressant. »

    Nope : encore plus parisien, blasé et condescendant que canal plus. Des fautes d’orthographe. Un reportage inintéressant.

    « Y’a trop d’accrédités, c’est plus ce que c’était. » Ouais ouais ouais. La paille, la poutre. Moi je suis cinéphile, si ça vous intéresse pas assez le festival de Cannes, je veux bien vos places, merci !

  3. Bester

    11 juin 2015 at 21 h 47 min

    Coucou : Pensez à reprendre le texte par le début avec le titre : CANNES-FICTION.
    C’est une fiction. Scoop : on n’y était pas. Deuxième scoop : on vient tous de Province. Troisième scoop : Paris n’existe pas.

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