(C) Eugene Shimalsky

Certains disent qu’il est l’un des meilleurs réalisateurs musicaux, mais Vincent Moon mériterait également le titre d’anthropologue. De ses Concerts à emporter pour la Blogothèque jusqu’à ses tours du monde répertoriés grâce au projet Petites Planètes, le baroudeur à côté de qui même Antoine de Maximy passerait pour un touriste a du kilomètre sous la pédale et des milliers de visages imprimés sur la rétine. Quinze ans après ses débuts derrière la caméra, toujours le même objectif : rendre sa grandeur à la beauté.

« Jouer sur la réalité, c’est quelque chose qui me fascine ». Après plusieurs mois à reculer devant le dérush de l’interview qui suit, c’est la première chose qui apparaît sur la bande. Ce jour là, Vincent Moon et moi sommes attablés quelque part dans Paris. Moon ne triche pas. Pourtant depuis plusieurs années, son nom m’évoque l’impression d’une ombre fuyante ; un nom mystérieux qu’on aurait connu dans une décennie précédente et qui, de peur de trop prendre la lumière, aurait finalement disparu. Ce qui est, si l’on s’en tient au récit qui suit, plutôt vrai.

Man on the Moon

A l’époque de notre rencontre en septembre dernier, Vincent Moon revient d’un voyage au Gabon où il a été initié au culte Bwiti – une évolution des cultes pygmées. La fausse réalité qu’évoque Moon, en filigrane, c’est celle de nos identités sur les réseaux ; un lieu que Moon a abandonné depuis bien longtemps afin de filmer le « vrai réel ». Ces images brutes, presque violentes tellement elles contrastent d’avec la youtubisation de la musique, les plus vieux d’entre vous les ont d’abord remarqué sur la Blogothèque à une époque où le haut débit n’existait pas encore. C’était au milieu des années 2000 ; Moon arpentait les rues de Paris pour saisir la beauté innocente de groupe pas encore corrompus par la célébrité ; Moon coinçait Arcade Fire dans un ascenseur, Moon se faisait un nom avec R.E.M. à Athens ; Moon, déjà, voyageait. Dans sa tête d’abord, physiquement ensuite. Avec une seule devise, bien connue depuis la chanson éponyme de Steve Winwood dans Trafic : « no name, no face, no number ». Ne pas se montrer. Ce qui est, quand on y pense, la moindre des choses pour un réalisateur. Savoir tenir le manche du bon côté. Pas de caméo.

Entre temps, Mathieu Saura (au civil) a tout plaqué : la Blogothèque, Paris, la vie normale. Et réalisé parmi les documentaires musicaux les plus passionnants de l’époque. D’une durée variable, et en sublimant l’imperfection pour en faire ressortir « le jus », ses témoignages captés de l’Amérique du sud à l’Europe de l’est donnent la parole aux anonymes, à ceux pour qui la musique est tout – et pas seulement une case hobby à remplir sur Linkedin. Sa série Hibridos, consacrée aux rites et cultes du Brésil, compile par exemple à elle seule plus de 100 courts métrages sur les scène et traditions locales.
En plongeant sur son compte Youtube et en y accordant le temps nécessaire, toute personne disposant d’un quota sensibilité dans la moyenne aura dès lors l’impression de sombrer dans un vortex intemporel où les musiques géorgiennes ou croates vous apparaitront comme la huitième merveille du monde. C’est l’essence même du field recording, cette pratique ancienne née au début du siècle dernier et qui consiste à capter la musique dans son état naturel et ainsi sublimée, grandie, étirée. Au point que regarder n’importe quelle autre vidéo « musicale » après les œuvres de Moon revient à s’enfoncer une cuillère d’excréments au fond des yeux.

Il voyage en solitaire

Comme disait Manset. S’il a pris l’habitude de voyager en solitaire, il n’est de son aveu « jamais seul ». Sur la route, Moon répond aux sollicitations, reforme des cercles. « Je n’ai jamais atterri quelque part sans au moins avoir un contact local ». En quelques jours, la famille cosmique, à chaque fois, s’agrandit. Mais c’est quoi son travail, au fait ? « C’est un constant processus d’exploration, mon métier est lié à ma vie ». On veut bien le croire. En fait, Moon œuvre à contre-courant, et c’est un euphémisme. Loin du secteur serviciel qui nous transforme tous en startupper du monde occidental, lui a débuté son « travail » à 19 ans en commençant par s’initier à la photographie. « Là, je me suis rendu compte que je disposais d’une liberté extraordinaire. Quand ont débarqué les premières caméras digitales, qui faisaient à peu près la même taille, je me suis dit que c’était la même chose : autant appliquer la même méthode qu’en photographie ». Ses modèles de départ : Antoine d’Agata et Michael Ackerman. « Ils m’ont marqué par leur simplicité, grâce à eux j’ai pu trouver mon propre langage… et le jeu a consisté à savoir jusqu’où je pouvais aller avec ça ». Là au moins, c’est clair : jusqu’au bout du monde.

The bright side of Vincent Moon

A son arrivée dans la Blogothèque, au milieu des années 2000, Chryde, le fondateur du média, a déjà un projet vidéo en tête. « On se croisait de plus en plus dans les concerts parisiens, on s’est rendu compte comme ça qu’on était les deux les plus à bloc ». A cette époque, Moon a déjà en stock quelques petits films réalisés pour des groupes comme The National – un groupe pas encore aussi célèbre qu’aujourd’hui, comme on s’en doute. « Et c’est ainsi que tout a commencé ; j’ai un peu commencé à filmer et Chryde, à produire ». L’idée du fameux plan séquence des Concerts à emporter, qui deviendra par la suite la marque de fabrique de la Blogothèque, ils l’ont eu ensemble. Vers 2006. Déjà, l’envie de ne pas falsifier le réel pointe le bout de son nez. « J’avais déjà l’idée de faire du Tarkovski du pauvre ». Il rigole. Au premier degré. Il se marre de lui-même. Il est comme ça Vincent Moon. Le cynisme ne coule pas vraiment dans ses veines. Ni la boursouflure d’égo.

« A chaque fois que j’ai tenté de filmer quelque chose que j’avais vu au préalable dans ma tête, ça a été une catastrophe »

Tout cela, c’était avant que la culture internet ne prenne le pas sur la sincérité. Sans le savoir, les deux seront précurseurs d’un format (la web-video, les sessions filmées) qui inspirera – en moins bien – les copieurs et autres agences de communication. Au tournant des 2010, on entend ces mêmes agences déclamer des « fais-nous une vidéo comme la Blogothèque », un peu comme, huit ans plus tard, ces mêmes gens sans idées enverront des briefs pour « avoir des formats à la Brut ». On mesure le succès comme on peut. Fin des années 2000, Chryde et Moon apparaissent le temps d’une campagne publicitaire pour Orange, dans les magazines. « C’est comme ça que mon père est tombé sur ma gueule dans L’équipe magazine, le seul truc qu’il lisait ». Il se marre encore. Alors que cette apparition semble consacrer le duo – et aussi une autre manière de raconter la musique, Moon, face au succès, prend la fuite. « Chryde était surpris que j’accepte [cette publicité] ; à l’époque je faisais tout pour ne pas avoir à montrer ma gueule […] en découvrant la pub, et sans jugement, j’ai décidé que ce n’était pas le chemin que je voulais emprunter ». Le vrai sens de la disruption, en somme. Les deux collègues se quitteront bons amis ; le premier développant la Blogothèque comme une société de production mondialement reconnue – revoir la magistrale session avec Justin Timberlake – le deuxième prenant son baluchon, quelque peu écœuré par ses mésaventures avec Arcade Fire [1].

La gratuité comme seule monnaie

A la fin des années 60, la culture Beatnik commence à s’exporter. Elle stipule que le monde est libre et que le parcourir peut se faire sur la seule force des idées. En faisant la manche ou du stop, c’est idem. Vincent Moon est de ce moule là. « Guy Debord m’a vachement influencé, notamment dans la revue Potlach, avec un ton extrêmement irrévérencieux et l’envie de foutre le bordel ». Son bordel à lui, ce sera Petites Planètes, une petite société de production résonnant comme une porte ouverte sur le monde ; celui pas vraiment raconté dans les journaux. De l’ile de Java à Hanoi, c’est souvent un peu la même histoire qui est racontée : celle d’un mec débarquant avec une caméra rescotchée de partout pour saisir le réel de scènes émouvantes parce que non truquées – comme à l’époque de la Blogothèque – et toujours à l’instinct. Sans jamais avoir d’idées préconçues ni de plan de carrière. « A chaque fois que j’ai tenté de filmer quelque chose que j’avais vu au préalable dans ma tête, ça a été une catastrophe ». Exit donc, l’industrie musicale.

(C) Moana Gangemi

Arrivé à la trentaine, le réalisateur sentait qu’il avait « un peu fait le tour des rues parisiennes ». Le shoot d’adrénaline, Moon en est convaincu : il est ailleurs. Dans tous ces endroits dont il ignorait jusque là l’existence. A chaque fois, des tournages sont plus ou moins improvisés, filmés avec une vieille Panasonic P2HD. Toujours un peu de la même façon, comme un artisan. Comme les Beatnik, sans le sou. « Je suis très mauvais pour vendre mon boulot ». En creuset, Moon tacle – gentiment – cette culture punk dopée aux subventions publiques, et autres petits arrangements avec les consciences. Bourdieu disait qu’on peut avoir intérêt au désintéressement ; Moon, lui parvient à s’autofinancer avec quelques conférences et autres live shows. A l’horizon : le lâcher prise qui lui a permis de s’affranchir des contingences financières. « Tu peux appeler ça le hasard ou la synchronicité, moi j’appelle ça la magie du monde ».

Magie du monde ou pas, et comme disait Tonton David, chacun sa route, chacun son chemin : toutes les vidéos de Vincent Moon sont en Creative Commons, sa façon à lui de libérer la parole ; chacun ayant la possibilité de télécharger gratuitement ses films pour les diffuser, à son tour, gratuitement. « A partir du moment où tu comprends que la conscience est quelque chose d’externe, l’idée même du génie créateur vole en éclat. Les choses qu’on crée, on les reçoit : à chaque fois que j’ai réussi un film, c’est simplement que j’étais branché sur la bonne fréquence, au bon moment ». La légende raconte qu’un certain Jim Morrison, un soir qu’il était assis complètement défoncé sur le toit d’une maison californienne, eu la même vision ; une histoire d’antenne branchée sur son esprit et qui lui aurait dicté les futures chansons des Doors. Les deux se seraient certainement très bien entendus.

Un hommage à Chris Marker

« Le monde pour tout le monde: l’essentiel des connaissances actuelles sur un pays et tout ce qu’on ne trouve pas dans les guides ». Ce texte est extrait d’un fascicule promotionnel accompagnant la collection Petite planète de Chris Marker, à qui Moon rend évidemment hommage avec sa propre série ; colonne vertébrale d’un never ending tour sur lequel atterrissent toutes les images captées par Moon aux quatre coins du monde. Un métier de passeur. Ou d’historien. « La musique, dans l’histoire, n’a jamais été séparée de son environnement, du chant des oiseaux par exemple explique-t-il. Ce n’est que très récemment qu’on a estimé qu’elle devait être isolée. Or ce qui m’intéresse, c’est justement ce que véhiculent les rituels par exemple ; quand ils reconnectent la musique à la nature, au réel, quand toutes les formes d’art s’expriment simultanément en un même endroit ». Pour cette raison, ses films sont dépourvus (ou presque) de mots ; une façon élégante de rendre à la vérité son dû, et à l’erreur son droit d’exister. Un amour de la culture orale qu’internet ne saura jamais transmettre.

A ce jour, il aurait réalisé plus de 600 sessions ou films. Il ne sait plus trop. Un film sur la musique noise à Hanoï devrait bientôt sortir ; quant aux prochains territoires à labourer, ce sera la France – un pays qu’il a peut-être trop longtemps quitté – puis le Japon afin de s’intéresser aux musiques sacrées. A travers ses voyages, il sait juste qu’il s’explore lui-même et que les seules frontières à dynamiter sont intérieures. A la façon d’un Chassol cartographiant les cultures méconnues dans ses « Ultra scores », Moon envoie des cartes postales. Et parfois même, en retrouve qui attendent encore d’être envoyées. « Récemment, je suis retombé sur un Concert à emporter avec Sébastien Schuller, jamais diffusé. J’ai fini par le monter en fumant de pétards et euh… ». A ce moment, nous sommes interrompus par un ami de longue de date de Tim Blake [musicien culte de Gong et Hawkwind, Ndr] qui nous expliquera par la suite avoir inventé un générateur de bulles géantes « parfois grandes de plusieurs kilomètres ». Voyez : le réel, ça ne se passe pas toujours comme prévu. C’est ce qui rend la fin de ce papier si bancal, et pourtant si authentique.

Après cette interview, Moon s’est éclipsé.

Pour en voir plus :
http://www.vincentmoon.com/
https://petitesplanetes.earth/
https://www.youtube.com/user/vincentmoon

[1] Moon avait déclaré dans la presse qu’il doutait de la sincérité du groupe, notamment celle du manager de l’époque. En retour, il refusera de signer le documentaire sur lequel il a pourtant travaillé pendant de longs mois.

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