Sur le papier, le nouvel album de l’hispano-belge le plus perché de l’Europe sponsorisé par Airbus avait tout pour atteindre les belles hauteurs : un premier essai sublime voilà 4 ans avec le très pur « Music for Prophet », un succès critique et médiatique pour une fois pas surestimé et puis, ce qui ne gâche rien, un musicien seul derrière ses claviers et d’une sympathie extraordinaire. C’était sans compter sur le chemin de croix qui attend parfois l’attente après un premier album trop réussi.

« Depuis combien de temps l’album tourne-t-il déjà?« . Franchement, le doute s’installe : ça fait combien de morceaux qu’on écoute d’affilée ? Que faisait-on avant de lancer « Deus », le si tant attendu deuxième album de Marc Melià ? De prime abord, on met ça sur le compte de la fatigue et de la charge mentale à passer une partie de nos journées à répondre à des sollicitations pour écouter des titres composés par des hémiplégiques de la mélodie dans l’espoir de récolter 0,0026 € par écoute sur Spotify. On lâche l’affaire, temporairement. Convaincu, comme dans les grandes ruptures, que ce n’est pas lui, c’est nous.

Arrivé à la cinquième piste (oui parce qu’entre temps on y est revenu) nommée Oxitocines (aussitôt fait?), la même question revient. Pourquoi tout le charme de « Music for Prophet », ses envolées spatiales et ce chant vocodé si touchant, pourquoi donc tout cela semble avoir été remplacé par une production plus actuelle, plus ample, plus ambitieuse, disons-le clairement, plus gourmande de toucher plus de monde ? Sans transition ou presque, deux titres plus loin, Flavien Berger fait son apparition sur Les étoiles (c’est le titre le plus écouté du disque, du reste). Pas vraiment une surprise en soi, puisque c’est à lui qu’on doit la découverte par le label des Disques du festival permanent de cet Ovni, en 2017. Désormais, il y a des sonorités à la Alain Chamfort période synthétique; c’est beau okay, mais on redescend un peu. Le ballon, lentement, se vide de son hélium.

Se pourrait-il, comme on dit, qu’on soit complètement passé à côté de ce disque ? Ou que, dans un excès inconscient de malhonnêteté, on aime détruire ce qu’on a tant aimé la veille ? La science est formelle, il y a 50% de chances que oui. Il se pourrait bien, aussi, que ce qui permet à un premier album littéralement inattendu, parce qu’expulsant la première vie de son compositeur comme un bouton d’acné sur la gueule de l’auditeur, soit toujours un peu moins violent sur le premier retour. C’est ce qu’on appelle pas encore dans les livres d’histoire l’effet The Blaze (très fort sur son premier EP, impuissant par la suite), et qu’on peut également appliquer à beaucoup de sorties écoulées à plus de 1000 exemplaires, qu’on parle d’Eddy de Pretto, Juliette Armanet ou plus récemment encore, et puisqu’on parle de Belgique, d’Angèle. Qu’on nous pardonne ce grand écart à deux doigts du claquage, mais si « Veus » déçoit, c’est pour ce paradoxe consistant à surfer sur les sonorités et ambiances du premier album tout en refusant un mimétisme, certes encore plus létal. Moralité, un entre-deux entendu d’avance : à éviter la radicalité du changement, Marc Melià réussit à tenir sa promesse initiale (non, il ne sera jamais le successeur de Kraftwerk avec un gyrophare greffé sur la tête) mais peine à faire faire pleinement jouir celles et ceux qui étaient là quand personne ne connaissait encore son nom. On a beau trouvé le tout joli, bien fait, c’est au premier souvenir qu’on revient parce que, pour X raisons, il est plus fort. Et ce retour, trop conforme à ce qu’on redoutait d’entendre. C’est, en résumé, le piège du deuxième album.

Où en sommes-nous à l’heure actuelle ? Huitième piste, A propos d’une chanson. Le voyage s’est très bien passé, quelqu’un a contrôlé mon billet en me faisant un sourire, et je me suis dit que j’étais bien arrivé. Plus que deux titres, et ce sera la fin. Le rose de la pochette, comme certains sons de claviers, évoquent le « Sexuality » de Sébastien Tellier. Pas certain que cela ait été consigné sur le brief donné à l’artiste pour ce qui aurait pu être « l’album de la maturité », mais en cinq ans, ce vocoder robotique a perdu un peu de son âme; plus de chair sous le casque du robot. La seule bonne nouvelle, c’est qu’il y aura surement un troisième album, et celui là sera peut-être le vrai deuxième.

Le problème celui-là, dès le départ, était peut-être inscrit dans son nom : il manquait une lettre. Les albums extraterrestres viennent de Mars, ceux un peu bancals, de Venus.

Marc Melià // Veus // Pan European

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