Face à moi, les trois acolytes anonymes sont répartis sur deux canapés d’où seules leurs jambes dépassent. L’air est vaporeux, la lumière faiblarde. Nous serions en compagnie de Burroughs appareillant pour Tanger, l’ambiance ne serait pas bien différente.

Ruban Nielson, frontman de la bande, se dresse et me serre la main. Il peine à sourire, son visage est marqué. Au premier abord, on aurait pu croire qu’il n’arriverait même pas à se lever. Venus in Furs, qu’ils écoutaient religieusement, retentit alors comme un avertissement quant à l’état de forme du trio. Ses comparses Jake et Julien finissent par le suivre, presque étonnés qu’on les inclue. Quelques banalités et quelques blagues sont échangées. Ils n’avaient jamais joué sur un bateau, parlent de leur première expérience à Paris. L’enthousiasme a fini par dominer la fatigue. Derrière les cernes, les Unknown Mortal Orchestra montrent leur vrai visage avec l’un des meilleurs disques de l’année.

Vous attaquez aujourd’hui votre tournée européenne après avoir fait le tour des États-Unis en tant que tête d’affiche ; ça se passe plutôt pas mal pour vous, non ?

Ruban : Ouais, ouais. On est déjà venus en juillet je crois, on est passés par Paris avec Yuck, puis on est rentrés faire quelques dates avec Yuck et Toro y Moi, puis la tournée en tête d’affiche… On est pas mal occupés.

Tu as l’air de vouloir dire « trop » occupés…

Ruban : Non, pour le moment pas trop occupés, mais je pense que l’année prochaine on tournera un petit peu moins. Peut-être. Je ne sais pas trop.

Jake : Ou encore plus !

Ruban : On était morts, et on réattaque par une seconde tournée… Je veux juste pas crever.

Tu sembles abattu.

Ruban : Non ça va, c’est juste que l’on se met pas mal la pression. Mais plus vite, ça deviendrait vraiment effrayant, c’est sûr.

Changeons de sujet alors. Il paraît que tu voulais faire « l’album qui manquait à ta bibliothèque ». Y es-tu arrivé ?

Ruban : Je pense que oui. Mais j’ai déjà un nouvel album en préparation, j’en ai fait un second parce que je suis déjà lassé d’écouter le premier.

Déjà ?

Ruban : Ouais, quand j’ai fait le premier, je l’ai beaucoup écouté. Maintenant il me rend malade. Je devais faire autre chose.

C’est prévu pour quand ?

Ruban : On est libres en février. Comme tout est quasiment déjà écrit, on va essayer de le finir à ce moment-là. J’ai fait le premier avant de monter le groupe, le deuxième sera plus collectif. J’aimerais bien avoir mon endroit pour enregistrer. Pour l’instant, je n’ai pas grand chose, j’enregistre dans des caves, j’emprunte tout le temps du matos, j’ai pas vraiment l’impression d’avoir enregistré un album… En fait j’aimerais bien commencer dès maintenant, mais bon… Il faut quelques dates quand même, et je crois que personne ne voudrait que ça sorte déjà. Un album par an, c’est pas mal.

Jack : C’est une bonne moyenne, ouais.

Ce premier album, tu le classerais où ? Tu le glisserais entre quoi et quoi ?

Ruban : Si c’est entre deux albums existants ? Je sais pas trop.

Jake : « The Piper at the gates of dawn » ne serait pas trop loin, non ?

Ruban : Ouais, c’est un peu prétentieux mais « Piper », ouais. Et « Enter The Wu Tang ».

La pochette est assez mystique. C’est quoi cet endroit ?

Ruban : Oh tu sais, si tu ne sais pas ce que c’est, c’est mieux ainsi. Si je te dis Petrovagora, tu peux toujours trouver ce que c’est, mais ce n’est pas si important. Je ne savais pas vraiment ce que c’était pendant un bon moment, et c’est aussi pour ça que je l’aimais. Je ne savais ni où c’était, ni à quoi ça a pouvait servir. Je trouvais simplement que l’image correspondait bien à ce que je voulais que les gens ressentent en écoutant l’album.

Un endroit en décrépitude ?

Ruban : Ouais, j’imaginais un endroit magnifique tombant en ruine. Que personne ne sache où cela pouvait bien être, et même pourquoi ça existait.

Je pensais que c’était chez toi. C’est comment Portland d’ailleurs ? Ça a changé beaucoup de choses de t’y installer ?

Ruban : Ouais, je pense que le premier album sonne comme sonnerait Portland, ou plutôt comme je l’imagine. Je n’aurais pas pu l’enregistrer ailleurs… Il représente bien le changement de l’an dernier, et mon état d’esprit depuis. L’album est cool parce que la ville est cool. On traîne dans des endroits où on a nos habitudes et où la musique est bonne. On peut écouter les Seeds, ou les Zombies, y a un peu de 60’s et de garage dans tous les bars… En fait, je connaissais déjà Jack, j’étais dans un groupe dont il a produit un album. On est vite devenu potes. Ça a beaucoup joué.

Vous vous supportez toujours ?

Ruban : Ça va, ça va… On n’a pas encore eu le temps de se lasser… C’est un peu plus dur en tournée avec des gens que tu connais depuis longtemps, y a toujours un problème, mais nous on s’en sort bien, y en a pas encore.

Jake : On cherche à se créer des problèmes en ce moment, en fait.

Ruban : Ouais, des problèmes tout neufs, on a tourné toute une année sans en avoir, c’est presque inquiétant.

La scène de Nouvelle-Zélande ne te manque pas trop, tu suis toujours ce qui s’y passe ?

Ruban : Ouais, mon frère a un groupe là-bas, et j’ai pas mal participé à la scène néo-zélandaise. J’y ai été même assez important, mais maintenant plus trop… Je suis toujours ce qui s’y passe, j’ai des potes qui jouent dans un groupe, The Naked And Famous. Ils se débrouillent pas trop mal. Ils viennent de faire un remix d’une de nos chansons. A part ça, je ne connais quasiment que les groupes qui percent en-dehors de la Nouvelle-Zélande et dont j’entends parler. Il y a un groupe nommé Street Chant, ils tournent en Espagne en ce moment. Je sais qu’il se passe toujours plein de choses là-bas, mais je ne suis pas plus que ça.

J’aime bien Connan Mockasin, tu le connais ?

Ruban : Ouais, Conan Mockassin, j’ai pas mal écouté son dernier album, je l’aime bien… On a pas mal d’amis en commun.

Avant de te lâcher, j’ai lu que tu pensais rejeter le contrat proposé par Fat Possum. C’est vrai ? C’est dingue quand même !

Ruban : Je ne voulais pas vraiment le rejeter ; j’ai beaucoup discuté avec True Panther, et plus spécialement Dean Bein. Mais j’ai dépensé tout ce que j’avais à force de tourner, et le contrat avec True Panther ne me permettait pas de continuer. Fat Possum m’a offert plus d’argent, et le deal était vraiment bon, alors j’ai fini par accepter. Je n’avais pas vraiment le choix de toute façon. C’est un super label. Si je n’avais pas été en contact avec Dean depuis si longtemps, je n’aurais même pas hésité. Le deal était parfait et je suis vraiment content que ça se soit passé comme ça. Ici, en France, c’est True Panther qui s’en occupe, par contre. Pour la suite, on verra comme ça se passe… Je choisirai sans doute le meilleur deal (rires). J’aimerais bien passer pour un type super loyal, mais tout le monde s’en fout si c’est le cas ou pas alors… Merde, c’est malsain ce que je dis…

Une fois le micro coupé, quelques mots sont encore échangés. On parle des Beatles, de Syd Barrett, de ces artistes pour lesquels talent rime avec déraison. Si certains ne retiennent de leurs influences que des suites d’accords, c’est l’âme même de leur œuvre que le brillant Néo-Zélandais a réussi à intérioriser. Sa musique est à considérer comme une folie douce, flottant entre tension et apaisement, entre la caresse et le surin. En concert, elle vire au furieux, à la démence. Le génial guitariste se tord, semble lutter contre lui-même. Sa silhouette s’étire, ses gestes se parent d’une grâce toute en violence. Devant nous, l’homme se change en un pantin désarticulé ; mais étrangement, on ne peut s’empêcher de penser qu’il en tient bien fermement les ficelles.

L’album « Unknown Mortal Orchestra » me rappelle cette triste anecdote le concernant, une overdose le jour de son 30ème anniversaire, sorte d’apogée autodestructrice de sa carrière. Si l’on ne peut savoir ce qu’il a entraperçu en frôlant la mort, on ne peut qu’admirer ce qu’il cherchait à nous en faire voir.

Unknown Mortal Orchestra // Unknown Mortal Orchestra // True Panther (Fat Possum)
http://unknownmortalorchestra.com/

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