Jusqu’à peu, le gentillet “Néo-zélandais” n’évoquait en moi qu’un sentiment de nostalgie aigre. Le Peter Jackson de "Braindead" et "Forgotten Silver", la série Flight of the Conchords, les Datsuns, de sérieuses références trop vite éteintes, disparues, ou tout simplement oubliées.

Alors, quand j’ai lu que Fat Possum avait signé un groupe à tendance psyché/soul dont le leader sortait d’un quatuor estampillé Flying Nun – LE label indie de l’archipel – j’ai ressorti Dance To The Music de Sly Stone. Et je me suis lamenté en pensant qu’il n’y avait rien à espérer. Dans un élan miséricordieux suscité par la foi aveugle que j’ai en l’écurie mississippienne et la beauté du nom du label ayant sorti leur premier EP fin 2010 – Sound of Sweet Nothing – j’ai quand même fini par charger le player. Oh! Sweet Nuthin’, le chant du cygne du Velvet, l’apothéose de Loaded. Un nom évocateur, quasi-prémonitoire quand il s’agit de musique psychédélique. Le 4-titres en question se trouvait être le premier de cette jeune compagnie de disque londonienne. L’histoire me rappelait celle des Coral et de Deltasonic, label ayant sorti la bande de scousers de leur Wirral natal en même temps qu’il est lui-même sorti de terre. Difficile de placer une première écoute sous de meilleurs auspices.

Le cadre n’est pourtant pas propice à l’émerveillement. La musique soul est allée de bad trips en bad trips quand elle s’est mise aux acides. Tout au mieux quelques perles entre 67 et 73, pour beaucoup de déchets. Unknown Mortal Orchestra, lui, relève du chef-d’œuvre. Mais si ce Self-Titled est aussi brillant, ce n’est en aucun cas un mirage en plein désert. Plutôt une révélation. Les contemporains Mick Collins et King Kahn ne semblent avoir rien compris. Compris quoi ? Aucune idée. Difficile d’expliquer pourquoi que ce groupe fascine autant. Les morceaux sont excellents, mais la réponse semble plutôt se trouver du côté de la rythmique et de la production, toutes deux parfaites. L’album est court – moins de 30 minutes – ce qui le rend encore plus entêtant. On ne fait pas le tour de ces neuf chansons. On tourne et on retourne le vinyle sans penser une seule seconde à le changer. Le diamant a beau lasser le sillon, nos oreilles, elles, en redemandent. Le combo formé par How Can U Luv Me ? et Nerve Damage en début de face B impressionne à chaque lecture. La rythmique hyper-dansante de la première, son chant portant jusqu’à l’extase ; l’intro planante de la seconde, qui lance 1 minute 20 de garage/punk complètement dément. Des restes de Mint Chicks sans doute, groupe d’art/rock où officiait Ruban Nielson. L’enchainement est des plus déstabilisants, dérangeant comme une œuvre de Marc-Edouard Nabe et, au final, tout aussi beau. Thought Ballune, sciemment mésorthographié pour respecter l’accent du chanteur, m’achève. Le riff est divin, intelligemment porté par cette même rythmique, plus proche de Grand Master Flash que des Beatles. Il n’y a décidément rien à jeter dans cet album. Les morceaux calmes sont sombres et hallucinés. Strangers are strange, au chant magnifié par le filtre du micro Copperphone, inquiète autant qu’elle captive. Le final Boy Witch déroute par sa structure singulière. Les deux pourraient être la bande-son d’un rêve malsain qui virerait au glauque.

Outre les qualités intrinsèques des neuf pistes composant Unknown Mortal Orchestra, la grande force du trio basé à Portland est de proposer des morceaux qu’on ne saurait attribuer à qui que ce soit d’autre. Inutile de chercher pléthore d’influences marquées, il est ici impossible de tracer la filiation exacte du groupe. En rotation lourde chez Nielson, on ne peut que deviner quelques artistes comme les Funkadelic et le Floyd de Barrett. Son jeu de guitare atypique marque un amour pour le blues, qu’il avoue à demi-mot quand il cite Don Van Vliet comme référence. Mais ce n’est qu’en filigrane que ressort le Beefheart proto-krautrock de Mirror Man. Rien de plus. Comment, de fait, définir ce disque ? Un groupe aussi unique nécessite des mots uniques. Des néologismes. Des hapax. Pourtant, quand il s’agit d’évoquer sa musique, le très discret Ruban reste sobre et se contente de parler d’une «vision des disques pop collectors chinés» («vision of junkshop record collector pop»). Quelle classe.

Unknown Mortal Orchestra // Unknown Mortal Orchestra // Fat Possum
http://unknownmortalorchestra.com/

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