Attendu comme le messie depuis bientôt trois ans, le Norvégien Todd Terje sort enfin son premier album. Surprise : alors que tout le monde s’attendait à une nouvelle déflagration disco, celui-ci remonte encore plus loin dans le temps avec un disque pétillant et désinvolte, hommage à peine voilé au courant « exotica » des late 50’s/early 60’s. L’émule à moustache de Moroder aurait-elle pris un coup de chaud ? Ou est-ce le froid qui paralyse ses penchants hédonistes ? Que nenni ! Bienvenue dans la dernière incarnation de Todd Terje, plus rétro-futuriste que jamais.

Avant toute chose, apprendre à se débarrasser de cette bricole fort encombrante : une étiquette. Vous savez, ce résidu de capital qui dépasse indélicatement de votre costume dès lors que vous avez choisi de l’endosser, et qui vous rappelle à quel point vous êtes condamnés à exister par le seul biais de cet attribut, c’est ainsi, l’époque le réclame. Une étiquette, ou un logo : quelque chose qui vous assimile alors que vous pensiez vous différencier, raté.
Prenez cette récente génération de musiciens électroniques, apparue il y a bientôt une décennie en Europe, au moment précis où s’est fait sentir le besoin de ralentir le tempo après une période interminable de diktat du « bpm » dans les clubs. Parce qu’elle se paraît vaguement d’une panoplie caractéristique (basse et percussions au premier plan, parties de claviers millésimées), et aussi un peu parce qu’elle revendiquait un certain héritage (Giorgio Moroder, Tom Moulton, David Mancuso… la liste est longue), celle-ci s’est rapidement vu affublée d’un sobriquet aussi ridicule que commercialement exploitable : « nu-disco ». En réalité, ces musiciens arpentaient simplement un terrain de jeu idéal, quelque part entre le downtempo et la deep-house, là où le « groove » se fait moelleux et peut révéler tout son potentiel… Mais la messe était dite : cette scène émergente serait « nu-disco », ou ne serait pas. Résultat des courses : la voici aujourd’hui en train de subir le même sort que celui rencontré jadis par les musiciens « nu-jazz », « nu-soul » ou « nu-brazil », qui finirent immanquablement par garnir d’affreuses compilations « lounge » dans les rayons de nos supermarchés culturels. Compost, Ubiquity, Schema, Straight Ahead, Far Out : autant de labels passionnants mais désormais quasi-préhistoriques, bouffés par la loi d’un business qui en a fait des fournisseurs officiels de tapisserie sonore. Cela s’appelle le nivellement par le bas : on vient taper dans un embryon de scène en pleine gestation, on lui colle une étiquette bien saillante, on l’essore et on la recrache quand elle s’est bien délavée. La « nu-disco » serait-elle donc déjà morte ? Anyway : vive Todd Terje.

A l’origine du malentendu, bien malgré eux (et même si d’autres leur emboitent assez vite le pas), ils ne sont que trois.

todd-terje-studio2-512x3081-e1355319706558Le premier à poser la pierre fondatrice dudit mouvement est Hans-Peter Lindstrom, avec sa fameuse bombe qui annonce à l’époque d’emblée la couleur : I feel space (2005). Pour faire court : de la petite bande, Lindstrom est le producteur star, ou tout du moins le plus fécond. Il travaille alors déjà avec Prins Thomas, qui pour sa part, gagne essentiellement ses galons au fil de DJ-sets au long cours, puisant la matière de ses marathons composites dans une esthétique « balearic » directement inspirée des afters ibicencas. Prins Thomas co-dirige deux labels indé (Full Pupp et Internasjonal) sur lequel il sort essentiellement des maxis : du trio norvégien, il est le DJ le plus plébiscité. Et puis enfin, il y a Todd Terje… Le roi du remix et du re-edit, jamais aussi bon que lorsqu’il s’empare de la musique des autres – on peut notamment en avoir un aperçu sur sa fantastique compilation mixée Remaster of the Universe (2010), qui le voit revisiter dans un même élan José Gonzalez, Chaz Jankel, Ace Of Base, Gichy Dan’s Beechwood et le Pop Muzik de –M– (cherchez l’intrus, il n’y en a pas). Si chacun semble donc occuper un rôle bien défini, les choses sont un peu plus complexes dans les faits, puisque les trois activistes s’affairent un peu à tout (production, DJing, remixes, direction artistique). Qu’en est-il aujourd’hui de leur statut, dix ans après l’éclosion de cette « disco venue du froid » ? Lindstrom a publié des albums courageux (“Where you go I go too”) mais s’est aussi un peu enlisé dans des trips progressifs à la limite du chiant (“Six cups of rebel”). Prins Thomas a continué à sortir beaucoup de disques sur ses labels, mais les siens ne sont pas forcément les plus attendus (son troisième album est annoncé pour fin avril, tout le monde s’en cogne). Et notre homme Todd Terje ? C’est une autre histoire : depuis trois ans, il n’a cessé de monter en puissance. Ragysh (2011), Inspector Norse (2012), Strandbar (2013) : pas un seul été sans son « dancefloor killer » signé de ses mains, puis joué par tout ce que la planète compte de DJs influents (quel que soit d’ailleurs leur registre). C’est une stratégie assez habile : ne sortir qu’un seul maxi par an, au bon moment, mais le rendre suffisamment addictif pour susciter ensuite du désir, de l’attente, celle de renouer avec le bonheur simple du morceau qui va fédérer TOUT LE MONDE (y compris les plus intraitables) à l’approche de la saison estivale. Pourtant loin d’être « calculés » en tant que tels, ces trois hits incontournables tirent en partie leur magie d’un sens mélodique inné, magnifié par une production qui ne cesse de dévoiler ses charmes derrière un apparent minimalisme. Surtout, ils sont parvenus à se détacher des canons de la « bricole » devenue de plus en plus encombrante, pour finalement ne ressembler qu’à eux-mêmes. Todd Terje a simplement pour lui cette chose que l’on appelle le talent. Et donc, il fallait bien qu’il finisse un jour par le convertir sur un format plus long.

« It’s album time » : point de prétention ici, désamorçons tout de suite les passions.

GD30OBH5.pdfPondre des tubes à un instant « t » est une chose, faire un album en est une autre – la temporalité induite par ce support n’est plus la même. Todd Terje a récemment dit qu’il voulait réaliser un album que ses parents puissent écouter. Entendre : quelque chose qui puisse toucher tout un chacun. Une collection de bombinettes flambant neuves, parées à exploser sous les néons ? Forcément, non. En fait, tout est dit sur la pochette : le moustachu va nous la jouer « à l’ancienne », décontracté du poil, en revisitant à sa sauce « l’exotica » des late 50’s – ou tout du moins cette esthétique. Son disque sera donc léger, coloré, kitsch dans sa volonté de se réapproprier des sonorités « ethniques » (sud-américaines notamment) sans jamais revendiquer une authenticité de façade. Un disque facile à écouter : de « l’easy-listening », oui, divertissant et familier. A partir de là, deux options s’offrent à vous : 1/ vous attendiez de Todd Terje qu’il vous resserve ce qu’il sait déjà très bien faire, et vous prenez vos jambes à votre cou 2/ vous vous laissez porter par la nouvelle direction qu’il emprunte, sans arrière-pensées. C’est bien sûr ce qu’il y a de mieux à faire. Car quoi que vous puissiez lire ici et là dans les prochaines semaines, « It’s album time » n’est pas la tuerie annoncée : c’est juste un excellent disque, humble et intelligent, bien plus subtil pour agrémenter vos petites bulles de détente à deux, à trois ou à plusieurs que n’importe quelle compilation « lounge » (tiens tiens) dont lui seul pourrait revendiquer l’acceptation initiale et noble – old-fashioned – du terme. Comme bien souvent lorsqu’un artiste fait le buzz, les médias spé détournent son actualité du moment pour faire l’éloge non pas dudit objet, mais bien de son sujet : l’homme, son parcours, ses faits d’armes, sa personnalité. Les médias vont donc vous vendre Todd Terje (et c’est bien légitime), pas forcément son disque. En somme : « It’s album time » n’est que l’une des nombreuses facettes du bonhomme. Anticipons les âneries.

– « T’as écouté le dernier Todd Terje ? Il tue sa race ! Je l’ai acheté sur les conseils de Rockorama. Ils disent que ça sonne très français, on dirait Kavinsky qui reprend la bande originale des Bronzés font du ski»

– « T’es fou ! Déjà c’est son premier album, donc il a rien fait avant, banane, c’est Enora Malgré Elle qui disait ça hier soir à la radio. Todd Terje, c’est du jazz fusion électro latino qui aurait débarqué chez Ninja Tune, je l’ai lu dans Les Inckultes. »

– « Non mais t’as vu tes lectures ? Au secours ! Jette-toi plutôt sur la chronique parue dans Technikraut, ou comment Jean-Jacques Perrey s’est vu satellisé au Montana avec un cocktail à la main et deux olives dans le cul ! Trouant ! »

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Bien : on ne va pas aller chercher des poux à Les Baxter, ou à une quelconque autre figure tutélaire de ce disque « exotique », celui-ci se débrouille très bien tout seul, merci. Todd Terje vient juste de sortir l’album que, finalement, très peu attendaient de lui. Plutôt que de donner une suite à sa série de maxis ascensionnels (il n’y a ici aucun nouveau hit de ce calibre, pas même Delorean Dynamite), le Norvégien s’est offert une sucrerie à la fois gentiment désuète (ses références) et extrêmement moderne (sa patte de producteur inventive et iconoclaste, qui est bien sûr intacte). Habile, il s’est amusé à truffer celle-ci d’idées en apparence loufoques, mais qui témoignent en réalité de son amour pour toutes les musiques, et pas seulement la disco. Malin, il a inclus à des endroits stratégiques Strandbar (dans une version légèrement raccourcie) et Inspector Norse, afin que tout le monde s’y retrouve (y compris le disque dans son impeccable équilibre). Il y a aussi cette reprise du Johnny and Mary de Robert Palmer chantée par Bryan Ferry, mais qui vaut plus sur le papier (classe internationale) que sur ses six minutes un peu longues. Au final, « It’s album time » est donc à la fois régressif et progressiste, accessible et érudit, immédiat et long en bouche… et c’est précisément la raison pour laquelle il a toutes les chances de pouvoir trouver son public. Il semble débouler comme une carte postale photoshopée en provenance des mers chaudes, certes, mais elle donne sacrément envie de partir s’aérer un peu la tronche. Ça tombe bien, Todd Terje est annoncé un peu partout dans les grands festivals cet été.

Et c’est donc là qu’il faudra le voir : aux platines, ou par endroits pour son premier « live » (dont il a annoncé qu’il serait naturellement plus pêchu que l’album), mais en tous cas… en plein air. Là où sa musique peut prendre toute sa dimension, avec les éléments, la lumière, l’espace et puis les gens. On n’insistera jamais assez sur le fait que Todd Terje reste avant tout un passeur d’exception, quelqu’un qui se pose comme un point d’intersection entre le meilleur de la musique et les auditeurs (dans la lignée des Garnier, Weatherhall ou Peterson), bien plus qu’en tant que pilier de la « Sainte TrInité disco » scandinave précédemment évoquée. Longtemps, Todd Terje s’est appliqué à « ré-éditer » de vieux classiques pop, rock, soul, funk, disco, pour ensuite pouvoir les insérer dans ses propres sets. Ce n’est pas un geste anodin : c’est donner un nouveau point de vue sur des classiques, des idiomes que l’on pensait connaître, ou que l’on ne connaissait tout simplement pas. Soit très précisément la trame de son premier album, pour qui le pire serait de finir estampillé… « nu-exotica ».

Todd Terje // It’s album time // Olsen (sortie le 7 avril)
https://soundcloud.com/toddterje

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