221 morceaux, 21 albums studio, deux albums live, quatre compilations et un seul homme derrière tout ça : quand il est question de Thee Oh Sees, les compteurs s’affolent et les auditeurs ne savent plus très bien par où commencer pour emprunter le labyrinthe John Dwyer, 44 ans. Alors que « Smote Reverser », vient de sortir, l’heure est donc venue de disséquer ces disques un par un.

Au rythme frénétique d’un album par an depuis 2006, Thee Oh Sees n’en finit plus d’enterrer la concurrence et de repousser les limites du normalement acceptable . Si vous n’avez pas la force de lire ce qui suit, on résumera en disant que : c’est comme ça. A force, c’est même devenu une blague : « tiens, Thee Oh Sees sort encore un album ». Traduction : « je ne l’écouterai pas ». Variante : « c’est toujours pareil ». Conclusion : ta gueule. Si certains sont fatigués de l’entendre, Dwyer, lui, semble être venu au monde pour livrer des albums qui lentement s’imbriquent comme autant de pièces asymétriques formant un grand tableau. C’est sa Joconde au nez cassé.

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Au delà des chiffres empilés, il y a beaucoup à dire sur chacun des disques qui suivent.  D’abord il faudra essayer de comprendre comme un ado gavé au speed a un jour été capable d’assommer un organisateur avec sa guitare (c’était avec l’un de ses premiers groupes, The Hospitals, cf la vidéo ci-dessous) puis est parvenu à transformer une récréation (The Oh Sees) en véritable machine de guerre unipersonnelle.

Ensuite, saisir la subtilité derrière la brutalité, il faudra découvrir la lente évolution entre les premiers essais de weird folk et les plus récents, à cheval entre prog, krautrock et ferrailleries soniques. Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, un peu d’Histoire.

Lorsque Jésus décida d’envoyer John Dwyer sur la planète terre, celui-ci avait déjà un âge canonique pour un rockeur (23 ans) mais il avait su garder son âme d’enfant, son bermuda de classe verte et une coupe d’ado mal dépucelé de 14 ans environ.

A 20 ans, le même Dwyer se lance dans ses premières compositions, joue de 1997 à 2003 dans plusieurs groupes de seconde zone (Coachwhips, Pink and Brown) et puis lance dans la foulée le projet OCS (les initiales de Orinoka Crash Suite, son premier pseudo de songwriter) avec qui il publiera quatre albums absolument dispensables, dans une veine folko-experimentalo-chiante comme c’était de rigueur à l’époque (la France accouchera de Herman Dune, chacun sa croix). Passons.

A l’âge où la majorité des rockeurs déchus ont tous cessé d’espérer, Dwyer, 32 ans, cofonde Castle Face, un label où seront signés plus tard des artistes comme Ty Segall, White Fence ou King Gizzard And The Lizard Wizard. Le premier album publié par le label, ce sera « Sucks Blood » de Thee Oh Sees. L’Histoire, la vraie, débute là. Voire même un peu avant, avec « The cool death of Island raiders », signé chez Narnack Records. C’est l’an 1 de Thee Oh Sees. Nous sommes alors en 2006.

Douze ans plus tard, et alors que d’autres enregistrent des albums comme ils vont pisser, Dwyer, lui, continue d’apporter un soin méticuleux à chaque sortie ; même si de son aveu les disques comptent assez peu. « Le plus important est d’arriver à expulser les chansons de ma tête ». L’objectif, maintenant, est de faire entrer tous ces bâtons de dynamite dans vos oreilles.

« The Cool death of Island raiders » (2006)

Dès le premier morceau The Guilded Cunt (ce titre..) tout est dit du style Dwyer : une voix doublée, un max d’écho, une fausse balade déviante s’inspirant des Beatles, toute la patte qui fera plus tard le succès du groupe encore nommé The Oh Sees est déjà là, en gestation. Quant à l’album, les plus rétifs décrocheront rapidement face au rythme très Xanax de ce disque où rien ne semble aller plus vite qu’un tétraplégique dans une côte (environ 85 BPM à l’heure) mais où on peut tomber, par hasard, sur une embardée drone en deux parties (Drone number one et Two) plutôt étonnante pour l’époque, ou sur un clin d’œil aux flutes malades de Lou Reed (inconscient surement) sur « Berlin ». Un hasard, surement.

Quant à cet album folk dans son grand ensemble, il n’est pas vraiment indispensable, mais pas mauvais non plus ; simplement un galop d’essai que certains appelleront le « stairway to heaven ». Néanmoins, la même année sortait le deuxième album des Strokes, ce qui vous permet de mesurer l’écart qui sépare ceux qui durent de ceux qui dorment.

Meilleur titre : You oughta go home.

« Sucks Blood » (2007)

2007, prémisses de la crise boursière mondiale. The Oh Sees décide de rétrograder en première pour son dernier album sous ce nom, encore plus lent que son prédécesseur. A quoi s’attendre ? A pas grand chose, hormis à un album de démos de Syd Barrett égaré à Los Angeles suite à un problème de correspondances via un charter Ryanair. Après ça, on comprend mieux pourquoi Dwyer décida de rebaptiser son groupe ; ça sentait, comme pour Goldman Sachs, un peu l’impasse. Un de plus comme ça, et c’était directement la case prison pour joueurs de banjo.

Meilleur titre : Iceberg.

« The Master’s Bedroom Is Worth Spending a Night In » (2008)

Nouveau nom de groupe (Thee Oh Sees), nouveau son, nouvelle période, comme pour Picasso. Cette fois les choses sérieuses commencent. Le monde d’alors, globalement plongé dans la lente agonie du rock new-yorkais (David Sitek de TV on the Radio a quand même co-mixé 3 morceaux de l’album, allez savoir pourquoi) ne semble pas avoir remarqué l’importance de cet album foncièrement électrique, plus sauvage que ses prédécesseurs. On se demande pourquoi, là aussi, tant les chansons de « The Master’s Bedroom Is Worth Spending a Night In » pulsent, même dix ans après.

On doit ce virage à l’arrivée du batteur Mike Shoun (qui réussira l’exploit de rester 6 ans sans se faire virer) ; et tant qu’à causer batterie, notons que le titre Two Drummers disappear préfigure de la future configuration du groupe, avec deux cogneurs de caisses claires. Pour le reste, la pochette de « The Master’s Bedroom Is Worth Spending a Night In » devient immédiatement plus marquante que toute les précédentes, et le titre semble avoir été inspiré par une peinture de Max Ernst. Tout aussi surréaliste, le copieux tracklisting à 15 morceaux, et le gros parfum de Garage bas du front qui ravira les amateurs de mosh pit. Brigid Dawson, la voix pop derrière Dwyer, continue de sucrer les mélodies du groupe avec sa voix de miel, mais la ruche va bientôt tomber.

Meilleur titre : Quadrospazzed.

« Help » (2009)

A mi-chemin entre un test de rorschach et une mauvaise copie de Batman, voici « Help ». Passés dans l’écurie In The Red, les membres du groupe peuvent se lécher les doigts ; les voilà dans la cour des grands. Finies les années lo-fi bricolées (oui c’est un pléonasme, et je t’emmerde), « Help » marque l’ascension du Garage sixties par sa face la plus escarpée, ultra arrangée (la partie de flute de Meat Step Lively qui évoque The Chocolate Watchband), méga primitive (on pense très fort aux Seeds) et parfois même Bubble Pop (Rainbow et ses cœurs californiens). Le tout s’avale cul sec, sans broncher ; et pourtant Thee Oh Sees s’apprête à conclure la décennie sans avoir gagné le respect médiatique que pourtant il mérite, à l’échelle planétaire. En France, Cœur de Pirate écoule 500 000 exemplaires de son premier album.

Meilleur titre : Rainbow à égalité avec Destroyed Fortress Reappears

« Dog Poison » (2009)

Vous pensiez que « Help », sorti en 2009, était le dernier album des 2000’s pour Thee Oh Sees ? Vous êtes bien naïf. Publié en loucedé chez Captured Tracks, « Dog Poison » fait partie de ces uncovered LP’s de la discographie du groupe qu’on redécouvre par surprise, pour ses pincettes de psyché saupoudrées sur un gros gâteau bizarre. Plus floydien que les autres, « Dog Poison », oui, vaut le coup. Sugar Boat et surtout Dead Energy lorgnent du côté du Brian Jonestown Massacre ; toujours pas l’ombre d’un refrain à chanter sous la douche ou dans un stade, mais Dwyer a jusque là réussi le slalom parfait, sans aucune concession aux fans de U2. La preuve avec la pochette, certainement l’une des plus affreuses de la discographie d’un groupe qui aurait pu être sponsorisé par RedBull. Sur le titre de clôture, It’s nearly over, Dwyer rivalise encore avec Michel Polnareff dans les aigües et comble les rares auditeurs avec un feu d’artifice psyché-folk du meilleur effet si vous êtes magicien et à la recherche d’une nana à lever sur Venice Beach au coucher du soleil.

Meilleur titre : It’s nearly over.

« Warm Slime » (2010)

Un long jam, que dis-je, un tunnel sans péage, un marathon sans ravitaillement ; le genre de morceau impossible à enregistrer en plusieurs fois, en fait : un blues. Le coup de bambou sur la tête de l’auditeur déjà sonné dure 13 minutes et 30 secondes. Certains en auraient presque fait un EP ; Thee Oh Sees livre ça, nature peinture, en première piste de « Warm Slime ». Démerdez-vous avec ça, c’est le bras d’honneur ultime à l’industrie qui aurait souhaité les cadenasser dans un rythme promotionnel où chaque album serait sorti tous les 3 ans avec un single produit par Hanni El Khatib avec un ballon de foot dans chaque oreille. Le titre en question s’appelle Warm Slime, et sans paraphraser Bertrand Cantat, c’est une grosse claque. Les années 2010 n’auraient pas pu mieux commencer, c’est précisément ce dont Jack White s’est avéré incapable dans la décennie précédente.

Meilleur titre : Warm slime.

« Castlevania » (2011)

Si le « Their Satanic Majesties Request » des Stones peut être considéré comme leur « Sergent Pepper », alors « Castlevania », publié en mai 2011 peut sans rougir supporter la comparaison. L’album a beau comporter trois reprises placées à la fin (une de The West Coast Pop Art Experimental Band, une autre de The Creation et What are we craving ? de Norma Tanega, vaguement connue pour avoir écrit des titres à Dusty Springfield), le reste – 13 morceaux quand même – lorgne vers le psyché anglais, avec tout ce que cela comporte de petits bruits placés ça et là dans les interstices et des morceaux comme The horse was lost qui démontrent que l’animal Dwyer est tout sauf un simple garagiste de chez Norauto.
By the way, on aurait bien aimé être une mouche pour voler au dessus du bureau quand le patron de In The Red valida le tracklisting gargantuesque, marque de fabrique de Thee Oh Sees depuis le début. En 2011, Ty Segall est encore un illustre anonyme de ce côté de l’Atlantique ; idem pour Tim Presley et White Fence. Dwyer, lui, fait déjà figure de vétéran. Il a bossé pour la communauté et, accessoirement, « Castlevania » sera son dernier album enregistré à San Francisco, où la magie semble avoir disparu depuis l’invasion des bobos et autres startuppers qui ont fait grimper le prix des loyers. Contraint et forcé, John déménagera plus tard, 14 fois, avant d’atterrir à Los Angeles. California dreamin’.

Meilleur titre : Stinking Cloud.

“Carrion Crawler/ The Dream” (2011)

Vous qui faites souvent de la pate à pizza, il y a parfois un peu de gâche. Pour Thee Oh Sees, même si le four est plus gros, c’est pareil. Quoiqu’assez rare. Pas de bol, c’est tombé sur « Carrion Crawler », pas vraiment un rêve malgré son titre. La pochette est signée Elzo, le titre Contraption/Soul Desert est un hommage (un peu foiré) à CAN et l’album est dédié à feu Jay Reatard. Pour le reste, difficile de rivaliser avec « Castlevania ». Même si pour être honnête, on enfonce le clou un peu profond histoire de ne pas mettre 5 étoiles à tous les albums enregistrés par notre Charles Manson en bermuda.

Meilleur titre : The Dream.

« Putrifiers II » (2012)

C’est beau, on dirait du Brueghel. La pochette du treizième album de Dwyer (le septième avec Thee Oh Sees !) a l’étrangeté de la musique qu’on entend à l’intérieur. Grosse, mais alors très grosse, déflagration dès le titre d’ouverture Wax Face, avec sa partie de basse complexe à la King Crimson kidnappé dans un bouge californien. Lentement, Thee Oh Sees change de division et commence à interloquer ceux qui ne voyaient en Dwyer qu’un gentil illuminé. On trouve sur « Putrifiers II » l’un des signaux faibles qui assureront plus tard la longévité du groupe : une capacité à constamment recyler le line-up pour faire entrer et sortir les postulants comme dans un centre de Pole Emploi. Cette fois, c’est Mikal Cronin, repéré chez Ty Segall, qui vient souffler dans un saxophone.

A part ça, il y a encore une chanson bizarre (comptez-en une par disque) et elle s’appelle Cloud #1, un hymne pop avec des « pah-pah-pah-pah » (Flood’s new light) et avouons qu’il faut tout de même une sacrée paire de bollocks pour placer une perle comme Lupine Dominus en huitième position sur le tracklisting. Est-ce du krautrock west-coast, du Post-Garage, une synchro pour EDF visant à vanter les mérites de l’électricité ? Un peu tout à la fois : Dwyer semble avoir trouvé la vitesse de croisière, obtenue non pas en poussant le volume au maximum, mais ses équipiers à bout.

Meilleur titre : Wax face.

« Floatting Coffin » (2013)

L’album de la consécration ; du moins celui par lequel nombre de jeunes fans sont arrivés à Dwyer et ses sbires. I come from the mountain, de ce point de vue, c’est un peu le Seven Nation Army de Thee Oh Sees. Matraqué en concert, en festival et dans tous les chiottes de pub rock du monde, le titre en trois mouvements reste cinq ans après un médicament absolu pour tous les DJ’s souhaitant opérer une reconversion. Avec ça, Avicii ne serait peut-être mort, qui sait ? Bon, en fait on s’en fout. Le truc certain, c’est qu’en 2012, et alors que la planète oublie lentement son revival rock, les chances de Dwyer d’arriver à survivre étaient bien faibles. Sur la ligne de rupture, l’Américain joue donc son va-tout : un album étonnamment ramassé (« seulement » 10 morceaux) avec l’un des enchainements de titres les plus parfaits de la décennie en cours. Chaque titre, de I Come from the moutain à Maze Fancier (qui se paie le luxe d’une intro à la basse dans le plus pur style Red Hot Chili Peppers) en passant par l’instrumentale ô combien magistrale Minotaur, est une glissade vers la jouissance. Avec ça, Dwyer peut dormir tranquille à l’hôtel de la Postérité. Dans la chambre d’à côté, il y a Lars Finberg de The Intelligence et Kelley Stoltz ; les deux ont participé à l’enregistrement de ce qui reste, avec « The Master’s Bedroom Is Worth Spending a Night In », un sommet.

Meilleur titre : Toe Cutter – Thumb Buster (évidemment)

« Drop » (2014)

De fait, l’album porte bien son nom. C’est le premier depuis un bail sans les contributions de Brigid Dawson qui, rappelons-le, a croisé Dwyer alors qu’elle bossait dans un café et qu’elle n’avait jusque là touché aucun instrument – Dwyer la formera aux claviers puis plus tard à la batterie. Et donc, après avoir partagé la même chambre d’écho pendant 8 ans, Dawson est gentiment remercié, idem pour le batteur Mike Shoun. C’est ce qu’on appelle un remaniement ministériel mais on n’en saura pas plus. « Drop », comme son nom l’indique, tente de jeter le bébé avec l’eau du bain – est-ce pour cela que la pochette est imbitable ? Enregistré à Sacramento dans un ancien entrepôt de bananes, « Drop », sans surprises, se gamelle un peu, artistiquement parlant. Anecdotique en fait, et à écouter comme un disque de transition. Mais que les fans se rassurent ; Dwyer, comme la suite le prouvera, en a encore sous la pédale.

Meilleur titre : King’s nose.

« Mutilator defeated at last » (2015)

Peut-être que Dwyer, qui comme chacun sait vient du futur, a eu en avance le lignes sur le « Drop » susnommé ; toujours est-il que « Mutilator defeated at last » remet la barre assez haut en empruntant simultanément une autoroute à deux voies. Face A, des titres up tempo dont l’excellent Turned out light et Lupine Ossuary qui devrait en toute logique envoyer à l’hôpital tout bassiste normalement constitué. Face B : un disque dans le disque, progressif cette fois, et c’est un compliment. Le combo Sticky Hulks – Holy Smoke ridiculise d’office toutes les tentatives de diversification horizontale de la concurrence californienne. Confirmation, au cas où cela serait encore nécessaire : il y a bien d’un côté Thee Oh Sees et de l’autre le reste de la planète. Dwyer, cette année là, fête ses 41 ans. Toujours la coupe de Macaulay Culkin dans Maman j’ai oublié de vieillir.

Meilleur titre : Sticky Hulks.

« Live in San Francisco »

Oh tiens papa, un disque live. Comme à la grande époque, avec les « ouh-ouh-ouh » du public et tous les morceaux qui font courir de la baraque à frites au premier rang. Capté comme son nom l’indique très loin de Dunkerque, « Live in San Francisco » est le résultat de trois soirées bruyantes à The Chapel avec un mix de « tubes » (I come from the mountain, Toe Cutter Thumb Buster), de titres issus du récent « Mutilator defeated at last » et une incroyable version de Contraption, étirée sur 15 minutes et 55 secondes de furie où Dwyer, tel un Thor abattant la foudre sur une foule chaos d’office, semble possédé comme un Hendrix disposant de la meilleure section rythmique du pays viking. Quant au son, il est à peine moins crade qu’un caleçon sale porté à l’envers parce que la machine à laver était en panne.

Meilleur morceau : Contraption.

A Weird Exists (2016)

Arrivé à ce stade de l’aventure, le petit Lapin Duracell qui sommeille en vous a en toute logique décroché depuis longtemps. C’est le dix-septième album du groupe ; vous avez arrêté de compter depuis longtemps, persuadé que Thee Oh Sees c’est toujours un peu la même chose. Vous êtes un con. En bon psychopathe, Dwyer a déjà anticipé la lassitude et comme dans un film hollywoodien, il aborde l’enregistrement de « A weird exists » avec un nouveau casting. Premier album avec deux batteurs : Ryan Moutinho and Dan Rincon, qui rappellent la grande époque du son spectorien. Mur en pleine gueule, ça crépite. Le concept de « chanson » est ici évacué au profit de longues envolées bizarroïdes où la basse reste l’un des rares points d’ancrage. On sort de « A weird exists » comme on y est entré ; par une porte dont on peine à savoir si elle désigne un début ou une fin. Encore une fois, le fidèle lieutenant Chris Woodhouse assure les arrières de Dwyer un peu partout (batterie, orgues, guitares, etc) et l’album se conclue par l’un des plus beaux hommages à Pink Floyd sur The Axis où l’on retrouve le gris-gris habituel, Brigid Dawson, aux chœurs.

Meilleur titre : Jammed entrance.

An Odd Entrances (2016)

Trois ans plus tôt, le bucheron avait semé le doute chez ses fans en annonçant une pause pour Thee Oh Sees ; fausse annonce suivie de plusieurs albums. Trois ans après, Dwyer reste solide sur ses appuis : dans la foulée de « A weird exists », il publie l’EP « An odd entrance », toujours aussi mystique, et avec un hommage visuel appuyé à Dali. Pour la musique, c’est autre chose : on y trouve la première chanson presque normal de Thee Oh Sees en quinze ans de carrière (The poem), une autre qui aurait pu être composée par McCartney (At the end, on the stairs) et comme à chaque fois, un lot d’étrangetés impossibles à ranger dans un placard. Challenge : trouver un responsable marketing capable de pitcher le rock de Thee Oh Sees à des annonceurs du tertiaire.

Meilleur titre : At the end, on the stairs.

« Orc » (2017)

Dans le milieu de la F1, on dirait de « Orc » qu’il est une chicane. Un virage artificiel destiné à ralentir le pilote pour mieux le faire embrayer derrière. Ici, trois faits majeurs : Thee Oh Sees, c’est fini. Désormais le groupe se nommera Oh Sees. « Plus on vieillit, plus on fait court », en gros. Ensuite, le batteur Ryan Moutinho a été remplacé par un choix surprenant : Paul Quattrone, de Chk Chk Chk (dit !!! ou Nul Nul Nul). Enfin, on retrouve Ty Segall à la production sur certains titres, comme quoi entre lui et Dwyer, c’est un peu comme la bière et la capsule. On parlait de virages artificiels, « Orc » ne diffère pas bigrement de ses prédécesseurs ; vous n’êtes pas en train d’écouter Phoenix. Mais le fait est que d’album en album, l’homme à tout faire de ce groupe mouvant qu’est Thee Oh Sees est parvenu à enrichir sa palette. On le retrouve ici – prenez votre respiration – aux guitares, au chant, au Mellotron, à la flute, au Wurlitzer et aux synthés. Thee Oh Sees (pardon : Oh Sees) est-il encore le groupe de Garage dont tu refuses d’écouter les nouveaux albums depuis « Floatting Coffin » ? Tu as 5 minutes, on relève les copies après la déflagration de Jettisoned.

Meilleur titre : Nite expo.

« Memory of a cut off head » (2017)

Attention, album acoustique. Certains diront qu’il s’agit d’un retour aux sources pour OCS (premier nom choisi par Dwyer et Dawson), d’autres répondront que l’album aurait pu s’appeler « In the court of John Dwyer » tant ce 20ième album joue la corde de la folk étrange, parfois jouée avec des clavecins (The remote viewer) sur des tapis épais de châteaux forts. Pas sûr que les fans hardcore qui aiment projeter leurs 80 kilos de barbaque en concert apprécient l’effort, mais Dwyer et Dawson n’ont peut-être jamais été aussi proches du duo Dean & Britta, tous deux membres du groupe Luna, et ayant eux aussi tenté l’escapade à la Lee Hazlewood & Nancy Sinatra. Et pour revenir à « Memory of a cut off head », il est à la fois beau et chiant. Suffisamment pour avoir complètement raté le coche, médiatiquement parlant.

Meilleur titre : The chopping block (rien que pour le plagiat pas vraiment assumé du Space Oddity de Bowie)

« Smote Reverser » (2018)

Nous y voilà : dernière étoile née dans cette galaxie en expansion, « Smote Reverser » est le 21ième album de Oh Sees, et certainement pas le dernier. Alors que la discographie de Segall s’avère plus dure à suivre, celle de John reste pour paraphraser Oscar Wilde « constante dans l’inconstance ». A la fois difficile de relier les pointillés avec les anciens essais, et c’est précisément cet illogisme persistant qui confère à Oh Sees son super pouvoir reptilien. Quatre-Vingt dix ans après L’Appel de Cthulhu de Lovecraft, Dwyer ressort ses monstres du grand tunnel pour une pochette qui, finalement, n’a pas grand chose à voir avec la musique du Oh Sees cuvée 2018. Les orgues à la Deep Purple sont cette fois majoritaires, la guitare dans un premier temps un peu abandonnée (il faut dire qu’elle a beaucoup servi jusque là) et puis, comme à chaque fois depuis « Mutilator defeated at last », celle-ci finit par revenir comme une seconde vague de Tsunami (cf Overthrown, terrassant). Question lineup, on prend les mêmes et on recommence : les deux batteurs Rincon & Quattrone, et la fidèle Brigid aux chœurs enregistrés depuis le parking du studio.

Meilleur titre : C.

Alors, encore combien de temps avant la chute ? Et combien de minutes avant l’arrêt cardiaque ? A 44 ans, Dwyer reste pour l’heure maitre de son château, et « Smote Reverser », désolé, n’est pas encore le parpaing qui entrainera l’embarcation dans les profondeurs. On ne serait pas surpris que Dwyer, à l’approche de la cinquantaine, ne s’essaie encore à de nouveaux styles, de nouvelles combinaisons (un album 100 % synthétique, du Garage orchestral, un album au Thérémine, etc) mais sans jamais tomber dans les traquenards qui ont perdu Josh Homme (produire de vieilles stars comme Iggy Pop, multiplier les projets sans queue ni tête, ne pas avoir su couper la tête à Eagles of Death Metal).

Résultat de recherche d'images pour ""john dwyer""Quoiqu’il en soit, Dwyer reste cette anomalie à perruque ; il est actuellement la meilleure drogue sur le marché. Même si de son propre aveu, il n’en prend plus : « les tournées sont la seule chose que je connaisse alors je continue et je passe un bon moment expliquait-il récemment dans l’une de ses rares interviews. Mais maintenant je dois refuser les beuveries après les concerts. Quand un mec me dit ‘’hey on fait une fête, est-ce que tu veux venir ?’’, désormais je préfère mentir parce que c’est plus facile, alors je dis “ouais carrément, on se voit là-bas” et ensuite, je file me repose parce que c’est difficile d’enquiller 15 heures de route par jour entre deux concerts ».

Au moins, quand Dwyer n’aura plus la force de se lever, il pourra toujours contempler son œuvre discographique unique et se dire qu’il a tout de même réussi à sortir un disque par an, à chaque fois meilleur que le précédent. Ce jour là, quand Dwyer n’aura plus la force de jouer ni d’enfiler son bermuda ni de bordéliser ses cheveux d’éternel ado, Dwyer sera mort. Et nous saurons tous la chance que nous avons eu de vieillir avec lui.

Thee Oh Sees sera en concert à la Cigale le 4 septembre (Paris Psych Fest)

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