Duo auto-proclamé de « lyrical miracle spiritual » rappeurs de 23 ans, les Underarchievers sortaient, en août dernier, leur dernier album, « Cellar Door ». Un disque avec une ambition naïve mais assumée (ouvrir les chakras de l’Amérique »), faisant passer de la lumière à travers nos oreilles pour se faufiler entre les impasses du réel et, à coups de beat ésotériques et de punchlines psyché, ouvrir au sentiment du divin.

coverA quoi sert la musique ? Glissant par delà les apparences, peut-être à faire sauter les limites de nos mondes individuels. Autant d’harmonies, de rythmes et de rimes visant à fondre les toits imaginaires qui surplombent nos consciences ; autant d’instruments pour briser, on connait la chanson, nos chaînes. Avant de se considérer comme des rappeurs, les Underarchievers se donnent donc à voir comme des libérateurs, des ouvreurs de spiritualité, ou pour le dire avec leur propre terminologie (le mot revenant dans la moitié de leurs morceaux) des « élévateurs de conscience ». Humbles (leur blase signifiant littéralement « les sous-performants ») fumeurs de oinj, éternels adolescents se réclamant de Nietzsche (Dieu est mort, le sur-homme c’est toi) et de Spinoza (l’homme n’est pas un empire dans un empire, mais une partie infime de la Nature totale dépendant des autres parties), les très jeunes protégés de Flying Lotus chantent donc pour éclairer la Beast Coast de Brooklyn, et après elle, les foules.

Issa Gold, caution intellectuelle du duo, ne cessant de citer Marx sur son twitter, fustigeant le renoncement général de la classe moyenne américaine et son opium catholique (« Never let them tell you that we’re all the same and fuck Cristianity because it’s the only doctrine that preaches that god and enlightenment is outside of man. ») pour lui opposer un panthéisme résolu : si Dieu est, alors ce n’est qu’immanent, ce n’est que Nature. Et par Nature, il faut ici entendre un amas de feuilles – qu’elles servent à lire (« Nigga, read a book. Switch it up, fuck being the same ») ou à fumer (« Smoke a little tree, pour a little bit of OE »).

Pas d’autorité transcendante donc, chez Issa et AK, mais pas de relent nihiliste pour autant.

Si rien ne nous surplombe, rien non plus ne nous plombe. Cultive ton herbe et ta pensée, nigga, mais toujours en vue de t’éclairer. Affirmer qu’il n’y a pas de lumière supérieure à l’heure ne signifiant pas que nous soyons condamnés à l’obscurité mais bien au contraire que la lumière se trouve en chacun de soi, perceptible à qui saura activer son troisième œil (« When I find the truth hidden inside my brain / Elevate, don’t hesitate or watch them do the same / I’m a third eye shooter, light bearin’ from the feet up »). Pour peu qu’on ait la sensibilité ésotérique, on pense ici à Shiva et à son gyana chakshu, organe de vision localisé entre les deux sourcils et conduisant à la connaissance de soi. « Cellar Door » (plus belle expression de la langue anglaise sur le plan euphonique, dit-on) serait, dans cette hypothèse bouddhiste, l’ultime porte de cette cité que chaque individu incarne. Dans la Upanishads (l’ensemble de textes philosophie qui forment la religion hindoue), un être humain étant décrit comme une cité aux dix portes dont neufs d’entre elles (les deux yeux, deux narines, deux oreilles et la bouches, l’urètre et l’anus) conduisent au monde des sens et dont le dernier, le troisième oeil, celui de l’âme, conduit au monde intérieur.

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Les Underarchievers n’ont de cesse de le chanter : le seul miracle, c’est celui d’exister.

Les Underarchievers n’ont donc de cesse de le rapper : le seul miracle, c’est celui d’exister. La révélation se trouve en chacun de soi, qui sera entendue à condition que l’on se donne la peine de l’écouter – c’est à dire de se concentrer, les yeux retournés vers l’intérieur, de se reconnecter à soi. Or s’il y a 2000 ans, Jésus Christ se proposait d’assurer cette connexion à l’essentiel, aujourd’hui, c’est au hip-hop, nouvelle voix du peuple, de s’en charger (« Blowing like dynamite, we lead the masses like Jesus Christ »). Car c’est une évidence pour AK et Issa : les nouveaux prophètes, ce sont les rappeurs. « I’m a planner and a thinker, not a rapper ». La punchline ayant pris la relève du verbe, le track celle de la prière.

Chaque morceau du dernier album, à commencer (et qui commence) par « Luminescence » (la lumière froide, celle des méduses bleues, et qui, CQFD, solidifie le monde plutôt qu’elle ne le fait fondre) étant dès lors conçue comme une petite oraison lumineuse. Il y a celle de l’affirmation de soi, « Chrysalis », avec ses cordes et sa voix spectrale accompagnant l’éclosion du papillon. Il y a l’hymne à la joie, « Felicity », où l’on scande que que « the world is yours my nigga, better get your cup bruh ». Il y a l’ode à l’immatériel, « Ethereal » où Issa Gold affirme que le monde n’a besoin que de stylos, de beat et de papiers (de Verbe, cqfd) pour s’élever, et puis il y a encore « Radiance », « Quiscent » ou « Incandescent », autant de titres poussant naïvement leurs petites métaphores élémentaires (air, terre, eau ou feu), pour inciter l’homme à quitter son idéal sur-matérialisé et, dans un bon gros « Fuck them odds » en guise d’Amen, à s’illuminer.

« And now the sun child rise / And I’m just here to pave the way / For the ones walkin the road but don’t know where it’s safe / For the ones livin’ like slaves but they know they need change / For the one that don’t look inside but they stuck in the fake / Take a look inside, everything you need was given, hit the top »

The Underachievers // Cellar Door // Brainfeeder
https://www.facebook.com/TheUnderachieversOfficial

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