Elle, l’inconnue lorgnant sur le monde avec un faux air mutin. Elle, dont le visage luisant comme une boule de billard, reconnaissable entre mille, impose à mon esprit des images de collision entre Dusty Springfield et Cindy Crawford. Elle et ses grosses lèvres typiques des filles texanes, comme Drew Barymore. Ses grosses lèvres partout, exposées à la vue de tous, sur les magazines, les écrans, jusque dans mes toilettes.

Tout le monde commençait à déblatérer à propos d’elle. Dans le métro, au travail, dans les conventions pour appareils auditifs… Je recevais des mails me demandant ce que j’en pensais, des conversations de machines à café où cette question se dessinait sur des lèvres plus petites que les siennes : “est-ce vraiment bien ? Comment crée-t-on un phénomène ?” Il suffit souvent de remplir la check-list des médias, fermer les yeux sur les moqueries des internautes : c’est un coup à plusieurs bandes. Mais la musique ? Hormis la règle stipulant que chaque chanteuse blanche m’ennuie, Lana Del Rey m’horrifie car elle est la preuve de notre agonie. Entièrement désincarnée, la distance installée entre le disque et son auditeur témoigne d’une nouvelle idée de l’esthétisme. C’est dans la production, dans les instruments re-séquencés, les sons toujours retraités. Une musique qui laisse complètement observateur, plaintif. Oui, des chansons idéales à notre époque médiocre où l’on préférera toujours dire « désolé, je voulais pas, je ne suis pas assez fort, je regrette » que changer les choses.

L’exact opposé de ce drame, le positif de ce négatif, pourrait être les Plimsouls.

Image parfaite du chanteur, Peter Case emmène dans ce live de 1983 son petit monde à des sommets de nervosité. Un savoir-faire qui, déjà dans les si bien nommés Nerves, faisait son petit effet. Ici, le frisson prend des proportions dantesques : la simple voix de cet homme évoque la jeunesse, la chaleur, la volonté, de manière continue. Un robinet de bonheur brut racontant, encore une fois, l’autre histoire du Rock’n’Roll. La Californie n’as pas engendré que les Hells Angels et les Acid Head. Bien que Case ait connu Ginsberg (qu’il accompagnait lors de ses lectures et autres happenings beat dans les rues de San Francisco), les terres de soleil sous l’œil des Plimsouls lorgnent plus largement vers les Flaming Groovies. Ces rois de la frime se retrouvent partout dans le groupe : Rickenbacker, une classe d’enfer et Jumping in the Night dans la set-list. Une esthétique jamais portée par la masse, mais dont certains aficionados continuent à se souffler les mots de passe. Une lignée qui va jusqu’aux Dogs français.

Au-delà de l’histoire, ce qu’il faut regarder sans ciller c’est l’incroyable énergie et la libido de ce groupe. Chaque molécule d’air envoyée par les amplis touche son but. Les Plimsouls nous ont dans le viseur, nous qui sommes de l’autre côté de la scène. Et ils ont la ferme intention de viser juste. Sans aucune agressivité, ce groupe met l’auditeur à genoux en montrant une paume prête à s’écraser sur sa joue tendue. Mais jamais sans sourire. C’est ici qu’il faut se poser la question, savoir pourquoi Lana Del Rey nous annonce un sombrement de la société dans l’apathie. Il n’y a pas si longtemps, les icônes pop savaient provoquer autre chose en nous que la lamentation et l’effondrement. Madonna, ouvertement sexuelle, Diana Ross la femme forte, Tina Turner, condensé des deux versants précités. Pourquoi ne sommes-nous pas à la fête, quand les médias claironnent que le système s’effondre et les gouvernements que l’austérité n’est plus un choix, mais une nécessité ? À ce moment où le simple citoyen aurait le droit de tourner le dos, descendre dans la cave et prouver qu’il n’en sera rien. La vie restera une fête… Alors pourquoi, au dehors, les regards se morfondent et ignorent la volonté ?

The Plimsouls // Beach Town Confidential // Alive Records

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2 commentaires

  1. un article sur les Plimsouls: MERCI
    ce live est excellent, tout comme celui paru l’année dernière chez Alive!
    le dernier album de Paul Collins sorti en 2010 (chez Bomp ou Alive, même maison donc) est super également, j’en attendais pas grand chose, et il a retrouvé “l’étincelle” des premiers disques de The Beat
    à noter que les deux lascars (Paul Collins et Peter Case soit 2/3 des Nerves) vont faire une tournée commune! pas mal!

  2. Bien ton analyse Lana del Rey que je suis à 100% même si je ne suis pas comme toi. Toutes les chanteuses blanches ne m’ennuient pas, au contraire, ou alors tu restes confiné à un genre musical, je ne sais pas. Sinon pour bien enfoncer le clou, Lana Del Rey ne sait pas chanter, point barre, tout comme Sharon van Etten et bien d’autres mais bon je vais pas faire une liste. Je suis comme toi je déteste cette culture du mauvais goût. J’ai écouté les Plimsouls, sympa sans grande ambition mais sympa.

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