Ça ressemble à la B.O de Drive, ça prolonge la magie de Drive et c’est produit par le mec qui a failli réaliser la B.O de Drive. Quoi donc ? Symmetry, le projet perso de Johnny Jewel, co-fondateur du label Italians Do It Better. Une collection de vignettes instrumentales véhiculant une esthétique très 80’s, un double album qui voulait être soundtrack à la place du soundtrack. Authentique ou synthétoc ? Posons-nous la question.

C’est avant tout l’histoire d’un rendez-vous raté. Désolé, donc, mais il va bien falloir parler de Drive, le film, le décorum aux néons, le beau Ryan Gosling, le carton planétaire. Enfin, évoquer la chose, tout du moins. Car Johnny Jewel, avec son patronyme qui voulait tutoyer les étoiles, est passé à deux doigts de la consécration internationale. Celui que l’on retrouve derrière quasiment toutes les productions du label Italians Do It Better, qui a remis au goût du jour l’italo-disco en la plongeant dans un grand bain de codéine, aurait idéalement dû passer du statut de mascotte branchée à celui de figure identifiable par le grand public. Bref, il aurait pu transformer une aura grandissante en or massif, mais voilà, l’industrie en a décidé autrement. Et ce n’est pas faute de ne pas avoir fait les choses dans l’ordre…

Rewind. Fin 2007, après une première série de maxis remarqués, il sort le troisième album du groupe américain Chromatics – obscur jusque-là. La chose s’appelle… Night Drive. Elle est sous-titrée Original Motion Picture Soundtrack… mais le film n’existe pas. Du coup, chacun se fait le sien. On y entend un croisement réussi d’électro-pop et de disco ouatée sous haute perfusion cold-wave, une déambulation nocturne et suggestive en compagnie d’une chanteuse (Ruth Radalet) au timbre sensuel au possible. Succès critique unanime, hipsters en folie : le buzz autour d’Italians Do It Better est lancé. Dans la foulée, la presse s’enflamme autour de Glass Candy et Desire, deux autres des créatures de Johnny Jewel, tout aussi affriolantes mais moins cinématiques, plus directes. Ce que personne ne sait alors, c’est que Johnny s’affaire en parallèle avec son partenaire Nat Walker, courant 2008, à un projet purement instrumental, porté sur les scores de John Carpenter et Claudio Simonetti. Evidemment, les deux hommes ne travaillent pas dans l’intention de refourguer leur came à un studio hollywoodien, même s’ils en rêvent secrètement sans doute, non, ils le font en laissant branchés les synthés tard dans la nuit, simplement parce que c’est leur truc. L’affaire va durer trois ans – autant dire que les mecs ne se pressent pas, du moins pour l’heure… Et c’est là que Ryan Gosling intervient. Ouais, le grand blond avec les yeux cafard.

Casté pour le film qui le propulsera bientôt au firmament, Gosling, qui n’est pas une buse quand il s’agit de penser musique (il est la moitié du groupe Dead Man’s Bones), insiste auprès de la production pour qu’elle se penche sur notre ami Johnny. Rencontre à Los Angeles avec Gosling et Nicolas Winding Refn (le réalisateur), ils accrochent, ils adorent ce que vous faites, ils aimeraient bien vous confier la B.O de Drive. Johnny se met au boulot, il accélère le mouvement entamé depuis un bail, entre deux tournées avec ses groupes. Mais voilà, Drive n’est bientôt plus ce film d’auteur qu’il aurait pu rester (si l’on s’en tient à la filmographie de son géniteur), Hollywood veut en faire un blockbuster. Et tout d’un coup, il y a beaucoup plus de monde dans la machine, qui n’est plus pilotée par un unique chauffeur… Pour des raisons qui tiennent autant du timing (soudainement serré) que du système (les décisions viennent désormais d’encore plus haut), le score est finalement confié à Cliff Martinez (vieux de la vieille, connu pour son travail avec Steven Soderbergh, et accessoirement batteur des Red Hot sur leurs deux premiers albums). Ce qui reste un peu ballot dans l’histoire, c’est que Johnny avait eu le feu vert du réalisateur, qu’il a dès lors bossé comme un damné sur le projet, et que la B.O a finalement catapulté un Kavinsky dans la stratosphère (on attend de voir la suite…). Il est d’ailleurs toujours étonnant de constater à quel point un simple morceau (citons aussi le Real hero de College) peut cristalliser les passions dès lors qu’il est associé à une émotion en 16/9, alors que des centaines du même acabit ne trouveront jamais la route de la lumière…

Bon. Et Symmetry dans tout ça ?

Que penser de ce double album pharaonique (deux heures de son) qui sort opportunément après une B.O officielle toujours bien calée en tête de gondole ? Précisons d’emblée qu’il ne s’agit pas stricto sensu du travail réalisé par Johnny Jewel pour Drive. En fait, « Symmetry – Themes for an imaginary film » (ben tiens) est constitué pour moitié de ce boulot, et pour moitié des maquettes enregistrées bien en amont par le tandem Jewel/Walker. Clairement, si vous n’aimez pas les vieux synthés et les boites à rythmes des 70’s, passez votre chemin. Dans le cas contraire, sachez que ce premier volume fait beaucoup avec très peu. Un beat, une ligne de basse, des nappes… C’est à peu près tout. Les morceaux sont logiquement assez courts, ils s’enchainent pour illustrer chacun une scène qui s’avèrerait bien précise, et jouent parfaitement leur rôle de véhicule de narration. On a essayé d’écouter ça en pleine journée, mais avec le murmure de la ville en écho lointain, les gamins de la crèche qui s’époumonent en bas de l’immeuble, et celui de la chasse d’eau qui vient d’être tirée, autant éviter, ça fait tapisserie. En revanche, on a aussi essayé d’écouter ça la nuit. Quand tout est silence. Et là, les choses sont tout autres : cette musique habille l’espace, lui donne des reflets mordorés, l’habite d’une pulsation qui tourne comme un monde au ralenti, traduit ce danger latent qui est propre à la nuit. C’est très con à dire, mais prendre le volant à ce moment-là est une sérieuse option.

Johnny est beau joueur : il n’en veut pas au réalisateur de Drive, il a bien compris que l’affaire lui avait échappé parce que c’est juste du business, et que le succès du film doit aussi au business. Mais tout de même… Le son Italians Do It Better collé intégralement sur un blockbuster de cette trempe, ça aurait eu de la gueule. Alors, avec son pote Nat Walker, et toutes les heures de bande qu’ils ont emmagasiné, ils comptent sortir d’autres volumes de Symmetry par la suite. Et avant cela, dans les semaines qui viennent, le nouvel album de Chromatics, Kill for love. Oui, le groupe avec lequel tout a commencé. Album qui sera ici aussi sous-titré… Original Motion Picture Soundtrack. Encore un truc à écouter en roulant lentement, dans cet espace capitonné qui vous protège de l’extérieur mais le donne à voir sous un autre angle, se perdre dans les méandres de la city, avec l’odeur du tabac filtrée par le filet d’air froid de la vitre avant gauche. Et, pourquoi pas, un arrière-goût de métal chromé dans la gorge.

Symmetry // Themes for an imaginary film // Italians Do It Better
http://soundcloud.com/johnnyjewel/symmetry-themes-for-an 

9 commentaires

  1. C’est quand même très énigmatique cette connerie. Pour l’instant j’écoute et je cherche encore un peu les mélodies. Y’en a ou bien pas du tout?

  2. Oui, mais bon, c’est pas les Beatles. Plutôt que de mélodies, je parlerai de « motifs » mélodiques, des motifs qui s’insinuent insidieusement (ouh c’est joli ça).
    Il faut quelques écoutes. Au début j’avais aussi du mal car trop rachitique, et je ne suis de toute façon pas obnubilé par le son IDIB. Mais ça vient petit à petit, et une fois que ça rentre… c’est comme dans la femme du président, ça veut plus sortir.

  3. Drive m’a bien plu. La BO ne m’a pas marqué, faut que je revisionne le machin. En tout cas merci pour cette lumière faite sur les méandres des affaires cinematographique. Ton article me donne envie d’écouter la musique qui aurait pu coller à ce bon petit film. Merci !

  4. Si vous aviez mieux travaillé votre papier, vous auriez pu aussi dire que Refn n’est pas un étranger du son italians do it… puisque la BO de Bronson contenait déjà un morceau de Glass Candy… (et que Drive contient aussi du Chromatics, et du Desire).

  5. Cher Tetsuo,
    Merci de votre intervention ! Je n’étais ab-so-lu-ment pas au courant ! Parbleu ! Il y aurait deux titres signés Chromatics et Desire dans Drive ? Seigneur, serait-ce possible ?
    Je vais suivre vos conseils, et tâcherai à l’avenir de mieux travailler mes papiers.
    Bien à vous !

  6. Vous faites bien jeune homme / femme, ça ne pourra que faire du bien à ce site fort intéressant mais parfois si mal écrit… (je me demande : votre vocation est de travailler chez technicart ou bien ?)

  7. Cher Tetsuo,

    je n’aime pas trop le ton moralisateur que vous employez dans ces échanges, ni votre capacité à donner les bons et les mauvais points, quand bien même vos propos peuvent être véridiques.

    On ne vous a pas attendu pour tracer notre voie, papiers bons ou mauvais, et ce n’est pas vous qui allez nous apprendre à marcher droit,

    Ciao

  8. Je n’ai pas du tout la vocation à vous apprendre à marcher droit (je m’en verrais bien incapable), mais ce qui me peine le plus avec votre site, c’est une promesse non tenue : celle de suivre la voie tracée par Hunter S. Thompson (le nom et logo du site…) ou Lester Bangs. En effet, tout porterait à croire que l’on y trouve du contenu de qualité, aussi bien sur le fond (bien documentés) que la forme (bien écrits), au même titre que les papiers de vos maitres (?).
    Or, je ne peux que constater que ce n’est malheureusement pas souvent le cas… Mais bon, en effet, je ne suis personne pour vous dire que ou comment faire (et encore une fois, même si je le souhaitais je ne le pourrais). Mon avis ne vaut pas plus qu’un pet de poule, mais j’ose me permettre de le donner tout de même…

  9. Merci pour ton dernier commentaire, car il tend à prouver qu’on se rejoint au moins sur un point: je me contrefous de ton avis. A la revoyure (ou pas, plus certainement).

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