Humble Pie aura été l’une des tornades sonores les plus terrifiantes des années 1970. Piloté par le chanteur et guitariste Steve Marriott, ex-Small Faces, le Pie va produire les albums parmi les plus puissants et enivrants du début de la décennie 1970 et Marriott va s’attacher à fusionner heavy-blues et rhythm’n’blues avec une virtuosité époustouflante. A la tête d’un groupe dévastateur nommé Humble Pie, il saccagera les salles de concerts européennes mais surtout américaines avec un soin maniaque. Et puis tout va s’éteindre dans l’animosité… avant que les braises ne se ravivent un jour de 1979.
Humble quoi ?
1968. Steve Marriott est le guitariste-chanteur et compositeur des Small Faces, un des groupes anglais les plus importants des années 1960. Lié au mouvement Mod abreuvé de soul music dont fit partie les Who, les Small Faces ont opéré leur mue du format single à celui de vrai album construit qui n’est pas une simple compilation de chansons, aussi excellentes fussent-elles. Les Beatles, les Kinks et les Who ont compris le virage, les Small Faces vont un temps triompher avec le fantastique disque « Ogdens’ Nut Gone Flake » publié le 24 mai 1968. C’est une sorte d’album concept précurseur de « SF Sorrow » des Pretty Things (décembre 1968), de « The Kinks Are The Village Green Preservation Society » des Kinks (novembre 1968) et surtout de « Tommy » des Who (mai 1969).
Marriott a repéré le jeune et talentueux guitariste du groupe pop The Herd : Peter Frampton. Il n’a que dix-huit ans, mais s’ennuie déjà, The Herd étant une formation au public très féminin, attiré par les chansons sucrées du groupe, mais aussi par les jolis minois des musiciens, bien coiffés et bien habillés pour justement séduire cette audience. Marriott voudrait faire une musique plus blues, où il peut réellement développer son talent certain pour la guitare. Cela tombe bien, Marriott n’est pas un très grand soliste, et pense ajouter un guitariste soliste afin d’aller marcher sur les plate-bandes des groupes heavy-psychédéliques comme Jimi Hendrix Experience ou Cream. L’arrivée du jeune Frampton au sein des Small Faces ne fait pas du tout l’unanimité, voyant un renforcement du leadership déjà solide de Steve Marriott, qui joue de la guitare, chante, mais aussi compose la totalité des titres avec le bassiste Ronnie Lane. Les Small Faces donnent une poignée de très bons concerts avec Frampton dont quelques bribes sont audibles sur des compilations comme « The Autumn Stone ».

Devant l’opposition, Marriott décide d’aider Frampton à fonder son propre groupe. Il lui suggère notamment le nom du batteur Jerry Shirley, qui végète dans The Apolistic Intervention. Il n’a que seize ans, mais a une frappe redoutable, assez proche de John Bonham, le batteur du tout nouveau groupe de Jimmy Page : Led Zeppelin. Ce dernier est en train de réduire en cendres les clubs londoniens en cette fin d’année 1968.
Puis, en décembre 1968, les Small Faces sont invités à faire le backing-band pour Johnny Hallyday par leur ingénieur du son de longue date : Glyn Johns. Hallyday voudrait aussi avoir Jimmy Page ou Eric Clapton, soit un des grands virtuoses de la guitare anglaise avec qui Johns a travaillé, mais tous les deux sont indisponibles. Marriott a alors l’idée d’emmener avec lui Peter Frampton. Ce sera une fois encore l’occasion de tenter d’imposer le guitariste aux autres Small Faces. Durant cette semaine de sessions pour le disque « Rivière… Ouvre Ton Lit », le duo Frampton/Marriott accouche de deux nouvelles chansons : Bang ! et What You Will, preuve que l’association peut être bénéfique pour les Small Faces, tout comme les jams pour les morceaux de Johnny Hallyday. Mais le rejet et les tensions qui en découlent annoncent un dénouement de plus en plus inévitable.
De plus en plus frustré, Steve Marriott décide de continuer à aider Frampton à monter son propre ensemble. Jerry Shirley est auditionné et immédiatement pris. Puis le soir du Nouvel An 1969, lors d’un concert des Small Faces avec Alexis Korner à l’affiche de l’Alexandra Palace de Londres, Marriott descend de scène et annonce à ses camarades qu’il s’en va à la fin de la tournée. Il appelle le lendemain Frampton pour lui dire qu’il sera dans son groupe : tout est devenu évident.
Les Small Faces avec Steve Marriott assurent leurs derniers engagements professionnels en janvier 1969, et en mars 1969, le groupe est officiellement dissous. Frampton, Marriott et Shirley se remettent au travail, mais il leur manque un bassiste. Greg Ridley de Spooky Tooth se présente en audition, souhaitant jouer une musique plus heavy et blues, plus décontractée également. En avril 1969, Humble Pie voit le jour et commence à répéter de nouveaux morceaux, sous les yeux d’un journaliste du New Musical Express. Le quatuor veut se présenter au public. Sauf que le journaliste parle de super-groupe, un terme déjà utilisé pour Cream, et qui implique une forme d’aristocratie rock, pour qui on se doit d’avoir des attentes supérieures à n’importe quel groupe débutant. La pression devient de plus en plus forte, et lorsque sort le simple Natural Born Bugie/Wrist Job en août 1969, la pression est énorme. Humble Pie a signé chez Immediate Records, le label de Andrew Loog Oldham, chez qui Marriott était déjà avec les Small Faces. Le disque atteint la 4ème place des ventes britanniques, et conforteé les choix des quatre musiciens.
Péter le plafond avec du shit-rock
Humble Pie sort deux excellents albums coup sur coup : « As Safe As Yesterday Is » en août 1969 et « Town And Country » en novembre de la même année. Le quatuor déploie un rock vivant, d’une très grande richesse, croisant blues, heavy-rock, soul, folk, et country. La voix gigantesque de Steve Marriott et le lyrisme de la guitare de Peter Frampton emportent tout sur leur passage. Le groupe est cependant victime de son étiquette précoce de super-groupe en Grande-Bretagne. Aux Etats-Unis, les albums, mal distribués là-bas par Immediate dont la structure est en train de couler, sont fort mal reçus par la presse. « As Safe As Yesterday Is » est l’un des premiers disques à être qualifié de heavy-metal en 1970, et le terme est alors tout sauf flatteur. Mike Saunders de Rolling Stone écrit : « C’est un groupe bruyant, sans mélodie, un groupe de rock de merde au style heavy-metal plombé, avec des musiques fortes et bruyantes, il n’y a aucun doute là-dessus. »
Ce sont pourtant des disques de toute beauté, dont la richesse se révèle avec les écoutes successives, car Frampton, Marriott, Ridley et Shirley y ont mis beaucoup d’idées et de passion. La reprise de Steppenwolf Desperation, Stick Shift, Buttermilk Boy, As Safe As Yesterday Is, A Nifty Little Number Of You, Down Home Again sont autant de merveilles qui révèlent une alchimie unique. Si l’album « As Safe As Yesterday Is » atteint la 32ème place des ventes en Grande-Bretagne, tous les disques à suivre, simples et album, seront des échecs commerciaux. La situation de Immediate n’arrange rien, et Humble Pie apprend la faillite de son label en pleine tournée américaine en décembre 1969, se retrouvant sans un sou pour dormir dans un hôtel ou revenir en avion.
A son retour en Grande-Bretagne, il faut repartir de zéro, dans un climat de sarcasme assez important. Imaginez donc, le « super-groupe » qui se ramasse, alors qu’en même temps, les Small Faces devenus Faces sont en train de monter en flèche avec Rod Stewart au chant et Ron Wood à la guitare. En 1970, Humble Pie est approché par Dee Anthony, le manager de Spooky Tooth, Joe Cocker, Ten Years After, Traffic et J. Geils Band. C’est un mastodonte du moment, et son approche est inespérée. Anthony croit en Humble Pie, et veut en faire le nouveau Led Zeppelin. Il leur décroche un contrat avec la major A&M et décide de concentrer les efforts sur les Etats-Unis, le grand marché lucratif, par ailleurs plus réceptif à la musique heavy.

Humble Pie publie l’album « Humble Pie » comme une renaissance en juillet 1970. Il alterne entre des titres d’une puissance heavy-blues fantastique et inédite, et des chansons plus folk-country d’une très grande qualité. Le morceau d’ouverture Live With Me est une merveille absolue, irriguée de soul, de mélancolie, de blues et de heavy-music saumâtre. La reprise de I’m Ready de Muddy Waters est fantastique, et le brûlot hard’n’heavy Red Light Mamma, Red Hot est saisissant de puissance et de fureur. Parallèlement, Earth And Water Song est une pépite électro-acoustique inspiré autant de Simon & Garfunkel que de Neil Young. Sucking On The Sweet Wine est une merveille mêlant musique americana et folk anglais, magnifiquement chanté par la voix grave et profonde de Greg Ridley.
Humble Pie entame une ascension assez fulgurante qui débute par le classement de l’excellent album « Rock On » en 1971, 118ème des ventes US. C’est un disque qui propose quelques classiques fondamentaux comme Stone Cold Fever. L’oeuvre créative conjuguée de Frampton et Marriott est à son maximum, avec des titres merveilleux comme Shine On, Sour Grain, ou Strange Days. Ce dernier est une nouvelle épopée heavy blues’n’soul dans la lignée de Live With Me, avec une palette de couleurs plus riche encore.
Le 3 juillet 1971, Humble Pie joue pour le concert gratuit estival de Hyde Park à Londres, évènement devenu majeur depuis la participation des Rolling Stones en 1969. A cette occasion, le trio américain heavy ouvrier de Detroit Grand Funk Railroad est invité en tête d’affiche, la formation affichant des chiffres de ventes impressionnants. Les deux groupes sympathisent, et Grand Funk Railroad renvoie l’ascenseur lors de leur concert au Shea Stadium de New York, qui va battre le record des Beatles de 1966 en termes de rapidité de vente de tickets. Grâce à cette exposition hors-normes et à un rythme de tournée constant, Humble Pie et Dee Anthony finissent par avoir l’idée d’un double album live. Cela a notamment été bénéfique pour Grateful Dead avec le «Live Dead» de 1969, et le «Live Album» de Grand Funk Railroad en novembre 1970. Un album live est par ailleurs plus facile à enregistrer et à publier. Les concerts des 28 et 29 mai 1971 au Fillmore East de New York, quatre au total (deux par jour), sont captés et servent de matière à un double album dantesque qui est autant le reflet de la puissance live du groupe que sa capacité à improviser dans la longueur tout en tenant le public constamment par la gorge. L’incroyable I Walk On Gilded Splinters de Dr John est totalement réorchestré pour offrir une odyssée intense et mélancolique imbibée de blues lourd et incandescent, et dont les presque vingt-quatre minutes ne semblent avoir duré que le temps de quelques larmes sur une joue.
L’album triomphe par des versions dantesques de I’m Ready de Muddy Waters, mais surtout la baffe totale nommée I Don’t Need No Doctor, composée à l’origine pour Ray Charles en 1966. Le morceau devient une odyssée électrique heavy-blues totale, et va être un cheval de bataille scénique pour Humble Pie dans les années à venir. Tout au long de l’album, Steve Marriott impressionne par sa capacité à improviser vocalement, comme sur la fantastique introduction de I’m Ready. Si Marriott est né dans une famille d’ouvriers cherchant à arrondir leurs fins de mois en faisant de la musique. Son père Bill vend des anguilles en gelée, sa mère travaille dans une usine. Le premier est un excellent pianiste de bar, la seconde l’accompagne régulièrement au chant. Steve est un enfant prématuré de 1947, à une époque où ce genre d’enfant, dans l’Angleterre ravagée de la fin de la Seconde Guerre Mondiale, n’a aucune chance de survie. Mais le petit bonhomme d’un kilo neuf cent grammes survivra, et ses parents l’encourageront à accomplir une carrière d’artiste, eux qui n’arriveront pas à vivre de leur musique.
« Performance : Rockin’ The Fillmore » sort en novembre 1971. Il atteint la 21ème place aux Etats-Unis, 32ème en Grande-Bretagne, et fait un disque d’or aux USA. C’est l’un des très grands disques live historiques de l’histoire du rock avec celui des Allman Brothers Band et de Deep Purple au Japon l’année suivante. Le simple I Don’t Need No Doctor, sort en version raccourcie et atteint la 73ème place du Hot 100 américain. Humble Pie est en train de devenir majeur. Mais Peter Frampton décide à ce stade de partir en solo pour pouvoir pleinement développer ses chansons qui ne vont pas dans le sens choisi par Steve Marriott.

Heavy-soul et décadence
En décembre 1971, Peter Frampton est officiellement remplacé par David « Clem » Clempson. C’est un prodige de la guitare heavy-blues issu de Birmingham, forgé à la dure. Il a débuté avec le fantastique trio Bakerloo. Puis il fut membre des excellents Colosseum. Clempson est moins un leader qu’un fantastique musicien. Cela laisse de la place à l’écriture de Marriott, mais cela ne lui apporte pas d’auteur majeur pour venir le contester. Humble Pie est désormais doté d’un auteur principal, Steve Marriott, également chanteur, organiste et guitariste. Il est secondé par trois merveilleux musiciens : Jerry Shirley à la batterie, Greg Ridley à la basse et au chant, et Clem Clempson à la guitare solo et au chant. Sans ego majeur, c’est lui qui va encourager Marriott à développer son jeu, et à créer un vrai duel de guitaristes dans Humble Pie, dans l’esprit de Wishbone Ash ou Thin Lizzy. Mais c’est bien Marriott qui a pris les commandes du groupe, et va le mener selon sa vision.

La stratégie est d’abord gagnante, avec l’album « Smokin’ » qui sort en mars 1972. C’est un chef d’oeuvre absolu, époustouflante fusion de rhythm’n’blues, de heavy-rock et de blues. Marriott y expérimente pour la première fois l’utilisation de choristes soul sur plusieurs morceaux, et notamment sur You’re So Good To Me et 30 Days In The Hole. Le résultat est spectaculaire, faisant d’Humble Pie un authentique groupe de heavy-rhythm’n’blues. Steve Marriott n’a jamais chanté aussi bien. Clem Clempson apporte son jeu expert, et fait des merveilles, faisant hululer sa Gibson sur le dantesque I Wonder. Le talent et le courage finissent par payer : « Smokin’ » atteint la 20ème place des ventes en Grande-Bretagne, mais surtout la 6ème aux USA, avec un nouveau disque d’or à la clé. Humble Pie traverse les Etats-Unis, le Canada, et l’Europe comme un missile pendant presque un an non stop. Marriott joue les prêcheurs entre les morceaux, et le groupe dévore le public comme un loup enragé. Il est un très sérieux concurrent à Led Zeppelin, le côté frime en moins, et la soul brûlante en plus.
Désormais solidement établi, Steve Marriott décide de poursuivre son rêve de soul music. Il recrute un trio de chanteuses noires américaines : Venetta Fields, Clydie King et Sherlie Matthews, plus tard remplacée par Billy Barnum. Elles sont connues du chanteur pour avoir été les Ikettes avec Ike et Tina Turner, puis les Raelettes aux côtés de Ray Charles. Ce sont des choristes expérimentées de la soul music afro-américaine. Marriott les renomme les Blackberries, et elles accompagnent désormais Humble Pie en studio et sur scène. Ensemble, ils enregistrent le double album « Eat It », fantastique somme mêlant soul, rhythm’n’blues, blues, rock et country-folk. Le disque est ambitieux avec quatre faces distinctes : une première rock’n’soul, la seconde consacrée aux reprises réarrangées, la troisième acoustique, et la quatrième live en concert. « Eat It » grimpe à la 34ème place en Grande-Bretagne et à la 13ème aux Etats-Unis. C’est un très bon score pour un double album, mais les ventes calent, le changement artistique étant un peu trop important à avaler pour les fans de « Rockin’ The Fillmore » et « Smokin’ ».
La tournée est un immense succès, avec les premiers concerts japonais en mai 1973. Les concerts sont une vraie démonstration de force, avec la scène du Madison Square Garden de New York le 29 mai en point d’honneur, et deux Cobo Hall de Detroit une semaine avant. Mais l’ambiance au sein du groupe se dégrade de plus en plus. Marriott est devenu un consommateur conséquent de cocaïne, et développe une sorte de double personnalité. Le Steve normal est drôle et agréable, le drogué, surnommé Melvin par Jerry Shirley, est complètement paranoïaque, il explose sans raison et insulte tout le monde. Et le problème c’est que la drogue est de plus en plus présente dans sa vie. La pression est désormais constante. Il faut toujours faire mieux, et continuer à faire rentrer toujours plus d’argent.
Humble Pie a à peine le temps de souffler un peu avant de retourner en studio pour assembler « Thunderbox ». C’est un excellent disque, fort méconnu, mais qui a un défaut inhérent au peu de temps consacré à l’enregistrement : le manque de compositions originales. Sept des douze morceaux sont des reprises. Si le groupe a resserré les boulons, et a retrouvé le feeling heavy-rhythm’n’blues de « Smokin’ », ce manque d’inspiration est remarqué par la presse, qui privilégie Led Zeppelin, Deep Purple ou Uriah Heep, plus ambitieux artistiquement. En fait, et sans vraiment s’en rendre compte, Humble Pie est en train de développer une formule qui consiste à s’attacher aux racines du rock’n’roll et à en offrir une version pleine d’authenticité, sans fioritures inutiles. Ce que l’on va sous peu appeler le pub-rock. Humble Pie en est une version heavy. Et le groupe va le vérifier en étant un des chouchous du public lors du grand concert des Who au Charlton Athletic Football Ground de Londres le 18 mai 1974. Devant un public de lads issus des quartiers populaires, Humble Pie met en difficulté la tête d’affiche de la journée. Ce concert, comme celui du 6 juin au Rainbow Theatre, est un moyen de reprendre contact avec le public anglais après des mois à privilégier les grandes audiences nord-américaines. « Thunderbox » ne se classe pourtant pas en Grande-Bretagne, et peine à monter à la 52ème place du Top 200 américain.
La dislocation
Steve Marriott a installé un studio dans sa propriété, le Beehive Cottage, qu’il a nommé le Clear Sounds Studios. Humble Pie a pris la décision de ne plus tourner pendant l’été 1974 afin de se concentrer sur de la nouvelle musique, dans un climat que l’on espère plus apaisé. Cependant, ce n’est pas vraiment le cas. Marriott est dévasté par le départ de sa femme Jenny Rylance fin 1973. Elle souhaitait provoquer chez lui un électrochoc afin qu’il se ressaisisse et calme sa consommation d’alcool et de drogues. Il n’en est rien. Marriott passe son temps enfermé dans son studio, entouré de personnes peu recommandables comme Tim Hinkley, plus dealer que pianiste.
La musique avance pourtant, mais de manière très désordonnée. Shirley, Ridley et Clempson apportent leurs contributions sur ce que doivent être des morceaux d’Humble Pie. Mais il y a aussi un projet d’album solo, et des sessions avec un autre groupe composé de Ridley, le batteur Ian Wallace, et le guitariste Mickey Finn, qui deviendra le Steve Marriott’s All Stars. Shirley s’inquiète pour la santé de son ami, mais n’arrive plus à juguler un homme compensant sa tristesse affective dans une sorte d’abîme cocaïnée.

A la fin de l’année 1974, Dee Anthony sonne l’alarme : il n’y a plus d’argent dans les caisses. Si Humble Pie a bien eu des albums à succès, l’argent semble filer trop vite, et « Thunderbox » n’a pas apporté les revenus capables de laisser les musiciens tranquilles plus de quelques mois, tout en entretenant les diverses consommations de stupéfiants. Il faut donc repartir sur la route, et une tournée européenne est organisée pour relever les compteurs, dont une escale à l’Olympia le 9 décembre 1974. Le technicien éclairagiste de la salle Bernard Bonvoisin et son copain Norbert Krief assistent médusés à la performance.
Les fêtes de Noël passées, A&M se rappelle au bon souvenir d’Humble Pie en janvier 1975. Il faut livrer un nouvel album rapidement. La maison de disques a confisqué les bandes des Clear Sounds Studios et a également une exigence : que le groupe fasse appel à un vrai producteur, reprochant l’échec commercial de « Thunderbox » à la production de Marriott. Ce dernier fait appel l’ancien producteur des Rolling Stones et patron de Immediate : Andrew Loog Oldham. Il sort de plusieurs années d’addiction à la drogue, et a donc les idées claires. Lorsqu’il prend en main la réalisation du huitième album d’Humble Pie, il ne peut que constater qu’il va devoir travailler avec un groupe fantôme. Shirley, Ridley et Clempson viendront apporter quelques contributions aux Olympic Studios de Londres où Oldham travaille. Mais il devra surtout utiliser majoritairement les bandes des Clear Sounds Studios. Les trois musiciens sont très mécontents de la tournure des évènements, du choix de Oldham, et du comportement de Marriott. Mais il n’est pas possible de reprendre à zéro le disque. Finalement, « Street Rats » sort en février 1975.
Malgré son enregistrement laborieux et les critiques de ses propres musiciens, c’est un album fascinant. Il sonne comme du pur pub-rock poisseux. Le côté heavy est largement mis en sourdine pour un boogie-rock nerveux et parfois fantomatique strié de soul et de blues. Tout a été bon pour assembler le disque : des morceaux d’Humble Pie, des reprises sous forme de jams, des titres solos ou destinés aux All Stars. « Street Rats » a cependant sa cohérence, comme une errance dans les quartiers industriels de Londres, à l’image de la pochette. Il y a de vraies fulgurances comme Street Rat, Scored Out ou la reprise des Beatles Rain.
« Street Rats » ne fait guère mieux que n°100 aux USA. Malgré des ventes en déroute, Humble Pie décide d’entamer un ultime baroud d’honneur avec deux mois de tournée américaine en compagnie de Lynyrd Skynyrd, avec qui ils tournèrent déjà en Europe fin 1974. Le groupe reste féroce sur scène, et se refait un peu financièrement. Mais la séparation est déjà actée. Marriott va d’abord officialiser ses All Stars avec Greg Ridley, avant de publier son premier album solo, « Marriott », en 1976, encore sur A&M. Il effectue quelques concerts européens. Shirley rejoint Natural Gas, Clem Clempson fait équipe avec l’ancien chanteur de Uriah Heep, David Byron, au sein de Rough Diamond.
La traversée du désert
Steve Marriott connaît une éphémère ébullition autour de son nom après la séparation d’Humble Pie. Il est pressenti pour remplacer Mick Taylor au sein des Rolling Stones, il est même le premier choix de Keith Richards. Il sait qu’il doit se tenir à carreaux pour ne pas froisser Jagger, et fait surtout bien attention de ne pas chanter. Mais le naturel revient vite au galop : il prend l’ascendant scéniquement parlant sur Mick Jagger durant l’audition, redevenant instantanément la bête de scène d’Humble Pie un micro devant lui et et une guitare entre les mains. Jagger impose immédiatement son veto.
Marriott enregistre alors son premier album solo pour A&M. On le prévient que Dee Anthony, toujours manager de Peter Frampton, utilise des fonds pour financer la carrière de l’ancien guitariste d’Humble Pie, qui va devenir superstar avec le double live « Frampton Comes Alive ! » en 1976. Pamela Stephens, la seconde épouse de Marriott, expliquera que le chanteur tentera de confronter Anthony après des menaces de mort au téléphone, et se retrouvera dans un petit restaurant de New York devant des membres de la mafia calabraise. Shirley démentira cette version un peu romancée, mais ne contredira pas le fait que le groupe s’est fait siphonner ses fonds, sans avoir aucune certitude, la consommation de drogues ayant pesé lourd dans l’addition, ce qui pourrait expliquer la disparition de fonds par ailleurs fragiles. Humble Pie n’était pas Led Zeppelin, et ne pouvait pas prétendre à des arrivées massives de droits d’auteur et donc d’argent.
Pamela Stephens donne naissance au premier enfant de Steve Marriott, Toby, le 20 février 1976. Puis le couple se marie le 23 mars 1977 sans invités ni cérémonie. Steve Marriott est dans un dénuement de plus en plus criant. Si sa consommation de drogues a considérablement baissé, l’argent de la tournée d’adieu d’Humble Pie en 1975 fond irrémédiablement. Marriott refuse de se séparer du Beehive Cottage. Il est tout pour lui : c’est le souvenir de Jenny, c’est le fruit de son travail et de sa musique avec les Small Faces, ce sont les bons et les mauvais moments avec Humble Pie. Il en est souvent réduit à voler des légumes dans les champs voisins, rapine qu’il cache le matin à Pamela en expliquant qu’il est allé faire le marché tôt le matin, alors qu’il n’y a pas de marché alentour, et que la jeune femme l’a vu crapahuter dans le champ voisin avec une lampe.
En 1976, La Cour de Justice de Londres condamne Don Arden, le manager des Small Faces, à douze mille livres de royalties impayés. Il accepte de payer cette somme aux musiciens par virement mensuel. Après un seul versement, il disparaît aux Etats-Unis. Le coup de projecteur de l’affaire, le succès de la réédition des simples Itchycoo Park et Lazy Sunday, ainsi que la revendication du punk à la filiation avec le rhythm’n’blues des Who, des Pretty Things et des Small Faces déclenchent l’idée d’une reformation du groupe original. Le claviériste Ian MacLagan et le batteur Kenney Jones répondent présents. Ronnie Lane ne peut pas en dire autant : atteint de sclérose en plaques, il commence à être physiquement touché dans ses mouvements. Il est remplacé par Rick Wills. Les Small Faces font leur retour avec deux albums : « Playmates » en 1977 et « 78 In The Shade » en 1978, sans grand succès commercial. Les disques sont tièdes, la critique est dubitative, et l’échec est là.
Mais les ennuis ne sont pas encore finis. A la fin de l’année 1978, le fisc britannique réclame cent mille livres sterling d’impayés d’impôts datant de l’époque Humble Pie, des sommes que Dee Anthony aurait dû régler en son temps. John O’Leary, le nouveau manager de Marriott, conseille à la famille de fuir en Californie pour éviter la prison. Beehive Cottage a déjà été vendu pour une petite maison dans le quartier londonien de Golders Green afin d’éponger des dettes. Tous les biens servent au départ de Steve Marriott et de sa famille. Ils atterrissent chez des amis à Santa Cruz, et Marriott commence à travailler sur un groupe avec Leslie West de Mountain. Il n’aboutit cependant pas, et Marriott a besoin d’argent pour faire vivre sa famille. Il en est réduit à récupérer des bouteilles en verre pour collecter la consigne, comme un authentique clochard.
Pendant ce temps-là, le batteur Jerry Shirley a fondé le groupe Magnet sur les cendres de Natural Gas. Il est aux Etats-Unis, et malgré la précarité du groupe, les puissants managers de tournées US Leber & Krebs les ont signé. Ils ont en charge les destinées de AC/DC et Aerosmith, et pensent que ce petit groupe, mélange de résidus de Humble Pie et de Badfinger, pourrait avoir un avenir. Malgré un album en 1979, Magnet est dans l’impasse.
Jerry Shirley est resté en lien avec Steve Marriott. Le batteur vit à New York, le chanteur encore à Londres. Ils se croisent régulièrement, et Shirley voit la détresse de plus en plus évidente de son ami. Il sait son groupe Magnet en mauvaise posture. Marriott lui propose de tourner ensemble simplement pour se refaire financièrement. C’est là que Leber & Krebs, informés de la chose, décide de proposer une reformation d’Humble Pie.
L’étrange retour
Le management réclame une démo pour faire le tour des labels. Shirley et Marriott écrivent rapidement la chanson Fool For A Pretty Face. Ils l’enregistrent en trio avec Anthony « Sooty » Jones à la basse, membre de Magnet, début décembre 1979. Krebs part à la recherche d’une maison de disques, et revient rapidement avec un contrat avec ATCO, une filiale d’Atlantic dédiée au hard-rock, et une distribution en Europe par Jet Records, la maison de disques de … Don Arden.
Désormais doté d’un bon management et d’un label puissant aux Etats-Unis, Marriott et Shirley partent à la recherche d’un second guitariste. Ils invitent Clem Clempson à faire son retour. Il vient accompagné de Bobby Tench, chanteur et guitariste au sein du second Jeff Beck Group, des Streetwalkers et de Hummingbird. Les deux guitaristes travaillent à ce moment ensemble, et Tench aimerait bien jammer avec Steve Marriott, qui est pour lui une idole et un modèle vocal. Les quelques jours ensemble se passent bien, puis, les deux guitaristes rentrent en Grande-Bretagne pour les fêtes de Noël.
Clem Clempson appelle ensuite Jerry Shirley et lui annonce qu’il ne sera pas de la reformation d’Humble Pie. Si rejouer ensemble était sympathique, cela a ranimé de vieux souvenirs douloureux de la fin du groupe en 1974-1975. Par ailleurs, Steve Marriott picole encore pas mal, du brandy, une bouteille par jour. Et puis Clempson n’a plus envie de partir des mois sur la route aux USA. Il préfère rejoindre le groupe solo de Jack Bruce. Shirley appelle alors aussitôt Bobby Tench, qui semblait totalement inspiré à jouer avec Humble Pie durant les répétitions. Le guitariste répond immédiatement présent, et le quatuor peut entamer l’enregistrement de son nouvel album, celui du grand retour.
Le disque est rapidement écrit et enregistré aux Villa Recorders Studios de Modesto en Californie en janvier 1980. L’ambiance est excellente, créative, intense. Steve Marriott revit. Jerry Shirley est fier d’avoir réussi à sortir son vieil ami littéralement de la misère, auparavant sans domicile fixe en Californie à rapiner pour un peu d’argent. Il a désormais un salaire décent, un management et un contrat solide, et il peut à nouveau faire ce qu’il aime le plus au monde : de la musique. Il signe sept des dix morceaux de l’album « On To Victory », seul ou en compagnie de Shirley, Tench et Jones. Trois reprises soul sont au programme : Baby Don’t You Do It de Holland-Dozier-Holland, My Lover’s Prayer d’Otis Redding, et Over You d’Allen Toussaint. My Lover’s Prayer est aussi un défi pour Marriott, qui veut montrer qu’il est toujours un immense chanteur soul malgré le fait que sa voix se soit voilée à cause de l’alcool, la cigarette et la misère. La démonstration est brillante, tout comme le reste du disque, qui offre un Steve Marriott encore impressionnant, là où un Robert Plant en 1980 a perdu une partie de la magie de sa voix du début des années 1970.
Tench et Marriott se partagent les guitares, mais aussi le chant et les choeurs, Tench étant également un vocaliste puissant au timbre soul. L’alliance des deux voix est donc parfaite sur les refrains. La qualité d’écriture est aussi de retour, avec l’excellent Fool For A Pretty Face, You Soppy Pratt, Infatuation ou le heavy Take It From Here. Humble Pie se permet une incursion réussie dans le reggae avec le très bon Savin’ It. Entre Jones qui est un pur fruit de l’Amérique avec ses origines d’indien natif (Mohawk) et afro-américaine, et Tench qui est né à Trinidad, les sources nouvelles de groove ne manquent pas. C’est un peu le groupe de rêve pour Marriott, qui fusionne la musique blanche du rock et du heavy-metal, et les sources afro-américaines et caribéennes du blues, de la soul, du reggae, et du jazz. Pour arranger les choses, Tench et dans une moindre mesure Jones sont aussi des compositeurs, et allègent donc le poids qui repose sur les épaules de Marriott, déjà secondé par Shirley. Le seul bémol à apporter à ce très bon disque est sa production un peu trop propre signée John Elijah Wright. Certes, elle est bien dans l’esprit des groupes ATCO et de ce qui se diffuse sur les radios US, mais Humble Pie manque un peu de mordant hard.
Cette belle énergie est récompensée par le succès du simple Fool For A Pretty Face, n°58 des ventes US et qui tourne sur les radios. Et puis il y a celui de l’album « On To Victory » en mars 1980, directement n°60 du Billboard 200. Même le Canada salue leur retour en mettant l’album à la 89ème place. Et ces résultats sont obtenus alors que le groupe n’a encore donné aucun concert.
Leber & Krebs, en fin limiers de la scène américaine, décident d’assembler un commando de groupes aux réputations moyennes, pas encore de premier plan, mais sur le point de le faire. Ce sont tous des groupes solides sur scène, qui cravachent parfois depuis des années, et qui sont déjà appréciés du public. L’objectif en les assemblant sur une même tournée, c’est de fusionner les audiences, et d’élargir le public de chaque groupe. La tournée est appelée The Rock’n’Roll Marathon, et elle réunit Humble Pie, Frank Marino And Mahogany Rush, Angel et Mother’s Finest. La tête d’affiche est bougée en fonction de la réputation géographique de chacun, ce qui renforce l’impact de cette tournée, et permet de maintenir le succès soir après soir. Humble Pie passe un excellent moment. Si Steve Marriott aime encore faire la fête, il se contente de picoler et de prendre un peu de dope, mais dans des quantités bien moindres qu’avant. Cela n’affecte nullement son énergie sur scène et son comportement à côté. Shirley a retrouvé le Steve qu’il aime, drôle, vif, taquin. Les musiciens du Pie se font également des amis avec Mother’s Finest, énorme groupe précurseur de heavy-funk, également multi-racial.

Leber & Krebs sont satisfaits de leur choix alors qu’une de leurs locomotives de scène, Aerosmith, est en train de capoter complètement à cause de la drogue et de l’alcool. De leurs côtés, les musiciens d’Humble Pie sont à fond. Tout se passe de manière absolument parfaite, et le quatuor ne veut pas louper cette chance. Dès la fin de l’année 1980, il se retrouve aux Mediasound puis aux Soundworks Studios de New York pour assembler neuf nouveaux titres. Le disque doit d’abord être auto-produit pour essayer de reproduire le son live. Mais ATCO veut un vrai producteur aux commandes, justement pour éviter un disque trop cru. Aussi, il est décidé de faire appel au producteur Gary Lyons, qui a travaillé notamment avec Ian Hunter et Foreigner. Marriott décide de refaire le coup du trio vocal soul en embauchant pour l’album les chanteuses Robin Beck, Maxine Dixon, et Dana Kral. Marriott voudrait une sorte de nouveau « Thunderbox », cet album tant mal-aimé et incompris. Il voudrait enfin imposer sa vision du heavy-metal rhythm’n’blues.
Le second album de la reformation est très vite enregistré, dans un esprit live en studio, et avec davantage de mordant sonore, quoique encore policé par Lyons. La distribution européenne est désormais assurée par Polydor. « Go For The Throat » est encore un très bon album, plus heavy que son prédécesseur, et judicieusement dans l’évolution sonore de la heavy-music. La New Wave Of British Heavy-Metal (NWOBHM) est sortie du bois en 1980 avec Iron Maiden, Saxon, Def Leppard, Tygers Of Pan-Tang… Les Etats-Unis sont pour l’heure encore dans l’esprit de Fleetwood Mac, Foreigner, Journey et Boston. Mais Black Sabbath a fait son grand retour avec l’album « Heaven And Hell » en mai 1980, Judas Priest monte et des formations comme Metal Church piétinent en coulisses.
« Go For The Throat » est un album toujours un peu bancal, mais dont les fulgurances montrent un sens de l’histoire et une inspiration toujours intacte. Pour les aider, Krebs a fait appel à Richie Supa, qui avait déjà composé pour Aerosmith, notamment sur le titre Chip Away The Stone qu’Humble Pie reprend avec brio sur cet album. L’équation Marriott-Shirley-Tench fonctionne encore parfaitement sur Go For The Throat ou Lottie And The Charcoal Queen. Globalement, la musique d’Humble Pie tape plus fort, et c’est notamment parfaitement perceptible sur Driver, le morceau le plus heavy du disque, une œuvre de Marriott. On retrouve cette même envie d’en découdre que sur The Fixer sur « Smokin’ ». Humble Pie retrouve sa rage, même si le traitement des guitares de Gary Lyons a tendance à anesthésier le mordant.
L’ambiance des photos de back cover est très heavy-metal anglaise, le quatuor faisant le pitre devant un mur d’amplificateurs, les photos individuelles étant prises sur scène, dans des atmosphères rougeoyantes inspirées de l’esprit d’Iron Maiden ou Judas Priest. C’est justement avec ces deux groupes que Leber & Krebs décident d’intégrer Humble Pie dans un nouveau périple américain en forme de package. Les vétérans heavy rhythm’n’blues se retrouvent en compagnie des deux plus fines lames du nouveau heavy-metal anglais. Une fois encore, l’ambiance est excellente, le respect étant total pour les jeunes musiciens envers Humble Pie et leur esprit heavy-blues proche du peuple.
« Go For The Throat » va être considéré comme un disque trop heavy pour certaines radios californiennes, mais pas assez pour le nouveau heavy-metal US qui va faire émerger Metallica, Mötley Crüe, Slayer…. Ce compromis mal fait va pourtant avoir son petit succès avec une 58ème place US pour la nouvelle interprétation du morceau des Small Faces Tin Soldier, co-signé par Ronnie Lane. « Go For The Throat » ne fait cependant pas mieux que 154ème dans le Top 200 américain.
Humble Pie conserve son moral intact, et poursuit son périple américain après la sortie de « Go For The Throat » en juin 1981. Cependant, le groupe va être frappé durement par la fatalité. Le premier accident a lieu lors d’une soirée, lorsque Steve Marriott, discutant avec quelqu’un, la main gauche posée sur le cadre d’une porte, se fait écraser les doigts lorsque quelqu’un arrive derrière lui et la claque brutalement. La blessure est horrible, et les médecins lui prédisent au moins trois semaines minimum d’immobilisation. Il n’en est pas question pour Marriott, et au bout de dix jours, il est à nouveau capable de reprendre la route.
Et puis, alors que les concerts se poursuivent au Texas, le chanteur se met à tousser du sang. Il est emmené d’urgence à l’hôpital, et on découvre qu’il est atteint d’un ulcère de l’estomac. De nouveaux concerts sont annulés. Pendant sa convalescence, le groupe stocke le camion de matériel à New York. Mais celui-ci est volé, et Humble Pie n’a plus rien pour partir en tournée. Leber & Krebs finissent par jeter l’éponge, et le groupe se voit dans l’obligation d’abandonner. En quelques semaines, il est passé de la résurrection inespérée à rien.
Une fin tragique
Jerry Shirley et Bobby Tench repartent en Grande-Bretagne. Le batteur prend une activité de peintre-décorateur, avant d’être appelé pour faire partie du groupe du guitariste de Motörhead, Fast Edddie Clarke : Fastway. Tench, quant à lui, va connaître une carrière plus obscure, son passé ne lui permettant que de remplir quelques clubs anglais avec un répertoire de reprises.
Lorsque Steve Marriott sort de l’hôpital, il fait un séjour en Grande-Bretagne et enregistre avec un Ronnie Lane diminué l’album « Majik Mijits », qui ne sortira qu’en 2000. Il décide ensuite de se relocaliser à Atlanta, où la scène musicale est plus proche de ses aspirations. Avec Jim Leverton, Goldy McJohn et Fallon Williams, il refonde un Humble Pie et enregistre l’équivalent d’un nouvel album au Pyramid Eye Studio de Chattanooga. La musique est moins hard-rock, plus proche du blues-rock de club. Bien qu’un peu diminué vocalement par sa convalescence, Marriott se bat et propose encore quelques beaux restes comme sur Sweet Nuthins. Le groupe tourne pendant dix-huit mois non stop avant que McJohn ne s’en aille, puis que Jim Leverton ne puisse rester aux USA et doive retourner en Grande-Bretagne pour des raisons de visa. Il est remplacé par Keith Christopher, et plusieurs guitaristes, dont Tommy Johnson rejoindront la formation redevenu Humble Pie. A nouveau, Marriott et sa formation écume les clubs, les théâtres et les festivals. Après quelques démos début 1984 et un divorce d’avec sa femme Pamela, Marriott fait le choix de revenir en Grande-Bretagne.
Il poursuit le même répertoire, à savoir des reprises de blues, de soul, des Small Faces et d’Humble Pie. Il retrouve Jim Leverton à la basse, et Jerry Shirley à la batterie à partir de 1984-1985, le trio s’appelant Packet Oh Three. Marriott est ruiné, il est hébergé chez sa sœur. Il reprend sa carrière et commence à tourner régulièrement en Europe, au Canada et à nouveau aux Etats-Unis. Il retrouve une amie d’enfance, Manon Piercey, avec qui il se met en couple, et avec qui il aura une fille : Mollie. Steve Marriott tente de se débarrasser de ses dernières addictions d’alcool et de drogue. Malgré cela, il a grossi, il se dégarnit et son apparence est débraillée, toujours en salopette, bien loin de son look de jeune Mod des années 1960.
Il a aussi développé une vraie haine des majors du disque en souvenir de ses galères avec A&M et du lâchage en rase campagne de ATCO après la séparation d’Humble Pie. Il décline plusieurs propositions de grandes tournées et un contrat avec EMI, ce qui décourage Leverton et Shirley, qui finissent par repartir de leurs côtés. Le Packet Of Three s’arrête donc. Il sera suivi par les DT’s puis les Official Receivers. Il enregistre un album solo pour Trax en 1989, « 30 Seconds To Midnite », et assure deux cents concerts par an. Il s’achète alors une péniche et pense s’installer dedans une fois restaurée avec sa troisième épouse, Toni Poulton, qui a succédé à Manon Piercey, et avec qui il se marie en 1989. Pour le moment, ils vivent dans un cottage qu’ils louent dans le village d’Arkesden.
Fin 1990, Peter Frampton renoue avec Marriott, et les deux envisagent de reformer le Humble Pie original pour un album et une tournée mondiale. En janvier 1991, Steve et Toni prennent l’avion pour Los Angeles, où le chanteur retrouve Frampton dans son studio afin de commencer à écrire le futur album. Deux titres sont enregistrés : The Bigger They Come et I Won’t Let You Down. Puis Marriott commence à se sentir mal-à-l’aise avec le projet de reformation, qui risque d’impliquer une signature sur une major, en l’occurrence Atlantic, le label de Frampton. Il décide de rentrer à Londres en avril 1991. Dans l’avion, il se met à boire abondamment, frustré, aigri. Toni ne le supporte pas, et le couple se dispute.
Après l’atterrissage, et avec un jetlag conséquent, le couple part manger au restaurant avec un ami, et Marriott boit de nouveau abondamment. L’ami propose de les héberger pour la nuit, Steve et Toni acceptent, mais le couple se dispute en se couchant. Au petit matin, le chanteur décide de prendre un taxi et rentre à Akersden. Il prend du Valium pour tenter de trouver le sommeil, et après avoir allumé une dernière cigarette, il s’endort lourdement. A six heure trente du matin, un automobiliste de passage sur la route voisine appelle les pompiers après avoir vu un cottage en flammes. Lorsque les pompiers arrivent sur place, c’est un brasier, la chambre à coucher à l’étage est difficile à atteindre. Finalement, il trouve un corps déjà très abîmé entre le lit et le mur de la chambre. Marriott a été réveillé par le feu, mais désorienté par l’alcool, les cachets et la fumée, il s’est retrouvé prisonnier du mauvais côté de la pièce, à l’opposé de la porte. Steve Marriott est mort officiellement le 20 avril 1991 à l’âge de quarante-quatre ans.
Bien que sa fin de carrière fut erratique, Steve Marriott fut un chanteur, un guitariste et un compositeur exceptionnel, et même à la fin des années 1980, il était encore doté d’un authentique talent. Le coffret « Hallelujah : 1973-1983 » réunit les deux albums de la reformation d’Humble Pie, les bandes de 1982-1983, ainsi qu’un concert au Winterland en 1973, au sommet de la puissance du groupe. Avec ce nouveau line-up avec Anthony Jones et Bobby Tench, Humble Pie était encore un très bon groupe de heavy-rock’n’soul, qui n’a pas eu l’opportunité de développer pleinement son potentiel. Steve Marriott est en partie fautif de par ses excès, mais le destin et sa fin tragique rend la coda de sa carrière infiniment triste. « Hallelujah : 1973-1983 » vient raviver les dernières braises incandescentes d’une carrière de ce feu follet du rock anglais, terminée dans les cendres d’un cottage de l’Essex.
