Quand le cancer de l’estomac de sa mère a eu fini de la tuer, Sufjan Stevens a lâché sa main, laissé passer trois ans, et attrapé son banjo pour écrire un disque.

We’re all gonna die » (Fourth Of July)

Il y a un peu plus de quatre ans, j’installais Sufjan Stevens à la droite de Dieu, persuadé que le bonhomme méritait sa part d’éternité, matière qu’il façonnait en orfèvre, quelque part entre le Crazy Horse des grands soirs du père Young et ce rêve américain en bandoulière qu’on pourrait appeler Americana, mouvance un peu floue mais pesant lourd dans l’idéal et la vision que s’en font les petits Blancs dans mon genre, suffisamment naïfs pour regarder de l’autre côté de l’Atlantique avec les yeux de l’amour, selon le précepte que la Pop avec un « P » majuscule ne sera jamais française et que toute la musique qu’on aime, elle vient de là, elle vient de l’autre côté du grand bleu. Le disque s’appelait « All Delighted People » et pour en revenir à Dieu, il était logique que le Sufjan le joue avec une paire d’ailes accrochée dans le dos, tant on y marchait dans les nuages tout en ramassant ses dents. Deux ans plus tard, la mère de Sufjan Stevens mourait d’un cancer de l’estomac. Il aura fallu trois ans au fiston pour le coucher sur disque. « Spirit of my silence I can hear you / But I’m afraid to be near you / And I don’t know where to begin / And I don’t know where to begin. » Moi non plus, tiens.

Lost in the video club

Le maniérisme de la voix, le sujet principal de son disque – « comment faire son deuil ? » -, sa mère et son beau-père plein phare sur une pochette qui ressemble à ces vieux polaroïd rangés dans la boîte où il est écrit « famille » pour le meilleur et pour le pire, la lumière d’une chambre d’hôpital qui te déborde des oreilles au moment du dernier souffle et des punchlines de fils blessé du genre « What could I said to raise you from the dead ? » : sur le papier, tout ça pue l’indécence, la mise en scène de sa propre douleur, le tire-larme à coups de banjo, etc., etc. Rien de tout ça n’arrive avec « Carrie &Lowell ». Sufjan Stevens est un drôle de songwriter pas forcément marrant. Qui raconte ici cette mère dépressive, alcoolique et qui quitta le domicile familial sous le regard de ses jeunes fils (si on en croit ses textes, Sufjan Stevens a un frère) : « When I was three, and free to explore, I saw her face on the back on the door. » La mémoire des vieilles plaies reste vive, chez lui, et ça se comprend : « When I was three, three maybe four / She left us at that video store » (Should Have Known Better). Va-t’en encaisser un truc pareil quand toute ta musique ressemble au chamallow qui te sert de système nerveux. Tu m’étonnes qu’il ne soit pas devenu rocker.

dbfa1978Disque de mort, de pardon et de mémoire, « Carrie & Lowell » reflète les paradoxes de son auteur : épure et sophistication, poésie et cadavre dans la chambre d’hôpital, vide à combler et écriture débordante : « I should have known better / Nothing can be changed / The past is still the past / The bridge to nowhere / I should have wrote a letter / Explaining what I feel, that empty feeling. » Sufjan Stevens ne crie pas ; il te fait chialer en silence, planqué derrière son banjo et ses souvenirs. Il a beau chercher ses mo(r)ts pour dire ce vide qui tente de trouver sa place, tenter de raconter l’étrange lien qui le relie à cette mère maintenant morte, lui chanter son pardon malgré toutes ces blessures visiblement pas tout à fait refermées, c’est le parfum de l’évidence qui flotte sur « Carrie & Lowell » : des « We’re all gonna die » se succèdent, ad lib, à la fin de Fourth of July, titre qui autorise cliché et manque d’imagination au moment de le décrire : bouleversant, tout simplement. Parce qu’à la fin, il n’en restera pas qu’un : à la fin, il n’y aura plus personne.

« I forgive you, mother »

Planté il y a peu sur un balcon fumeur, tandis que la foule s’agitait sous la boule à facettes, un ami a eu cette phrase toute con mais tellement vraie, à propos de « Carrie & Lowell » : « Il y a les disques qui sont bien, et ceux où il se passe quelque chose. » Un putain de paradoxe, encore une fois, au vu du temps écoulé avant d’arriver à coucher autant d’épure sur partition, de ces certitudes qu’il ne trouve pas, tournant autour de celle qui a fait de lui un orphelin, de la beauté simple et presque joyeuse de certains arrangements sur lesquels il chante « I forgive you, mother / I can hear you / And I long to be near you / But every road leads to an end / Yes, every road leads to an end » à une mère qui semble l’avoir rendu malheureux de son vivant et qui a enfoncé le clou for ever en crevant d’un cancer de l’estomac, laissant son fils à ses regrets, ses larmes et sa lutte contre un silence qui pèse ici parfois des tonnes alors que son banjo est si léger. L’occasion parfaite de laisser le mot de la fin à un songwriter qui compte, bordel : « I’m light as a feather / I’m bright as the Oregon breeze / My black shroud / Frightened by my feelings / I only wanna be a relief. » Amen.

Sujfan Stevens // Carrie & Lowell // Asthmatic Kitty Records
http://music.sufjan.com/

  •  
  •  
  •  
  •  

7 commentaires

    1. Nan mais c’est sûr, c’est qu’un avis perso. Autant vous devez apprécier les compliments, autant les critiques négatives paraissent difficiles à assumer ?!

      Je (juste moi) considère que quand on écrit sur l’Art, on peut se permettre de faire un effort.
      Vulgariser, c’est très très bien ! Être vulgaire, ça l’est moins.
      « Putain », « con », « chialer », « tu m’étonnes », on se croirait dans la cour de récré. On parle bien de « Carrie & Lowell » ?
      Sur « Brothers » des Black Keys, l’esprit de la chronique sonne bien et elle est bien écrite.

      Faire un site internet, ça prend cinq minutes. Se créer un compte Deezer/Spotify aussi. Écrire une review comme celle-ci, idem.

      Après, c’est peut-être effectivement la ligne éditoriale de Gonzai de faire croire qu’on est potes.
      Ce n’est que mon avis et Gonzai a l’air de plaire, ça doit être suffisant pour vous.

      Je suis tombé sur cette review via google, je saurais pour la prochaine fois.

  1. gwado, la seule ligne éditoriale de Gonzaï, c’est d’être subjectif et honnête, copiner avec le lecteur et se la jouer cool, on s’en fout, vraiment. Tu n’as pas aimé mon papier ? OK, no souci. En revanche, je ne vois pas en quoi il est vulgaire. C’est pas parce qu’on trouve un disque magnifique qu’il faut prendre des pincettes, non ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.