Le groupe Suede, c'est un peu comme Cyril Hanouna : il y a ceux qui adorent et ceux qui détestent. Pas de juste milieu. La marque des grands groupes ? À l'occasion de leur nouvel album, « Night Throught », on est allés demander au chanteur Brett Anderson et son bassiste ce qu'ils en pensaient.

Des graffitis dégueulasses. Voilà ce que je suis en train de mater. Dans la salle de bain de la suite de l’Hôtel Amour à Paris où je patiente, le « street artist » André a dessiné partout le même personnage à la con qu’il dessine depuis vingt ans. Anyway, j’attends mon tour pour l’entrevue avec les Anglais de Suede. Pour Gonzaï, notre créneau se place entre une vieille dame des Inrocks et un mec âgé de Rock & folk à la coiffure blanche et soyeuse.

Si j’ai toujours été contre la gérontophilie pop, je fais une entorse au règlement pour Suede. J’ai toujours aimé ces gars. Une classe folle, des chansons terribles, certains disques magnifiques. Un groupe que les fainéants ont foutu dans le wagon de la Britpop 90’s, quelque part entre Pulp, Gene, Menswear et autres Shed Seven. Un groupe que l’on a souvent traité de pédé, aussi. Noël Gallagher en 96 : « Suede ? On dirait un peu les Schtroumpfs, non ? Le mec prend de l’hélium pour chanter ?». Maniéré et prétentieux ? Peut-être. En tout cas, Suede est un des derniers groupes pop à s’être créé une véritable identité artistique : mystérieuse, classe, raffiné, décadente et sexuellement ambiguë. Certains ont souvent reproché au groupe de copier Bowie. Même s’il y a une pointe du Thin White Duke à paillettes période Queen Bitch, Suede se réclame avant tout de The Smiths. Le nom du groupe vient d’ailleurs d’une chanson de Morrissey : Suedehead. Les deux groupes partagent la même attirance pour cette esthétique précieuse et sophistiquée. En 1983, sur la pochette de « Hand In The Glove », les Smiths utilisaient un cliché homo-érotique représentant la porn star gay 70’s Leo Ford, cul à l’air. Dix ans plus tard, sur la pochette de « Dog Man Star », Suede paie son tribut aux Smiths avec un autre cul à l’air. Si Leo Ford est décédé lors d’un accident de motorcycle, Suede évoque la même obsession pour les figures hollywoodiennes décadentes des 50’s : sur le morceau Daddy Speeding, c’était le froissement de taules de la Porsche 550 Spider de James Dean. « Broken glass for teenage boys/Trapped in steel and celluloid »

Des rideaux de velours rouge, des intérieurs de théâtre rococo, des paroles qui font référence au teenage angst et au poison. Leurs pochettes signées Peter Saville (Joy division, New Order) mais aussi un sens aigu d’une certaine réalité sociale purement anglaise : la violence des jeunes hommes modernes. Un soupçon d’Orange Mécanique mêlé au romantisme d’Oscar Wilde. « The young men fighting in the clubs/P-45’s and cheap champagne. »

Les influences du groupe, c’est aussi du Talk Talk new age période « Spirit Of Eden ». Ou bien encore la froideur gothique chic teintée de filtre bleu du « Ocean Rain » d’Echo & The Bunnymen.

Le dernier disque de Suede s’appelle « Night Throught », il est beaucoup plus réussi que leur avant dernier, « Bloodsport ». L’album est accompagné d’un film conçu comme un vidéo clip géant. Réalisé par Roger Sargent, il aborde les thèmes de la perte d’un être cher, de la dépression et de la prise de cachets et d’alcool qui en découle, la violence : bref, tout le décorum de Suede.

Quelle était l’idée derrière le film, et comment s’est faite la rencontre avec le réalisateur Roger Sargent ?

Brett Anderson : L’idée est venue juste après avoir fini l’album. Quand on finit un disque c’est toujours un processus très long, et tu as besoin de le finir complètement, d’aller au bout. On s’est aperçus que l’album tenait vraiment bien au final, comme un tout. On s’est dit qu’au lieu de faire un clip pour chaque morceau, pourquoi ne pas faire un film sur l’album entier ? On s’est demandés comment faire pour que les gens écoutent ce disque du début à la fin. Tu sais, on vit une époque où l’on zappe beaucoup, et on voulait trouver une solution pour que l’album puisse s’écouter d’une traite. Alors l’idée de collaborer avec Roger Sargent est venue. Je lui ai expliqué de quoi parlait le disque, des thèmes abordés : la famille, les relations. Des choses auxquelles il était sensible. Le film raconte un couple mis à l’épreuve après la perte de son enfant.

Ce scénario, c’était votre idée ?

Mat Osman : C’est une part de notre idée initiale, oui. C’est important de savoir que l’on ne savait pas ce que Roger allait faire. On lui a juste donné les thèmes du disque, après il en a donné son interprétation. Nous ne l’avons pas dirigé, il avait carte blanche. On n’a pas voulu faire de clip on a voulu donner une vision du disque, pour qu’il puisse s’écouter, se vivre en entier.

Le disque s’ouvre sur le morceau When You Are Young, qui sonne déjà comme un classique de Suede. Avec le retour de Ed Buller à la production, c’était une volonté de revenir au son de 1993, celui de « Dog Man Star » ?

Brett : Pour beaucoup la référence est l’album « Coming Up », définitivement. Mais on n’a pas cherché à écrire des chansons pop comme à l’époque. Cela aurait été stupide, car l’époque a changé, et nous avons changé aussi. La liberté que nous avons aujourd’hui est bien plus intéressante. Mais je pense que oui, on retrouve un peu de cette vibes de 1993, même si les chansons sonnent plus acoustiques ce qui les différencie de « Coming Up », qui était plus artificiel.

Mat : ce n’est pas juste à propos du son ou de la manière dont les chansons sont produites. Ce qui est important pour nous, c’est qu’au final le disque ait une structure, qu’il soit équilibré pour être écoutable du début à la fin. Ed Buller a toujours su trouver l’harmonie qui nous convient. Plus qu’un producteur, je le vois comme un musicien à part dans le groupe. Par son travail, il collabore pleinement à la vision de Suede.

Au milieu du film, pour le morceau Like Kids, on remarque une référence à la pochette de « Dog man star » : un homme nu allongé sur un lit, la même fenêtre derrière. Pour quelles raisons avez-vous ajouté ces clins d’œil ?

Mat : En fait à l’origine on ne voulait pas apparaître dans le film. C’est une histoire assez triste, de rapports familiaux tendus, de thèmes sombres. Roger nous a dit que c’est quand même une part de Suede, donc on a choisi d’apparaitre par ces clins d’œil. Il nous a présenté les choses ainsi : dans une scène de flashback, le protagoniste se souvient de sa jeunesse, des fêtes, de l’innocence. Et Suede fait partie de son univers à ce moment, c’est pour cela que les visuels de « Dog Man Star » apparaissent en arrière-plan. Comme tu l’as remarqué, le mec bourré sur le lit est une référence directe à l’esthétique de Suede. C’est aussi une séquence où on dédramatise un peu, en insufflant de l’ironie dedans. Car le film est assez oppressant.

Brett : Ce qui est intéressant, c’est que c’est un peu sur le même principe que l’album a été réalisé. Le film est aussi important que la pochette. C’est ce qui représente le disque, comme s’il s’agissait d’une grande photo ou une pochette XXL. La vidéo de Like kids reprend quelques éléments de Suede mais on s’est fait discrets. Si tout le film ressemblait à des jeux de références qui tournent autour de nos personnes, ce serait devenu embarrassant au final, je pense, ah ah !

Suede a toujours eu une forte identité esthétique, ce film en est encore la démonstration. Notamment cette vison d’une jeunesse anglaise prolétaire un peu paumée qui se réfugie dans l’alcool, la violence, la drogue…

Brett : Cela reflète une part de la réalité dans laquelle nous avons grandi. Cette esthétique se réfère à des personnes que j’ai pu connaître, avec qui j’ai grandi. Ce genre d’Anglais aux attitudes extrêmes, grandes gueules, qui arrivent à l’âge adulte avec ce sentiment qui mêle anxiété et rage. L’esthétique de Suede reflète la vraie vie.

Mat : La vie n’est pas une chose propre où l’on se sent en sécurité…

Brett : … C’est une vision réaliste : De vrais gens, de vraies vies. Ensuite, avec Suede, on choisi de travailler sur le romantisme de cette vie, de ces gens et de leurs sentiments. C’est ce mélange de romantisme et de violence qui donne cette esthétique. Un peu bizarre, je le concède…

« À ceux qui ne nous aiment pas, on a juste envie de leur répondre d’aller se faire foutre ! »

Vous avez fait remarqué dans une interview : « Avec Suede, soit on nous adore, soit on nous déteste. Il y a rarement un juste milieu ». Comment expliquez-vous cela ?

Mat : Je pense que cela renvoie à la pertinence de notre musique : Si tu fais quelque chose sans trop de substance ou de sentiments, cela ne va pas t’engager plus que ça : La prise de risque est minime. Cela donne un son que tu peux écouter en fond, une sorte de bruit vaguement agréable. Suede est un groupe qui a toujours mis son âme dans la musique. Si cela plait aux fans, c’est qu’il s’y retrouve. Pas seulement quelques hits comme Beautiful Ones. La musique que l’on fait raconte quelque chose de personnel, comme on le disait juste avant, qui parle aux gens. A l’inverse, si tu n’aimes pas Suede, c’est peut-être en raison de la voix, par exemple. Un des reproches que j’ai le plus entendu porte sur la voix de Brett. Ou alors tu n’aimes pas le son, etc…

Brett : La musique est une passion intense, on peut dire. Certain répondent positivement avec un grand amour. D’autres non. Pouvoir provoquer cette réaction c’est ce qui nous motive. On n’est pas juste des pretty little faces chantant la bouche en cœur «la la la la la ». On n’a jamais cherché cela. On a toujours mis nos tripes sur la table, si je peux dire. Nous n’avons jamais fait semblant.

Mat : C’est ce que l’on ressent à travers l’album et à travers le film : un engagement total. Pousser les limites, se mettre à nu. Après on n’est pas en train de quémander de l’attention ou de l’amour en demandant : « Est ce vous nous aimez ?». À ceux qui ne nous aiment pas, on a juste envie de leur répondre d’aller se faire foutre !

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Crédit : Gerard Love


Avec le recul, je trouve que certaines de vos meilleures chansons sont sur les faces B, notamment celles compilées sur le disque « Sci-Fi Lulabies ». Des morceaux comme W.S.D, Killing of the flash boy, My insatible One ou To The Bird, C’est dommage que les personnes ne voient pas le potentiel de ces chansons…

Brett : Merci beaucoup, c’est un vrai compliment. Et oui, c’est un de mes plus gros regrets dans notre carrière : avoir laissé ces chansons s’envoler sur des faces B. Je regrette vraiment cela, car certaines sont les plus belles chansons qu’on n’ai jamais écrites avec Suede. C’est presque criminel d’avoir oublié ces chansons : To The Bird, High Rising, My Insatible OneTo The Bird, merde, c’est une de mes chansons préférées de notre répertoire ! C’est vraiment honteux. Pour tout te dire : ça m’empêche de dormir la nuit. Mais bon, qu’est ce qu’on peut y faire ? Dans un autre sens, si on regarde les choses positivement, c’est aussi pourquoi les personnes ont de l’amour ou de la haine envers nous. Je veux dire, il y a plein de vrais fans hardcore de Suede qui connaissent les trésors qui existent sur les faces B. Et il y en a plein d’autres qui ne connaissent pas notre répertoire, et qui nous jugent juste en nous ayant vu chanter Beautiful Ones à la télé. Il y a une vraie différence de niveau de jugement. Je pense que ces faces B, c’est aussi la raison pour laquelle les gens nous suivent avec passion depuis des années.

Ca vous ennuie encore qu’on vous mette dans le grand train de la Britpop ?

Mat : Oui. D’autant plus que je pense que c’est faux. Cela vient surtout des journalistes en fait, leur besoin de toujours mettre un groupe dans une case.

Brett : Plus on fera de disques, plus on marquera une distance avec le passé. Le groupe continue de se produire en concert ensemble. De plus on plus, on efface le passé. Ce que l’on fait artistiquement, si tu écoutes « Night Throughts », cela ne ressemble en rien à de la Britpop. Rétrospectivement, la Britpop je pense que c’est nous qui l’avons créé : notre premier album était le premier album qui a lancé cette vague, cette mode. On s’en est rendu compte très vite que l’on ne voulait rien à voir ou à faire avec tout ce courant. On s’en est vite éloignés en faisant un disque comme « Dog Man Star ». Quand tous ces groupes sont arrivés, la relation était bizarre, avec tous ces enfants qui nous désignaient comme leurs parents !

Vous avez une relation spéciale avec la France ?

Brett : Oh oui, parce que la France est le premier pays où on a joué en dehors de l’Angleterre. Je pense que c’était à Nantes en 1992, Pulp faisait notre première partie. C’était un genre de festival je crois, et c’était un concert incroyable. Le premier album de Suede avait très bien marché en France.

« En Angleterre, quand tu es connu, on te demande de parler de tout et de rien. On m’a déjà demandé mes conseils de cuisine… »

Mat : Cela fait partie des raisons qui font que j’aime revenir en France. Ici, le public nous a toujours pris au sérieux. Ce qui n’a pas toujours été le cas en Angleterre, où tout est toujours énorme, démesuré. À l’époque on était limite mainstream chez nous, tout est allé trop rapidement. Je me souviens que pour ma première fois en France, des journalistes voulaient nous rencontrer. Ils nous ont questionné sur des thèmes abordés dans notre musique : sur du songwriting. Grosse différence : les journalistes au Royaume-Uni ne parlaient pas de notre musique mais s’intéressaient plutôt au fait d’être au sommet, dans les paillettes… Tu sais, en Angleterre, quand tu es connu, on te demande de parler de tout et de rien. Je me rappelle qu’on m’a déjà demandé des conseils de cuisine, ou de parler de football. En France, ce n’est pas le cas. Ici, on est pris au sérieux, avec attention.

Dans vos paroles, justement, il est souvent fait allusion à la jeunesse. Les mots « young», et «animal» sont très présents…

Mat : Le mot « dead » aussi, Ha ! Ha ! « Young/Dead/Animal » : cela ferait un titre parfait pour notre prochain disque, ça. Brett, si je te dis les mots « young », « dead » et « animal », tu penses à quoi ?

Brett: mmhh… Suede ? Ah ah !

Pourquoi ce focus sur la jeunesse ?

Brett : Ah… Parce qu’on est plus tous jeunes, peut être ? Nan, je pense que c’est un bon prisme de la vie. Quelque chose aussi qui a à voir avec la rage qui t’anime quand tu es adolescent. Quand on était jeunes, on a composé la chanson So Young qui posait des questions sur l’instant présent, mais aussi sur le futur, tout en étant hédoniste. Maintenant oui, sur le dernier album le disque il y a un morceau qui s’intitule When You Were Young qui, pour le coup, est plus introspectif, il s’agit d’une sorte de réflexion : on regarde en arrière. « Regarde le chemin parcouru, quand tu étais jeune tu n’avais rien, si ce n’est des questions ». Ce n’est pas un regard triste, c’est un angle de vision différent. C’est inintéressant de voir le chemin parcouru, au niveau des paroles. Le thème des relations, notamment la famille, est très présent. Comme sur Learning To Be, mais avec un regard différent. Je n’écris plus les chansons d’un point de vue adolescent, nous ne somme plus jeunes. Et même si ce sont les mêmes thèmes que par le passé, ils sont traités différemment : plus posé, plus adulte. Cette évolution de point de vue est intéressante.

Vous ne regrettez pas que Suede ne soit pas devenu un groupe plus important ?

Brett : Disons que ça ne peut pas juste s’expliquer comme ça. On ne peut pas mettre un groupe et le classer dans le bac « des plus grands groupes ». Ce sont de nombreux facteurs aléatoires qui font la destinée d’un groupe. Ou pas. Pourquoi tel groupe devient énorme, d’autre autre, non ? Je ne peux pas répondre à cette question. Pour notre groupe, ce qui nous pousse à continuer, c’est l’envie de faire encore de bonnes chansons. Quand tu es un groupe énorme et monstrueux, tu arrives à un point où il t’est impossible de faire mieux. Tu seras toujours jugé en fonction.

Mat : C’est notre premier disque qui a tout déclenché : la chanson To The Bird dont on parlait tout à l’heure, les harmonies, les paroles, la structure, tout était vraiment étrange. Et quand on y réfléchit, c’est vraiment dingue que ça ait marché autant. On est une sorte d’exception. On n’a jamais trop cherché à passer à la radio ou à faire des tubes. Au fond, si on avait eu encore plus de succès et que l’on était un groupe énorme, je pense qu’on serait putain d’insupportables en fait, ah ah ah !

Suede // Night Throughts // Warner
http://www.suede.co.uk/

2 commentaires

  1. Thanks ! A la réécoute, Bloodsports est un bon album, qui préfigure tout à fait Night Thougts, mais il n’en a pas l’unité. Ce sont plutôt des morceaux aboutés mais quand même de très bons qui tiennent très bien. Sinon Oasis à côté de Suede, faut pas déconner, c’est du fish’n’ships pour sortie de stade. C’est sûr que le crétinisme brutoïde des Gallaghers colle mal avec la sophistication des Suede, Auteurs, et autres talents moins tapageurs que les supporters de MU. Sinon y’a de la coquillette dans l’omelette : Hanouna (vous avez du ripper grassement sur le clavier) et « Night Through ». Shame… Mais bon, racolage avoué à moitié pardonné.

  2. Cet article m’avait convaincu de laisser une chance à Suede, merci ça en valait vachement le coup. Maintenant, vous savez surement que Suede ont sorti une véritable bombe atomique “The Blue Hour”. Cette fois j’ai pas attendu votre article (c’est pour quand d’ailleurs!) pour m’y mettre.

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