@Holly Whitaker

Le groupe, formé à Brighton en 2017, a affolé les radars au point de vite devenir la « nouvelle sensation UK ». Un statut mérité vu les bombes atomiques lâchées sporadiquement depuis quatre ans. Mais l’album qui sort, « Bright Green Field », est-il au niveau de la hype qui entoure ce drôle de mollusque ?

C’est le schéma classique : des Anglais arrivent par surprise, te taclent à la gorge avec des tubes en puissance – Houseplants, The Cleaner, The Dial -, font monter la pression, signent sur un label qui en jette (Warp Records), puis arrive le moment où, enfin, l’album est prêt. Là, seulement deux issus possibles : le coup de foudre ou la débandade. Pas d’entre-deux. Pas d’avis mitigé à la mords-moi-le-nœud. « Tu sors ou j’te sors, hein, mais faudra prendre une décision », pour reprendre une réplique culte d’un film qui l’est tout aussi.

Invasion Allemande

On rembobine : Ollie Judge (chanteur-batterie), Louis Borlase (guitare), Arthur Leadbetter (synthé), Laurie Nankivell (basse) et Anton Pearson (guitare) forment le groupe en 2017. Au départ, ils jouent des reprises de jazz dans des clubs de Brighton, mais vite, ils s’aperçoivent qu’ils adorent le même disque, le premier album de Neu!. C’est tipar : Squid se lance dans le grand bain et sort ses premiers titres, avec comme fondation un rythme motorik. « Le krautrock c’est spécial, lance Louis depuis l’Angleterre où il est confiné. Quand je ferme les yeux et que j’écoute de la musique allemande plus ancienne, je la vois en noir et blanc. Et puis là tu as les premiers enregistrements de Kraftwerk et c’est comme un tableau de Jackson Pollock : tu vois la vie en couleur. » Des paillettes dans les yeux, le calamar t’en mets en barre. Le groupe commence à attirer les regards, notamment ceux qui considèrent à juste titre que le rock, c’est quand même mieux quand il y a des synthés. Squid est nerveux sans être pressé. Minimaliste sans être redondant. Répétitif sans être chiant. « Au début, on était plus sur de l’ambient. Puis on a divagué sur le punk et des chansons plus dansantes. Mais on était d’accord sur l’idée de continuer à explorer notre vision de la musique », explique Louis au moment d’entrer dans le vif du sujet : « Bright Green Field », le premier album prévu pour le 7 mai. « Cet album n’est pas figé sur un style en particulier ».

Imaginez un tableau minutieux, bourré de subtilités et d’éléments invisibles au premier regard. « Bright Green Field », c’est un peu ça. Une peinture qu’on a envie d’avoir chez soi pour l’observer en profondeur. « En s’intéressant aux détails, on a réussi à réaliser des choses qu’on n’avait pas encore pu faire avant. Le résultat est donc moins basé sur un rythme motorik et on obtient une musique qui possède une mosaïque de sonorités plus vastes. Et fatalement, c’est moins anthémique. » Attaché aux minimalistes (Steve Reich, Philip Glass, Terry Riley) et à l’idée de ne pas totalement comprendre les éléments d’une chanson dès la première écoute, Squid a élargi ses horizons. Surtout, « on ne voulait pas dire : ‘‘voilà le disque, il y a deux bons singles dessus, et le reste est bien mais pas aussi important.’’ Même si on a des singles que l’on sort pour ce disque, ce n’est pas un album avec des points de focalisation spécifique. C’est un ensemble : avoir un single, dans un projet centré sur le collectivisme musical, aurait été une erreur », formule Louis. Avec Houseplants, The Dial ou encore Sludge, Squid a déjà sorti ses singles. Il était temps de s’atteler à l’album, et de le bâtir comme un édifice.

Tu crois que le format album a de l’avenir, toi ? Je me souviens de ce que disait mon oncle : ‘‘tu ne peux pas rouler un joint sur un mp3 »

Durant l’entretien, on s’interroge sur le format album, et sur sa pertinence en 2021 dans une société où tout va plus vite, où les playlists et les clips rythment le quotidien. Qui écoute encore des disques exigeants et des chansons qui dépassent les cinq minutes sans appuyer sur « next » ? « C’est une rhétorique de boomers ça : ‘‘Les jeunes n’écoutent plus d’albums parce qu’ils souffrent d’un manque d’attention à cause des réseaux sociaux’’. C’est une idée fondée sur la nostalgie d’une idée fantasmée de la musique, celle du vinyle, et de l’écouter en buvant un verre de vin dans un fauteuil. Tu crois que le format album a de l’avenir, toi ? Je me souviens de ce que disait mon oncle : ‘‘tu ne peux pas rouler un joint sur un mp3’’. » On ne répond pas vraiment à la question. L’important est ailleurs, et dans « Bright Green Field », il y a à manger pour nourrir une famille de six durant plusieurs mois. Plusieurs morceaux font la nique aux études qui vous disent que, d’ici 2030, la moyenne d’un tube fera moins de deux minutes. Squid ne se plie pas aux diktats de la « pop music » pour rentrer dans un moule de toute façon trop étroit pour eux. « On voit la musique comme une forme d’expression, et peut-être qu’on a besoin de temps pour avoir le sentiment de réussir cette mission. Mais au-delà de ça, pourquoi arrêter quand tu sens qu’a un truc bon sous le pied ? ».

Ce besoin de prendre le temps est surtout lié au fait que le groupe considère le studio comme un instrument. Si Louis plaide coupable de « trop réfléchir certains éléments », leur façon de composer incite grandement à l’élaboration, couche par couche, d’une œuvre méticuleuse. Sans tomber dans la grandiloquence. « Au début, on va en studio et on enregistre tout en live, d’une manière très spontanée qui capture aussi notre nervosité. Une version brute, qui n’est pas celle qui finira sur l’album, mais qui sert de base pour la suite. Puis on s’occupe de peaufiner. On peut ajouter des éléments, mais aussi en retirer : c’est bien d’avoir plein d’idées, mais c’est mieux de réaliser qu’elles ne sont pas toutes pertinentes. » Cette prise de conscience du « less is parfois more », et le souci du détail, voire de la perfection, c’est le véhicule de Squid pour avancer sur l’autobahn du rock expérimental sans tomber en panne. Est-ce que « Bright Green Field » sera, avec le temps, le genre d’album que l’on cite quand on vous pose la question des albums que vous emporteriez sur une île déserte ? Oui et non.

Pourquoi ? Déjà, et même si on a envie d’apprécier la démarche, il manque un vrai single sur ce disque. Juste un. Si Paddling et Peel St. font le taf, et peuvent s’y substituer, ils n’ont pas la puissance des morceaux sortis avant sur leur premier label (Speedy Wunderground). Pour cette raison, c’est un non. Ceci étant dit, et c’est le côté fumeux de la critique musicale : prenez-le quand même avec vous, ne serait-ce que pour avoir le temps de l’écouter en boucle, et de découvrir tous les artifices dont regorge le disque. Surtout que la suite ne s’annonce peut-être pas aussi éclatante : « Après une expérience dense et brutale comme l’a été ce disque, je crois qu’on aura besoin de calme. Donc on va sûrement revenir avec des chansons plus douces et subtiles. » Avant que Squid ne devienne un mélange de Robert Wyatt et Steve Reich (en fait, ce n’est peut-être pas si mal), il y a donc cet album, à la fois brut et cohérent, à la fois direct et tordu. Point final à cet article qui prend des chemins de traverses pour dire quelque chose de très simple : « Bright Green Field » est un putain de disque.

Squid // Bright Green Field // Warp
https://squidband.uk/

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7 commentaires

  1. cette vaguelette de groupes toutes semaines certes certains ‘bnitos’, mais ne passe pas le cap pour la france & çà depuis 40/50 ans….

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