« What’s going on with Major Tom? ». C’est la question qu’on se pose quand un junkie astronaute devient un symbole d’unité pour le monde entier.
C’est même tarif pour tous en écoutant Space Oddity : on ressent un appel vers quelque chose qu’on ne situe pas complètement. Je me suis demandé d’où vient ce sentiment si précieux, à la frontière entre l’urgence et l’intime, porté par cette histoire anxiogène et dramatique et un David Bowie sidéral. J’ai vite vu qu’il n’y avait aucun indice parmi les contenus qui s’y consacrent. Il n’y a rien pour expliquer le phénomène culte de cette chanson. Ni son lien avec le film 2001, l’Odyssée de l’espace, ni avec la mission Apollo 11, ni encore avec les suites apportées par David Bowie lui-même. En fait, la réponse ne se trouve qu’ici. Pour donner une image, le personnage principal de la chanson, Major Tom, c’est un peu comme Le Petit Prince dans une version plus outrancière et dérangeante.
David Bowie a dit avoir été inspiré par le film 2001, l’Odyssée de l’espace sorti un an plus tôt
Major Tom explore un autre monde dans lequel il s’enfonce, sans aucun moyen de retour et avec un aplomb déconcertant. Ce n’est pas étonnant qu’en 1969, ce fut le drame à la BBC, quand cette chanson a été proposée comme bande-son originale pour l’alunissage, juste avant les premiers pas sur la lune. Avec sa thématique et son timing de sortie, tout juste calé sur la mission Apollo, le choix de la chanson était évident pour certains. Mais pas pour tous. Deux clans se sont gravement affrontés à la BBC. Les uns partisans du génie artistique de David Bowie, les autres trouvant le message de la chanson beaucoup trop sinistre pour cet événement historique. Ce sont eux qui ont gagné. Argumentant que Space Oddity était un “killjoy”, incapable de transmettre le bonheur et la joie à la hauteur de l’évènement. Ils ont banni Space Oddity de la radio jusqu’à ce que les trois astronautes reviennent indemnes sur Terre. Mais le premier camp a été plus malin. Encaissant d’abord le coup, puis comptant sur des relais à la BBC TV pour choisir Space Oddity comme musique de fond de l’alunissage. En effet, ce jour-là, tout le monde au Royaume-Uni a vu à la télévision les mêmes images floues de l’espace, au son de Space Oddity et au son de l’échec, selon les détracteurs. L’histoire retient que la décision aurait été prise par un technicien-programmeur, pointant une forme de négligence, peut-être subversive, mais isolée. C’est ce qu’on appelle un accident. Pourtant, cet accident s’est répété. Les programmes de la BBC TV diffusaient en boucle les récents exploits lunaires et tous les génériques de ces émissions ont été habillés avec Space Oddity, pendant que la censure se poursuivait à la radio, témoignant des tensions à la BBC.
David Bowie a dit avoir été inspiré par le film 2001, l’Odyssée de l’espace sorti un an plus tôt, tout en précisant l’avoir regardé en étant complètement défoncé. David Bowie était polytoxicomane et consommait « énormément » de cocaïne, d’héroïne et d’alcool, entre autres. Ces addictions sévères l’ont conduit plusieurs fois en cures de désintoxication. Sa consommation de cocaïne, en particulier, le rendait extrêmement paranoïaque et obsédé par des faits historiques sordides. Pour se faire une idée, des sources affirment qu’il s’en mettait tellement dans le nez que ses parois nasales ont été endommagées sans possibilité de cicatrisation, au point de subir une opération chirurgicale pour se faire greffer du cartilage. Le lien entre Space Oddity et le film de Kubrick s’arrête là.
Mais, la vie personnelle de David Bowie et sa consommation de drogues permettent une autre lecture de Space Oddity. Le chanteur a révélé que Major Tom était son tout premier personnage. Artiste prolifique aux multiples visages, David Bowie est célèbre pour incarner des personnages qui représentent ses alter ego. D’autre part, dans Ashes To Ashes (1980), l’artiste chante en refrain : « We know Major Tom’s a junkie ». Plusieurs éléments mettent en évidence que les paroles de cette chanson réifient Major Tom, terminant par le décrire comme une chose dont il faut se méfier. Major Tom est alors employé en tant qu’expression de substitution pour désigner la cocaïne. Des indices non explicites, présents dans trois autres titres : Hallo Spaceboy (1996), Slow Burn (2002) et New Killer Star (2003), accréditent cette analyse. C’est aussi sur les images du corps sans vie de Major Tom que s’ouvre le clip-testament de Blackstar (2016), deux jours avant la mort de David Bowie. Son agonie tenue secrète, alors qu’il se savait condamné par un cancer du foie depuis au moins un an.

Dans Space Oddity, David Bowie s’appuie largement sur son vécu. On pourrait résumer qu’on peut apprécier la consommation de drogues épisodiquement lors d’une fête, en consommant ou en tant que témoin, comme on s’amuse des célébrités qui mettent en scène leur consommation. La ligne “And the papers want to know whose shirts you wear” symbolise cette critique de la société du spectacle. Pour David Bowie, les artistes sont des marchandises dont la valeur grimpe en fonction de leur conduite. Le monde entier s’en divertit, tandis que les consommateurs pensent toujours être en contrôle : c’est courant, c’est bon, c’est juste pour la fête ou traverser la journée, mais au fond d’eux, il y a cette connaissance que ça ne va pas. Et un jour, en perdant ce semblant de contrôle, la dose est un peu trop forte, parce que c’est une super fête ou une journée particulièrement dense. Quand Major Tom annonce : “And I think my spaceship knows which way to go”, il laisse entendre qu’il ne va pas changer le cours des choses. Ainsi, devant sa propre perdition, tout ce que l’on peut faire, c’est dire à ses proches ou à sa femme : « écoute, tu n’as rien à voir avec ça, tu sais bien que je t’aime ». À l’image de Major Tom se sachant perdu et qui poursuit à la ligne suivante en s’adressant à Ground Control : “Tell my wife I love her very much, she knows”. Ce moment marque le point culminant de la chanson : il n’y a désormais plus personne pour aider. Major Tom est isolé, sans savoir où il va finir. De la même manière que nous ne savons pas de quoi demain sera fait. En 1969 comme aujourd’hui, le monde est chaotique et ce chaos n’épargne aucune sphère de la vie. Le monde que nous connaissons peut disparaître à tout instant, transformé par des évolutions brutales autant que par les crises.
Space Oddity n’est pas une chanson sur l’espace. Elle embrasse les peurs de l’Humanité. Les thématiques qui dominent la chanson : l’angoisse, l’isolement et la mort, permettent de traduire le vécu de l’artiste différemment selon chaque auditeur. En s’appuyant sur sa polytoxicomanie, David Bowie nous renvoie à nos propres conduites en les mettant dos à dos. La chanson se conclut par une forme agréable de détachement, soit une manière pour chacun de faire un lien entre ses propres craintes et ses propres espérances. L’espace éloigne autant qu’il nous rapproche au plan symbolique, mais la douleur marque mieux l’absence de frontière entre les individus. La chanson unit le monde entier par son message poignant qui met à vif toutes sortes de blessures. Space Oddity est une fenêtre de représentations qui révèle nos obsessions, à la lumière de notre vécu individuel. Major Tom offre à chacun une vue sur soi-même, exactement comme le fait Le Petit Prince. Comme lui, Major Tom invite à questionner le comportement des « grandes personnes », mais sans donner la possibilité de revenir tout à fait sain et sauf de cette introspection.