On a beau être fan de Bertrand Blier, de son flegme rigolard et de ses gauloiseries de bon aloi, certains aspects de la filmographie du bonhomme peuvent aujourd’hui questionner le spectateur. Et si l’idée d’un quelconque révisionnisme culturel qui consisterait à censurer une œuvre artistique révulse, certains thèmes abordés sous couvert de liberté sexuelle peuvent de nos jours laisser perplexe. Ce qui pouvait paraître salvateur en 1975 l’est-il encore en 2025 ?
« J’vois pas pourquoi je m’userais le chibre. Tiens tu veux que je te dise : c’est un trou avec du poil autour et pis c’est tout ! Rien qu’un boyau insensible. Nan mais regarde moi cette espèce de… On dirait une opérée sur le billard. On pourrait aller boire un canon au bistrot du coin, on la retrouverait dans la même position en rentrant. » Pas sûr que cette scène des Valseuses où l’on voit Depardieu et Dewaere se taper une Miou Miou frigide en levrette aurait aujourd’hui le regard approbateur du CNC. Plus qu’une campagne contre le film sur les réseaux sociaux, il est simplement fort probable qu’il ne trouverait pas de financement ou de distributeur. Les temps changent-ils, mon bon Boomer ?
En 1974, ce passage avait fait couiner les bourgeois, hurler les grenouilles de bénitier et les gamins de 68 en avaient redemandé. Le cinéma de Bertrand Blier faisait déjà polémique. Autre temps, autres mœurs : c’est particulièrement les forces réactionnaires qui en voulait au réalisateur. La chronique du Figaro parla même de « film nazi » sans qu’on ne comprenne vraiment en quoi ces loubards avaient à voir avec les bruits de bottes. Montrer des corps nus et une héroïne qui bien que shampooineuse de son état (traduction : une conne) se réalise le temps d’une escapade en découvrant l’orgasme, c’était vulgaire. Aujourd’hui, pas sûr qu’une jeune femme apprécie la « chosification » du personnage féminin. Et l’on ne pourrait pas lui en vouloir.

On entend de suite les vieux du fond de la classe : « Oui mais à notre époque on pouvait tout dire. » Sans que l’on sache vraiment ce à quoi tout cela fait référence. Pour avoir vu depuis quelques décennies des femmes « l’ouvrir » face à des hommes de la génération d’après guerre tout en se faisant traiter « d’hystériques » et de « féministes », le tout couplé à des « de toute manière, toutes des gouinasses », permettez d’en douter. Si considérer que le baiser du prince à Blanche-Neige est donné sans consentement, il est des paroles que l’on est bien content de moins entendre. Une époque, une connerie.
Blier, lui, a souvent eu affaire aux féministes qui criaient à la misogynie concernant Les Valseuses. Et par pure provocation, il voulut sortir son film suivant Calmos à l’occasion de « l’année de la femme ». Juste après son premier carton, il s’était retrouvé à sec sans vraiment savoir quoi tourner et c’est lors d’une séance de trois semaines d’écriture, enfermé avec son scénariste Philippe Dumarçay, que les deux eurent l’idée de faire prendre le maquis aux hommes après que les femmes ont pris le pouvoir.

Le film ? Débridé, sauvé par son casting et ses tirades de première catégorie, il souffre pourtant d’une histoire aussi bâclée et furieuse que peut l’être un Mocky. Un genre de Voyages de Gulliver gaulois, une ode au beaujolais et au tabac brun qui se détériore vite au fil de la bobine pour s’achever dans un délire surréaliste de troisième catégorie où les femmes asservissent les hommes pour les transformer en bites sur pattes. À l’époque, Blier adore les cinéastes italiens qui osent tout. Ferreri, Fellini. Faut que ça frappe, c’est la grande rigolade, l’explosion des sens. 68 a ouvert les vannes, on lâche les chevaux. Les micros trottoirs des journaux télévisés montrent des vieilles rombières et des papas qui ont traversé la guerre outrés par La Grande Bouffe. « Et ça gagne du pognon avec ça ! » On s’en fout, pourvu que ça fasse marrer ; ce sont les Trente Glorieuses, le fric coule à flots dans l’industrie cinématographique. Ça fait chier la psychologie. Perché entre les figures tutélaires de Céline et de Frédéric Dard, Blier joue au funambule quitte à pousser le bouchon, comme on va le voir, un peu plus loin.
Les femmes et les enfants d’abord
À notre connaissance Bertrand Blier n’a, à ce jour, jamais été inquiété personnellement pour une conduite déplacée. On ne peut pas en dire autant de certains de ses films qui dégoupillent des grenades amorales à tout bout de champ.
En parlant de champ, la scène de défloraison dans l’herbe de Jacqueline, 16 ans, par le trio en cavale des Valseuses, bien que poétique laisse aujourd’hui après réflexion un poil perplexe. Bon admettons, ce sont des personnages sans foi ni loi. En revanche, pas besoin de se transformer en père la pudeur pour trouver que le synopsis de Préparez vos mouchoirs pose en 2021 quelques questions. Avant de crier à la censure, voyez le topo : Raoul (Gérard Depardieu) cherche désespérément à rendre le sourire à Solange (Carole Laure), dépressive chronique aussi amorphe qu’un panier de courses. Raoul va alors faire « cadeau » de Solange à Stéphane (Patrick Dewaere) pour que la pauvre retrouve goût à la vie. Malgré Mozart et une collection de livres de poche pharaonique, Stéphane fait tout comme Raoul, chou blanc. Les deux compères décident alors que le contact avec les enfants serait peut-être une solution pour faire un électrochoc à la pauvre Solange. Et notre trio devient moniteurs dans une colonie de vacances. Riche idée puisque la demoiselle va y rencontrer Christian, un jeune bourgeois surdoué de treize ans qu’elle va, après quelques atermoiements finir par… dépuceler. Les deux amants finiront en taule et Solange… enceinte du pré-adolescent. À sa sortie en 1978 le film, interdit aux moins de 13 ans (sic) avant d’être reclassé tous publics en 1989 a obtenu rien de moins que l’oscar du meilleur film étranger. Sans vouloir interdire le film, on peut trouver cette fin délirante quand même pas très finaude, non ? C’était juste pour choquer le bourgeois ?
Il faudra quand même un jour se pencher sur cette obsession pour le thème de l’inceste dans les décennies 70 et 80, qu’il s’agisse de musique, de littérature et de cinéma.
Un autre ? Vous connaissez Beau-père, sorti trois ans plus tard ? Là, le personnage incarné par Dewaere fait plus que frôler la correctionnelle, il l’embrasse même à pleine bouche sous les traits d’une gamine de 14 ans qu’il a élevée. Après le décès de la mère, un beau-père, musicien raté, dans la panade résiste aux avances de sa belle-fille avant de craquer. Le tour de force du film réside dans le fait de nous emmener lentement vers l’inconcevable, l’inacceptable.

À sa sortie, la critique sera élogieuse et Janet Maslin du New York Times écrira : « Monsieur Blier raconte cette histoire très doucement avec autant d’attention à l’humour qu’à son érotisme. » Aujourd’hui, personne ne serait assez fou pour mettre un kopeck sur une histoire pareille et l’idée que Blier a pu plancher deux ans là-dessus… Provoc gratuite ? Envie de frôler la limite ? Aller titiller la corde sensible de Dewaere ? De casser du tabou ? Beau-père est d’un point de vue stylistique une réussite, mais il faudra quand même un jour se pencher sur cette obsession pour le thème de l’inceste dans les décennies 70 et 80, qu’il s’agisse de musique, de littérature et de cinéma. En tout cas, à sa sortie, ça passe crème alors que quelques années plus tard, Noce blanche de Jean-Claude Brisseau, avec Vanessa Paradis en lycéenne qui se tape son prof Bruno Cremer, fera scandale. La question n’est pas de savoir si l’on peut s’adonner à la fiction sur un sujet quelconque (c’est le propre de l’art) mais bel et bien le traitement du sujet. Et si Beau-père est évidemment une tragédie et que les circonstances atténuantes du décès de la mère plante le couple incestueux dans une situation particulière, l’adulte ne va pas non plus finir derrière les barreaux. À aucun moment Blier n’installe un jugement moral, les faits s’enchaînent inexorablement. La dernière scène du film, effroyable, montre même le personnage principal qui se réfugie dans les bras d’une nouvelle maîtresse après le départ de la gamine qui a disparu subitement. Pendant que la femme le cajole, une fillette s’approche de la caméra qui laisse supposer que ce sera bientôt son tour. Le tout dans un écran de pudeur comme vous l’avez compris…
La bêtise masculine est magnifique chez Bertrand Blier
Évidemment, en matière d’incarnation de la connerie masculine, le moins que l’on puisse dire c’est que Blier a décrit tout un bestiaire d’abrutis gratinés souvent obsédés par leurs bites et qui à bien y regarder n’en sortent jamais grandis. Dans cette galerie, on retrouve à peu près toutes les conditions sociales. Un commissaire magnifiquement campé par Bernard son père, pote avec un serial killer dans Buffet froid, un gynécologue qui s’acoquine avec un maquereau dans Calmos, des petits voyous, un chômeur, des travestis, un chanoine… Tous ont pour trait commun soit d’être aux bans de la société ou en passe de le devenir. « Vous ne voyez pas que c’est un homme fatigué ? À deux doigts du break » balance Jean Rochefort à une passante dans la rue dans les premières minutes de Calmos.

Si chez Blier la dépression est féminine, l’hystérie est bel et bien masculine. La crise de nerf de ces messieurs est permanente. Ça hurle, ça vocifère, ça becte, ça se planque derrière des saillies rabelaisiennes mais surtout, ça mérite une cure de repos et une bonne psychanalyse. Les ego des hommes sont toujours mal placés, centrés sur eux-mêmes. Et s’ils cherchent un bon camarade pour s’épancher il n’en reste pour autant pas moins individualistes. Rarement chamboulés par l’idée de trahir leurs potes, ils finissent toujours par devenir égoïstes et saisir l’objet de leurs désirs. Coluche quoique torturé, finit par coucher avec Isabelle Huppert dans le dos de Thierry Lhermitte dans La Femme de mon pote, Depardieu viole Dewaere dans Les Valseuses avant de récidiver dans Tenue de soirée avec Michel Blanc, quitte à vendre au passage Miou Miou à un mac après l’avoir rendu bonniche. Rebelote côté coup de vice dans Buffet froid où Gégé balance son ami le commissaire à l’eau alors qu’il ne sait pas nager. Ça bute à tout va. Bilan du film ? Onze morts. L’homme prend tout, même la vie avant que la grande faucheuse personnifiée par une Carole Bouquet glaciale ne clôture les débats. Quelle personne un tantinet équilibrée pourrait prendre ça comme modèle ? En poussant toutes les attitudes chez l’homme, Blier les rend grotesques et par là même nous aide à avaler la pilule.
Tout au long de sa carrière, il n’a pas arrêté de seriner que ce qui l’intéresse, ce sont les acteurs. Et qu’il se fout de raconter des histoires. Le réalisateur écrit quasiment exclusivement sur mesure mais ne parle pas à travers ses personnages. Aucun message, aucune morale : ils énoncent des faits et font réagir ses acteurs en fonction. Pas besoin de coller du sens à tout ça. « Il y a forcément un cul qui nous attend quelque part ! » Cette phrase cultissime des Valseuses résume pas mal le cinéma des années 70 du réalisateur. Quand on dit ça, on est juste un imbécile avec une fulgurance. Avouez qu’à l’exception du panache, il ne faut pas être futé pour vouloir traverser la France pour trouver un cul, non ? Chez Blier l’écriture, le bon mot va tout détruire sur son passage. La narration peut exploser juste pour une connerie. Et cahin-caha, l’histoire va se raccrocher à la prochaine punchline. Blier semble parfois dépassé par sa propre écriture mais, tout fan de Buñuel qu’il est, il choisit simplement de ne pas mettre de filtre.
L’amoureux des femmes
1989. Changement de braquet, Blier opère un virage à 180 degrés et va désormais focaliser sur la beauté des femmes invisibles. « À partir de Trop belle pour toi, les gens qui disaient “Blier est misogyne” ont commencé de fermer leur gueule, ce qui a fait un silence délicieux. » OK Bertrand tu marques un point. Après les films d’hommes, place donc aux films de femmes. Blier va alors prendre un malin plaisir à défoncer les clichés sur les beautés de magazine pour lui préférer une beauté cachée, intrinsèque à la gente féminine même quand elle a les deux pieds dans la merde, rabaissée au rang de galérienne, de femme de ménage ou de SDF.
Déjà le temps d’un moment, il avait permis au personnage de Miou Miou dans Tenue de soirée de passer de paumée qui rêvait de prendre un bain avec de l’eau chaude à petit reine qui va chez le coiffeur tous les jours. Et si bien sûr plus dure sera la chute, il mettait à l’honneur une femme de rien qui allait s’embellir pour devenir désirable. Même la figure féminine du loser Antoine joué par Michel Blanc a droit à son épanouissement à travers les yeux de Bob qui ne va pas tarder de l’enculer au propre comme au figuré. « Regarde-toi dans mes yeux, tu vas te trouver sublime. » Tout est une question de regard.

Et de fait, Blier va regarder Josiane Balasko dans Trop belle pour toi comme aucun réalisateur ne l’a fait auparavant. Avec sa simplicité, elle va dévaster le couple qu’incarne Depardieu et Carole Bouquet à la plastique si parfaite. Collette Chevassu (quel nom), secrétaire intérimaire, s’apprête à débarquer dans la vie de Bernard, patron d’un garage BMW, incapable de résister à cette fille pourtant « tarte ». Il a tout pour lui, Florence, une femme sublime, et deux enfants ; il a réussi mais tout va partir en vrille pour cette beauté cachée qui porte un anorak gris et des pulls informes. « Pourquoi soudain celle-là qui justement n’a rien pour plaire, pourquoi elle nous chavire ? »
La suite ? C’est Merci la vie en 1990 et le duo qui gueule fort c’est Anouk Grinberg et une Charlotte Gainsbourg qui a du faire des extinctions de voix pendant le tournage. Sans aucune histoire construite, le film avait pour ambition de montrer le domaine des possibles aux deux jeunes femmes qui allaient bientôt rentrer dans un nouveau millénaire. Quand on vous dit que Blier a viré sa cuti…
Mais le plus bel hommage du réalisateur aux femmes reste sans aucun doute cette séquence des Côtelettes où Philippe Noiret évoque le personnage de Nacifa qui l’émeut au plus haut point : « Avant, on disait bonne mais maintenant on dit femme de ménage. Enfin on dit toujours merde et faut toujours la nettoyer. Ça n’a pas changé. Travail de femme évidemment, femme étrangère évidemment. Femme qui n’a pas le droit de se plaindre, qui a tout juste le droit de trimer. Avec ses mains faites pour l’amour que personne ne regarde. Ses mains rougies par le travail, des mains qu’on ne montre plus. Je vous parle des mains là, je ne vous parle pas du reste. Le corps détruit par les grossesses, des seins superbes à l’abandon. Tous les bourrelets de la mauvaise bouffe, la beauté massacrée. Même dans les yeux, ça demande pardon. » Tout est dit non ?
Ado, j’adorais le cinéma de Blier. À mes yeux, c’était le mix parfait entre les gauloiseries à la papa, les punchlines à la Audiard et cet esprit seventies qui poussait les curseurs dans le rouge. Et puis ça partait dans tous les sens, ça vous explosait à la gueule sans qu’on ne comprenne vraiment où ça voulait en venir. Nous étions dans la première moitié des années 90 et connaître, aimer son cinéma était à mes yeux un gage de bon goût au même titre qu’écouter le Velvet Underground ou les Pretty Things. Avec mes potes Lyonnais que je visitais à chaque vacances scolaires, on se balançait des répliques à longueur de temps sans même réfléchir à leurs significations. Une bonne bande de branleurs, tous chevelus et lookés comme des freaks qui faisaient des petites conneries en s’emmerdant. Puis, l’un de mes meilleurs amis s’est mis à parler de morues pour parler de nos copines et j’ai tiqué. Puis, aux fils des ans ça a empiré, je me suis mis à bosser et lui a continué à glander dans sa vie de musicien raté qui utilisait toujours l’idiome bliesque. Jusqu’à ce qu’il parle de bougnoules, comme ça, à la fraîche et décontracté du gland. Pour moi il n’aimait plus Blier. C’était juste devenu un con, comme ses personnages. Je ne l’ai plus jamais revu.
on dit « la gent féminine » pas » la gente »
🙂
Emma
Grammar nazi
sinon je suis d’accord avec le reste et j’aime bien le ton.
Le puritanisme drapé dans un vernis de branchouille psycho-concernée , reste du puritanisme. A vos ciseaux !!
C’est non
blah blah blah pliez blair bierre berbere blier
Je trouve que le dernier paragraphe a le mérite de mettre le magnifique mot « bougnoule » en valeur.