(C) Gerard Love
1994: Kurt Cobain et Guy Debord en finissent avec la vie. Mais pendant que certains pleurent la mort du rock en se mouchant dans leur t-shirt Oxbow, des esprits plus affutés découvrent les débuts des raves en France. Maud Geffray du groupe Scratch Massive est tombée sur des images filmées en Super 8 d'une rave de 94. Elle les a mises en musique et nous explique son premier projet solo.

Et toi, tu étais où en 1994 ? Tu faisais chier Balladur à manifester contre le CIP ? Ou alors tu dansais le Mia, Stan Smith au pied, le regard froid ? Souviens-toi, 1994, c’est la poursuite meurtrière de Florence Rey et Audrey Maupin, Tueur Nés d’Oliver Stone, un certain Tarantino qui gagne la Palme d’Or pour Pulp Fiction sous les sifflets de la salle. C’est la dernière année de Mitterrand au pouvoir, Tabatha Cash qui parle aux jeunes sur Skyrock, les Counting Crows qui chantent Mr Jones. Depuis le temps qu’il patiente dans cette chambre noire, Cabrel est numéro un au Top 50. Et pendant que quelques cons écoutent encore les Pixies avec des Docks montantes aux pieds, une poignée d’illuminés commence à vivre la révolution techno en France. Maud Geffreay, moitié du duo techno Scratch Massive, est de ceux-là. C’est quand elle est tombe sur des images tournées en super 8 d’une rave à l’ambiance quasi post-apocalyptique que l’idée du projet « 1994 » nait. Vingt ans après cette année là, le disque sort aujourd’hui chez Pan European.

Maud, tu peux nous parler de l’origine du projet ?

C’est Christophe Turpin qui a filmé la soirée avec sa caméra super 8 en 1994 à Carnac en Bretagne. J’avais entendu dire que ces images circulaient sans jamais les avoir vues et je les ai eu en main il y a deux ans. Ce sont des amis commun, je ne connaissais pas Christophe, qui m’ont dit : « il faut absolument que tu vois ces images ». D’autres me disaient : « c’est dingue, tu apparais sur un truc, t’as 18 ans ». Au bout d’un moment je me suis dit, c’est quand même incroyable, il faut que je vois ce truc. J’ai rencontré Christophe, j’ai récupéré ces images et là j’ai halluciné car ces images étaient magnifiques, je trouvais ça très beau. Du coup j’ai cherché ce que je pouvais en faire, j’ai mis un peu de temps et je me suis dit ‘’ok, je veux pas en faire un clip ou autre, je vais en faire un projet spécial’’. J’ai re-trié, remonté, raconté à nouveau une histoire à partir des images de Christophe, et puis j’ai fait la musique en travaillant les deux en parallèle.

C’est un parti pris de mettre une musique non rythmique sur ces images, quelque chose de plutôt atmosphérique, avec une ambiance lancinante, cinématique voire même menaçante?

En fait j’ai cherché pas mal de trucs pour donner la couleur du film. Et très vite, je me suis aperçue que ce qui marchait le mieux c’était de ne surtout pas jouer la rythmique. Ce qui donne toute son ampleur et perme aussi de jouer avec le montage haché, rapide, d’éviter les long plans. Jouer l’antithèse d’une musique de rave, faire des drones de basses très longues, etc. Je voulais vraiment éviter l’écueil consistant à reproduire la musique qui passait à l’époque. Il fallait vraiment prendre du recul et permettre au spectateur de se lancer dans l’histoire sans lui indiquer basiquement l’ambiance initiale. C’était plus dans l’idée de réminiscence, ce que cela évoque dans l’histoire de chacun, des petits bouts de mots qui planent dans des basses très longues.

Tu as parlé de montage, tu étais impliquée dans ce processus aussi?

Tout à fait, le travail de montage était aussi important que la musique. C’est quelque chose qui s’est fait en parallèle. A l’époque, j’étais pas à Paris mais à Los Angeles pour bosser sur un film, et c’est Benoît Hické de la Gaité Lyrique qui m’a poussé à le finaliser pour son festival Fame. Il cherchait un film en guise d’introduction au festival qui fasse le lien entre cinéma et musique. De retour à Paris, j’avais trois semaines pour faire le montage et la musique. On a tout fait avec un ami qui s’appelle Basile Belkhiri. Pour ma part, j’ai fait des études de cinéma assez longues, j’avais déjà le langage cinématographique et déjà réalisé des courts métrage au préalable, donc je savais ce que je voulais raconter.

1897683_863273547036794_2357409587950330815_n

Dans le film, on voit un décor post-apocalyptique avec ses dunes, ses bunkers. Comme si les personnes présentes manifestaient leur joie au milieu de vestiges et d’artefacts de fin du monde…

Oui tout à fait, il y a de cette idée. Quand on regarde les images, le lieu de la rave est complètement dénué de repères visuels, de toute trace spatio-temporelle. On ne sait pas réellement où on est, et effectivement il y a ces genres de vestiges, même la manière dont sont habillées les personnes, cela reste très simple. On a l’impression que ce sont des oiseaux autour d’un butin, on ne sait pas trop, et ça donne ce coté inquiétant. J’ai essayé ces images là avec plein d’ambiances différentes, et dès que je mettais quelque chose d’un peu intriguant ça marchait dix fois mieux. Il y avait comme une intrigue qui se créait entre les regards des gens dans ce film.

Il y avait une volonté de sortir « 1994 » comme un bel objet en vinyle, plus le dvd. Le film ne sera pas beaucoup montré?

En fait le film sera montré dans certains festivals, oui, mais la volonté c’était d’avoir un objet hommage à toute cette période. Et ces images d’archives qui sont très rares, tournées en super 8, sont magnifiques. Je préférais avoir un beau coffret avec le DVD encarté à l’intérieur.

Je rebondis sur le contexte des années 90 que tu as bien connu. A l’époque, il y avait le coté chasse aux sorcières contre la techno. Les émissions de Dechavanne qui associaient techno et drogue sans arrêt. On est resté sur Le dormeur doit se réveiller

… Totalement. Avec le recul je vois surtout le contexte dans lequel j’évoluais. Le fait que je venais d’une petite ville portuaire, Saint Nazaire, où il n’y avait pas beaucoup de réseaux. Du coup, les raves amenaient tout un tas de rencontres, d’ouvertures, des personnes venaient de partout pour se réunir. C’était un rassemblement contre plein de choses trop instituées qui se passaient à l’époque. Il y avait une sensation très libérée dans ces rassemblements et quelque chose de très fortuit. On se posait là où on pouvait.

Et à Saint Nazaire, en 93-94 comment on était au courant des raves?

C’était vraiment du bouche-à-oreille, ça sortait même du bahut. C’était vraiment juste quelques initiés qui en parlaient. On était une bande, et puis de ville en ville ça grossissait. On hésitait pas à s’entasser à six dans une voiture et faire trois heures de route en pleine campagne, quitte à se paumer sur le trajet. Quand tu dis « chasse aux sorcières » c’était tout à fait ça, oui. Avec le coté chasse au trésor en plus. On avait les indices, on allait chercher le lieu, tout était mystérieux, jusqu’à la façon même dont le DJ allait jouer ses disques. C’était hyper étrange. On comprenait à peine ce qu’il faisait. Le son ne s’arrêtait jamais, le calage même des disques était quelque chose de secret, comme du vaudou.

scratch_massive

Les drogues faisaient partie de l’expérience, bon c’était pas des seringues dans le bras, non plus hein..

Ah ah ! Non c’était pas des seringues dans le bras. Oui bien sur la drogue faisait partie du truc. Moi jusqu’en 1994 j’étais vraiment dans le rock, des trucs cold wave, new wave, Manchester, tout ça. Et puis d’un coup j’ai basculé parce qu’il y avait les raves J’avais connu d’autres drogues. C’était des joints, de l’alcool et de l’ecstasy. D’ailleurs dans le film, il n’y a pas de bars, d’alcool, rien. C’était une autre façon de faire la fête. Et puis c’était très radical au départ, c’était assez extrême. Donc oui effectivement la drogue, de nouvelles drogues.

Comme tu le fais remarquer, à l’époque c’était zéro bar, zéro marque. Ton avis sur l’évolution du mouvement ?

Oui, c’est comme ça maintenant, c’est la suite logique de ce mouvement. Après il faut savoir se créer un chemin dans tout ça. Il s’agit pas d’être toujours pour ou toujours contre. Il y a des choses à moduler, à accepter. La vitesse à laquelle se créent les labels, les marques qui s’imbriquent dans ce mouvement. Il faut des petits sas d’acceptation, et trouver sa propre voie dans tout ça.

Scratch Massive a réalisé la bande originale du film Broken English de Zoe Cassavetes, le dernier album « Nuit de rêve » avait une ambiance cinématographique.. maintenant c’est le projet « 1994 ». Le cinéma nourrit ton travail ?

Les images sont une grande source d’inspiration dans le travail de Scratch Massive. J’y accorde énormément d’importance. Ce qui était intéressant dans ce projet, c’est que d’habitude on laisse le travail d’image à quelqu’un d’autre et on intervient pour la musique. Et là, c’était une jouissance totale, même si les images ont été filmées par Christophe, elles existaient au préalable, je me suis occupée de recréer à partir de ce matériel exactement ce que j’avais envie de faire au niveau du son mais aussi de l’image. On avait tenté de le faire auparavant sur le titre de Scratch Massive Closer, où on avait travaillé à partir du film Moi Christiane F drogué prostituée ( réalisé par Uli Edel, 1981, NDA). J’avais filé le film au photographe Marco Dos Santos, mais je lui avais délégué la chose. C’était quelque chose que j’avais très envie de faire, et là avec ce projet j’ai pu aller au bout du truc: image et son.

Est ce que le travail de composition de bande originale vous attire ?

Pour l’instant c’est aussi une histoire de temps. Et oui, on a fait des morceaux pour des bandes originales de film, mais on a pas fait de B.O. entière. En ce moment on en fait une deuxième pour Zoe Cassavetes, celle-ci sera complète. Mais je pense qu’on va s’accorder plus de temps pour réaliser d’autres bandes originales, car c’est quelque chose qu’on aime faire, oui.

Comment as-tu été immergée dans la culture techno ?

Le déclic s’est produit plutôt quand j’ai quittée St Nazaire pour Paris. Car quand tu commençais à faire des raves, à embrasser cette culture, ce n’était pas léger. J’avais vraiment l’impression de tomber dans un univers. Après ça m’a ouvert beaucoup de choses. Je suis venue à Paris continuer mes études de cinéma, et en parallèle, je passais beaucoup de temps chez des amis qui possédaient des platines, moi j’en avais pas. Je créais des petits set d’une heure. C’était quelque chose que j’adorais mais je ne possédais pas de matériel. Quand j’ai rencontré Sébastien (Chenut : l’autre moitié de Scratch Massive, NDA) qui était aussi en étude de cinéma, à deux on a commencé à acheter un sampler, des machines. Ça c’est fait petit à petit, on avait la même passion pour la techno. On a commencé à faire des morceaux tout les deux. Puis on a fait écouter tout ça à un label qui a sorti notre premier maxi. Ça a commencé sans que rien de tout cela ne soit très sérieux.

Quand on débarque pour faire des lives avec Scratch Massive, on me demande toujours si je chante, comme si personne ne pensait que je pouvais composer de la musique.

A part Chloé, Jennifer Cardini ou Morgan Hammer pour en citer quelques unes, les filles ne sont pas légions dans la techno. C’est un milieu macho tu penses ?

Oui, les femmes restent minoritaires. Il y en a encore très peu. Mais quand je prends du recul, je pense que c’est plutôt l’idée de se lancer qui était la plus difficile. On a toujours l’appréhension sur la technique, etc. On a des a priori comme ça, du style « c’est pas pour nous » ou « il nous faut un mec pour nous aider » . Ce qui peut s’avérer vrai, parce qu’à force, personnellement je préfère bosser à deux avec les machines. C’est aussi ce rapport-là qui peut être compliqué : les machines, les synthés, faut vraiment rentrer dans le truc. Quand on débarque pour faire des lives avec Scratch Massive, on me demande toujours si je chante, comme si personne ne pensait que je pouvais composer de la musique. Pareil pour les balances, on me dit « tiens tu veux le micro », comme si femme = chanteuse, parce qu’évidemment je ne pourrais pas faire autre chose dans le groupe. C’est un réflexe très établi, ça l’a toujours été, et malheureusement ce sera toujours comme ça. Mais bon, techniquement, ça pousse à franchir un truc, se dire qu’on en est capable en tant que nana. Mais je ne pense pas que le milieu techno soit plus machiste, en comparaison avec d’autres milieux qui le sont certainement autant, voire plus. Il y a des réflexes complètement stupides qui persistent malheureusement.

Il y a un nouveau Scratch Massive en cours d’enregistrement ?

Oui. Je pense que ça sortira en fin d’année. Après c’est un peu compliqué car il est réalisé entre Los Angeles et Paris, et j’ai l’impression que ça peut changer la couleur de certaines choses. Sur l’album d’avant (« Nuit de Rêve »), on avait envie de rester sur une couleur homogène pour l’album, et on avait défini certains synthés qui ont donné une couleur particulière, et que l’on avait réutilisé pour les basses, etc. On était restés sur cette lecture là. Pour le prochain, les synthés sont différents. Et on aime bien ne pas en utiliser quarante cinq sur un album. Comme on travaille dans un petit studio à Los Angeles, ça va donner une ambiance différente pour le prochain album. Le fait de composer là bas, dans une ville si différente, le rythme, le quotidien, etc… forcément cela va se ressentir sur le disque. Jusqu’à présent quand on écoute les morceaux, il y a un sentiment d’espace qui se dégage.

Maud Geffray (Scratch Massive) // 1994 // Vinyl/dvd chez Pan European Recording.
http://paneuropeanrecording.bandcamp.com/album/1994

Pour les parisiens Stan Smith au pieds, le regard froid : Une release partie de 1994 auras lieu le 30 Janvier 2015 à la Gaité Lyrique

(C) Gerard Love
(C) Gerard Love

1 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.