Deux théories sur l'évolution de l'univers s'affrontent. Certains pensent qu'après sa phase d'expansion, celui-ci explosera de l'intérieur sous l'effet de sa propre masse jusqu'à se rétracter dans son lieu originel : c'est la voie chaude. D'autres disent que son expansion n'aura pas de limite, que les étoiles s'éloigneront de plus en plus les unes des autres, sans aucun retour possible, jusqu'à ce qu'elles gèlent à mort, seules et perdues à jamais dans l'espace : c'est la voie froide. Et c'est aussi l'avenir de la pop, tel que nous le propose Scott Walker.

Il faudra s’habituer à voir de plus en plus de vieux fondre les plombs. Après Lou Reed, commettant un double album expérimental avec Metallica nommé « Lulu », et par là même renversant ses propres records dans les catégories de l’imbitabilité musicale et du suicide commercial – « Metal Machine Music ». Après les tournées-marathons d’Alan Vega, offrant l’occasion à ses fans d’assister d’année en année à la grabatisation d’une punk star, voici l’ultime album de Scott Walker, intitulé sobrement « Bish Bosch ». « Bish Bosch »… comment ne pas éclater de rire en le disant ? Puis comment ne pas penser au matériel d’outillage de la célèbre marque allemande : voilà métaphoriquement ce qui semble attendre l’auditeur. Un vrillage de tympans à la mèche béton, en mode perceuse à percussion. Et pourtant. Ce serait oublier que l’homme a déjà écrit un bon tiers des plus belles chansons jamais composées ; et ça, je ne le permettrai pas.

C’est pourquoi il faut envisager « Bisch Bosch » comme une partie de Counter-Strike face à une team d’Allemands qui s’entraînerait 24 h/24 avec des petites oreillettes pour s’envoyer des ordres du type « Schnell, schnell ! » ou « Raus! Feuer ! ». Frustration et incompréhension. Alors autant commencer par une partie contre son petit frère. Et ce petit frère, c’est n’importe quel album – tous accessibles – des Walker Brothers, trio de faux frères dont pas un ne s’appelle Walker. Et, puisque cette indication est encore trop vague, risquant de laisser l’auditeur curieux perdu comme au milieu d’un champ de mines entre deux nids de snipers – la production est pléthorique –, je livre ce tips : I can’t let it happen to you (NDR: Mlle Vertige me fait remarquer dans les commentaires que ce n’est pas Scott mais John qui chante ce morceau comme j’ai toujours cru, mais bon puisque c’est quand même la plus belle chanson des Walker Brothers….)

Une guitare sèche simplement accompagnée d’une basse tout aussi sobre, quand vient la voix de Scott, qui, elle, n’a rien de sobre. Le voici, Scott Walker, fusion de Dean Martin pour le timbre et de Jim Morrison pour la beauté. « Where are you going girl, you have no place to hide.«  Entre le murmure et la caresse, tout en souplesse il monte et descend les courbes mélodiques de son vibrato si léger, si chaud, que l’on pense à la fois à une panthère et à souffle d’air chaud dans Naples alanguie. Oui, tout ceci est clairement pornographique. Pornographie du sentiment et de l’émotion qui frémit là dans votre oreille. Boys band avant l’heure, The Walker Brothers jouaient dans cette catégorie-là. Pop classe pour les aficionados, ou easy listening de supermarché pour ses détracteurs. Et ce sentiment de le sentir collé trop contre soi, de sentir son haleine enfiévrée contre son cou, de pouvoir entendre chacune des inflexions de sa voix, de ses respirations : un petit peu dérangeant.

Stellar Regions

Cela ne s’arrangera pas par la suite. Le doux crooner pour femmes ne fera jamais le moindre effort de pudeur. Et la seule façon d’accepter cette présence dans son champ auditif, cette sentimentalité, cette « émotionnalité » débordante – un peu à la Emozioni de Lucio Battisti – sera de le laisser faire, de s’imaginer être lui, voire même de chanter avec lui ; possédé. Une fois ceci posé, écoutons ensemble Farmer in the City, sous-titré Remembering Pasolini, de l’album « Tilt » de 1995. Nous avons fait un immense bond en avant, sans même nous arrêtez sur les « Scott » 1, 2, 3 et 4, qui sont d’excellents albums, tout comme le « Scott Walker chante Brel » – dont on comprend assez vite qu’il est son idole.

À l’écoute de Farmer in the City, soit vous pensez Badalamenti, soit Purcell avec des synthétiseurs. Ici nous ne sommes plus dans la pop song sixties, mais dans quelque chose de plus froid, voire glacé. Les arrangements de cordes sont sobres, nous écoutons ce titre en regardant le ciel, comme une sorte de communauté par delà les frontières. « Then Higher above me, soooo. » Nous pensons à Pasolini, à l’âge de son dernier amant, 21 ans. Nous pensons à son assassinat sur une plage romaine par des « types » indistincts dans la nuit et aujourd’hui encore.

La voix est suspendue, si fragile qu’elle pourra en paraître maniérée. Il chante si haut et si doucement qu’il semble sans cesse à bout d’émotions. À vomir, ou à en être stupéfié de grâce. Agaçant pour certains, dieu très ancien pour d’autres, flottant autour d’astres immémoriaux. Dans le doute, je m’abstiendrai de railler ses « psst psst » sur A lovers love ou ses « twenty one » ad lib sur Farmer in the City, au risque qu’il demande à Athéna de venir vous péter les genoux un soir de lune morte.

Dark Side of SDSS14+13B

Nous voici donc, après ces quelques mantras préparatoires, en bonne disposition pour approcher « Bisch Bosch ». Quand soudain surgit de nulle part cette batterie programmée à la 6-4-2 sur Reason, un trémolo de kicks électroniques vaguement inspiré d’un son acoustique lancé dans une drôle de gigue évoquant du drone metal en plus lent, bientôt accompagné d’un sample de cordes horrifiques sorti droit des tripes d’un zombie de Lucio Fulci. Scansion walkerienne modale, cordes de guitare électrique, avant que le tout ne fade dans une saturation qui fait woosh. Drôle d’entrée en matière que ce See you don’t bump his head.

Mais ce n’est rien, comparé à ce qui va suivre. Corps de Blah s’ouvre sur la voix nue de Scott, une de ces mélopées amélodique dont il a le secret. L’occasion de se souvenir que, s’il est né à Cleveland, il s’est installé depuis bien longtemps en Angleterre. L’Angleterre de Purcell, que nous évoquions à propos de Farmer in the City, mais aussi l’Angleterre de Britten. Pour comprendre d’où vient sa passion du vibrato, il faudrait patiemment arpenter Peter Grimes, opéra narrant les déboires d’un pêcheur dans un village de la vieille Angleterre. Pour ceux qui n’auraient pas le cœur de se coltiner ça, il ne restera plus qu’à éclater de rire en entendant le sample de chien faisant office de snare drum qui ne va pas tarder. Évidemment, se prendre ça dans la gueule dès la deuxième minute d’un morceau qui en dure dix, ça peut décourager. Sans compter les bruits de pets qui suivront, sur un rythme frappé à la baguette sur un pupitre. Suivra une explosion de violons se dissolvant dans des bruitages organiques, du genre de ceux que font les petites bestioles qui vivent entre les sillons des vinyles des Residents – ce sont elles qui font les chœurs, ainsi que certaines rythmiques.

Et, tout à coup, nous comprenons que Scott Walker a composé là une musique expérimentale, jamais laide ni bruitiste. Une succession de tableaux éphémères, comme autant de touches de peinture, de détails apportés à une fresque immense – ou infinie, de… Jérôme Bosch par exemple. Bosch, modèle revendiqué de Scott Walker. Entrecoupés de récitatifs, parsemés de vraies beautés mélodiques, n’est-ce pas un opéra de poche qu’il s’est permis de composer, et ce, dès le deuxième titre ? Utilisation jamais gratuite d’éléments de musique concrète, convoquant tout aussi bien une guitare solo à la David Gilmour qu’un ensemble de cordes, le tout animé d’un souffle à la Peter Grimes. L’ambition est haute, démesurée : réconcilier « The Wall » et le classique anglais, la musique concrète et la mélodie populaire, Britten et les bruits d’une aisselle humide.
C’est du sublime et du grotesque, reprenant la geste du drame romantique de Hugo – je vous renvoie à vos fiches de révision du bac de français. Phrazing est, à ce titre, très contrasté. Bien plus qu’une oscillation entre ces deux bords extrêmes, c’est davantage la superposition d’éléments relevant du sublime, et d’autres de l’extravagance et du ridicule. Ici un chant modal semblant tout droit sorti d’une pièce de Britten sur lequel est plaqué d’abord un rythme heavy metal, puis une musique de carnaval brésilien avec sifflets et tam-tam, qui viendra se dissoudre dans un vrombissement d’oscillateurs et d’électro-radars de science-fiction. C’est baroque, dantesque, beau et hilarant à la fois.

SDSS14+13B (Zercon, a Flagpole Sitter) n’est pas un morceau que l’on ira s’infliger tous les matins. Pièce principale de « Bish Bosch » – 21.43, c’est à la fois une performance pour l’artiste et une épreuve pour le spectateur désireux de comprendre ce qu’il s’y passe. SDSS14+13B est le nom guère romantique de la naine brune la plus froide jamais observé par l’homme : ni une étoile, ni une planète. Un corps pas assez massif pour déclencher par sa contraction des réactions nucléaires, mais qui émet néanmoins de la lumière par effondrement gravitationnel. En gros, elle s’effondre sous l’effet de l’attraction de son propre poids. Quand à Zercon, ce serait le nom d’un bouffon de la cour d’Attila. Un beau programme. SDSS14+13B (Zercon, A Flagpole Sitter) n’appelle pas un mode de consommation pop, ce n’est pas la chanson entraînante qui rythmera nos nuits ou en enchantera le petit déjeuner du dimanche matin. Cela se comparera davantage à une nuit à l’opéra Bastille, les jambes grillées sur un strapontin, à affronter les trois heures de Lulu d’Alban Berg. Les mauvaises langues pourraient évoquer ici une sorte de Phèdre joué d’une voix chevrotante dans une MJC de banlieue, sur une bande-son de Pierre Henry. Mais, encore une fois, il se passe un nombre incroyable de choses, et cela va d’un passage jazz modal reprenant du Judas Priest pour la voix, à des grognements d’aliens interloqués, le tout évoquant Le Château de Barbe Bleue de Bela Bartok autant que les meilleurs passages d’Eskimo ou de God in Three Persons des Résidents – dont on retrouve ici un goût pour le récitatif, ici un spoken word chanté, étrangement modulé.

« As with the majority of my songs, it ends in failure, like a brown dwarf, he freezes to death.« 

J’évoquerai encore Dimple, longue prosodie d’un homme rendu fou par la solitude dans un vaisseau spatial dérivant dans l’infini – du moins c’est comme ça que je le perçois. Sur un ronronnement de machines et de réacteurs planomorphiques, et plus esseulé que jamais, Scott Walker est en proie à des réminiscences. Grincements de portes pneumatiques. Tourmenté peut-être par les souvenirs ramenés à la matière par la (peut-être trop) grande proximité de Solaris. Des ratés dans le moteur, un magnifique duo avec une voix perdue dans la réverbération des étoiles : le retour sur Terre ne sera pas pour tout de suite.

Sûr que Dimple risque d’en perdre certains en route, et c’est peut-être l’effet souhaité par Scott Walker. Tout porte à croire qu’il s’en fout : les royalties de The sun ain’t gonna shine anymore continuent à chanter chaque mois, la mort approche, alors pourquoi faire la moindre concession ?

Néanmoins c’est sur une véritable chanson que se clôt « Bish Bosch », du genre de celles qui peuvent s’écrire sous forme de grille ; F#min, F, B… incroyable, me direz-vous : des changements d’accords ! Une guitare qui sonne comme une cloche funèbre, c’est la mort qui avance en remuant son grelot, elle ramasse les cadavres tombés au cours de l’histoire. Cette histoire du XXe siècle, celle de Scott Walker et de l’insouciance sixties à l’ouest tout d’abord – l’insouciance sixties à Budapest, ça a moins de sens. Des love songs pour adolescentes (perdues) aux obsessions tournant de plus en plus vers ses pages noires, ses dictateurs, ici Ceaucescu : The day the « conducator » dies, après Staline dans The Old Man’s back again, dédicacé à l’écrasement de l’insurrection de Prague en 1968.

Intense, protéiforme, monstrueux et « too soon to judge », comme le disait coco22 sur un blog qui avait eu l’outrecuidance d’accorder à l’ensemble de « Bish Bosch » la note de 3,5 sur 5. Il faudra des mois, et sûrement même des années, pour commencer à s’en faire une opinion. Qui restera de toute façon friable.
Ou alors attendre la fin des temps et le jour du jugement dernier, le retour du Christ, Mashiach ou Madhi, pour lui demander combien il donnerait à « Bish Bosch » sur 10. Nous le verrons peut-être alors dessiner un petit Ulysse qui rigole, en haut à gauche.

Scott Walker // « Bish Bosch » // Beggars/4AD
http://4ad.com/artists/scottwalker

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14 commentaires

  1. Album inécoutable, soporifique et surtout extrêmement prétentieux. Désagréable impression d’écouter Anthony Hegarty ballonné avec des écrous au fond du bide(t).

  2. ERRATUM :::
    M. Vertige me fait remarquer que ce n’est pas Scott mais John qui chante I can’t let it happen to you comme j’ai toujours cru, mais bon puisque c’est quand même la plus belle chanson des Walker Brothers… on va pas refaire le coup de qui a tué Liberty Valance hein, et donc méa culpa.

  3. « I can’t let it happen to you » est l’une des rares chansons des Walker Brothers sur laquelle Scott Walker ne chante pas… Voilà qui est plutôt embarrassant ! Pour une introduction à Scott Walker au sein des Walker Brothers, je vous conseillerais d’écouter le morceau « Orpheus » où l’on peut déjà apercevoir les chemins de traverse qu’empruntera Scott Walker par la suite.

  4. Oui c’est très embarrassant, je me suis fendu d’un erratum à propos de ça.
    Je me suis dit ; dois je trouver un autre exemple, et puis non. C’est la meilleure des Walker Brothers, et j’ai toujours cru que c’était Scott qui la chantait.
    Ensuite il faut se la jouer à la Cronenberg, il y a deux frères qui n’en sont pas, aux voix jumelles ou presque, et aucun d’eux ne s’appelle Walker : Faux semblants.

  5. Je n’ai pas encore écouté l’album, mais le premier extrait ci-dessus augure du meilleur. Ambitieux, certainement, prétentieux, je ne vois pas dans quelle mesure. Et quand bien même…

  6. Album qui trône en vinyle sur mon étagère centrale. Je n’ai pas encore eu le courage ou l’audace de l’ouvrir. Les disques de Scott se méritent, il faut les écouter beaucoup, trop diront certains, pour commencer à entrevoir la lumière avant de sombrer quelques écoutes plus tard dans l’aveuglement total ou de vomir à jamais sa proposition sonore. Les derniers efforts solos de SW m’avaient fait cet effet (l’aveuglement, pas le vomi), et je ne vois pas pourquoi Bish Bosch dérogerait à la règle. Mais j’attends. J’attends d’être prêt. Comme disait jean-Lefèvre dans un chef-d’oeuvre du cinéma français : « C’est le moment, c’est l’instant, préparez les épices! ». Pour moi, ce n’est pas l’instant, j’en suis encore à regarder les bocaux dans le rayon, et Bish Bosch ne bougera pas avant quelques semaines. Quand la tempête médiatique se sera calme et qu’on pourra enfin en causer avec sérénité. Et quand toute mon attention ira vers ce nouvel opus et uniquement vers lui.

  7.  » Il faudra des mois, et sûrement même des années, pour commencer à s’en faire une opinion ». Faudrait peut être envisager de le faire savoir à votre rédac’chef, qui vient de se fendre d’une chronique assez embarassante de l’objet dans Technikart. Peut être a-t-il atteint un âge où l’on n’a plus nécessairement les capacités d’attention nécessaires à appréhender un album difficile. Auquel cas devrait-il songer à se contenter de faire tourner les serviettes dans ses petites sauteries germanopratines (pusiqu’il a l’air d’aimer les clichés faciles…) plutôt que de nous imposer ses billets viet -et mal- torchés….

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