Il était où hein ? Dix ans qu’on avait pas trop vu le pépère. Occupé, paraît-il, à décorer sa nouvelle maison dans le Bourbonnais, « son nouveau truc ». Mais en tapissant sa baraque, Richard Gotainer n’a pas pu s’empêcher de penser un nouvel album de chansons. À 70 balais, voilà qu’il revient mettre une pièce dans un flipper qui a fait vibrer la France des années 80 au début des années 2000. Interview deux étoiles.

Gotainer, c’est le zozo mireau qu’on invitait partout, capable de faire sa première télé en collant vert avec Drucker et Coluche et de finir dans un épisode de la série black-blanc-beur de Canal + : H. C’est les meilleurs jingles publicitaires jamais écrits en métropole. C’est des chansons aussi improbables les unes que les autres qui font aussi bien danser ton oncle soixante huitard footix que la plus bonne de la plus bonne de tes copines.

Auréolé d’un flou artistique aussi épais que ses cluques, le chanteur d’origine polonaise a surfé tout fou fou sur une idée toute singulière de la chanson française. Avec une vraie liberté artistique et des paroles souvent géniales, il a composé avec son ancien acolyte parti trop tôt – Claude Engel – des morceaux qui continuent de hanter les soirées dans le Xème arrondissement comme les dancings des campings Dix ans après son vrai dernier effort, Gotainer nous revient avec un album de neuf chansons qui disent toutes quelque chose de l’époque. Parce que le mec a encore des choses à dire mais surtout des trucs à raconter, nous l’avons rencontré chez lui, le lendemain de la victoire de l’Équipe de France au Mondial. Sans plus trop de voix, mais avec un vrai beau clin d’oeil.

Gota

La victoire de l’équipe de France, ça vous inspire un truc ?

Je n’ai jamais été très foot. En 98, j’ai commencé à y goûter. Mais là, je m’y suis mis. Alors la victoire, elle est formidable. Il y a un bel esprit qui a l’air de se dégager de ce truc là : interracial, républicain. Après, je me demande si c’est pas un poil too much. On a quand même l’impression d’être à la Libération de 45. Je vois ça comme un anthropologue en culotte courte hein, mais je m’interroge quand je vois ça : est-ce qu’on manquerait pas d’autres sujets de rassemblement ?

Vous auriez pu écrire une chanson de supporter ?

Non, je ne le ferai pas. Je trouve que c’est très opportuniste et je vais laisser ça à d’autres mecs que moi. Je pense qu’il y en a deux ou trois qui l’ont fait et moi j’y vois un… truc pas terrible à l’arrivée. Pourquoi (il chante un air de stade assez connu) on s’oblige à faire un truc de beauf ? Bref allez chercher le client, ce n’est pas ma démarche, j’ai toujours fait attention à ça. Peut-être par excès de pudeur. Mais je suis convaincu que ça ne marcherait pas. C’est comme essayer de raconter une blague de Toto quand vous baisez, ça ne marche pas.

“Aujourd’hui il suffit d’être con pour pouvoir ouvrir sa gueule.

Qu’est-ce que vous pensez de l’époque ?

Elle a du bon et du mauvais, c’est le propre de chaque époque. Ce que je vois de positif pour ma génération, c’est qu’il n’y a pas de guerre. Il y a du progrès partout, surtout en médecine. Regardez, j’ai 70 balais et je me sens bien. Alors que peux vous dire qu’avant, les mecs de 70 ans… Il y aussi un truc qui caractérise l’époque, c’est la prolifération des moyens de communication. Ça peut être vachement bien mais en même temps, la connerie a pignon sur rue. Avant, il fallait au moins savoir écrire pour dire des conneries. Maintenant, même pas. Il suffit d’être con pour pouvoir ouvrir sa gueule. Donc les réseaux sociaux, c’est bien mais c’est quand même la porte ouverte à beaucoup de bêtises qui fait, par le nombre, concurrence aux trucs plus intéressants. Parce que si on calcule le nombre de combattants, bah il y a plus de cons.

Il y a beaucoup de l’époque sur votre dernier album…

Ouais. Disons qu’il est un peu plus – le mot est moche mais bon – sociétal. Avant je m’intéressais davantage aux travers domestiques de mes contemporains, là il y a un aspect un peu plus sociétal. Mais je pars toujours du principe qu’une chanson doit être universelle dans le sens où il faut qu’elle parle au moins à un groupe de gens. Il faut aussi qu’elle soit ancrée dans son époque. Si aujourd’hui vous faites un truc sur la gabelle, tout le monde s’en branle. Si vous voulez avoir du succès, il faut que votre chanson parle de votre époque. Et je ne suis pas sûr que ça se calcule. Dans mon cas, les sujets de chanson viennent à moi.

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Comment ?

Bah j’aimerais bien le savoir. ! Ce qui me manque, ce sont les sujets, pas la volonté d’écrire. Une fois que je les ai, je trace. Et puis, je ne peux pas remplir des cases en faisant des études de marché non plus. Je me dis pas : « Tiens, y’a l’écologie, y’a le foot » pour placer une chanson en fonction de la demande. Je ne fais pas du marketing.

Certes. Mais dans cet album, vous avez choisi des thèmes. Dans Un chat, un chat, vous critiquez le politiquement correct…

Le sujet est venu d’une conversation que j’ai eu au restaurant avec un copain. On évoquait cette maladie de notre époque qui consiste à vouloir transformer tous les mots. Les aveugles deviennent des non-voyants, les sourds sont des malentendants, les concierges se transforment en techniciens de surface… On ne dit plus les choses. Vous ne pouvez plus prendre un accent sous prétexte que vous allez devenir raciste, on ne peut plus faire une blague sur un homosexuel sans être homophobe. Et alors quand on fait une blague de cul, on est quoi ? On ne peut plus siffler une gonzesse dans la rue sans être soupçonné de harcèlement. Faut faire vachement gaffe à tout ça sinon on va vivre dans une société où on ne pourra plus rien faire.

C’est quoi la télé aujourd’hui? Des blonds tatoués avec des tricots de porcs dans des émissions de télé-réalité.

Vous ne vous sentez pas à votre place aujourd’hui ?

Alors je vais vous faire une confidence : je ne suis programmé nulle part, ni en radio, ni en télé. À la télé, vous faites un clip, ça ne passe sur aucune chaîne à part TV Mélody et des extraits quand vous faites de la promo. Est-ce que je peux faire mon métier dans les médias ? Est-ce que je peux aller chanter ? Est-ce que je peux amener un film ? Est-ce qu’il y a moyen de faire une émission ? Je ne veux pas dire que c’était mieux avant mais en tous les cas c’était vachement plus créatif . Maintenant, c’est quoi la télé ? Des blonds tatoués avec des tricots de porcs dans des émissions de télé-réalité. Plus vous avez d’imbéciles qui se bouffent le nez, plus ça rapporte. Ok, pourquoi pas ! Mais on peut faire d’autres trucs à côté. Moi quand j’étais petit à la radio il y avait les Beatles et, en même temps, Charles Aznavour !

Pourtant vous passez une tête tantôt sur France Inter, tantôt sur RTL, tantôt chez Nagui…

Ouais, ouais. Il y a des émissions très sympas qui me reçoivent. En m’invitant, ils me disent tous : « C’est super votre nouvel album là ». Et puis quand j’arrive en plateau c’est : « Bonjour Richard Gotainer. Vous savez Richard Gotainer, Le Youki ! ». Et on te passe Le Youki. « Et Gotainer, c’est aussi Le Mambo du Décalco ». Et vas-y… C’est comme ça tout le temps. Puis quand je leur dis en douce : « Non mais attendez les mecs, j’ai fait un nouvel album… », on me répond qu’on va perdre des auditeurs…

 

Comment vous vous sentez perçu aujourd’hui ?

Je ne sais pas. C’est pas à moi de le dire. Je m’en fous. Je suis comme Brassens quand il dit « Je ne suis pas un poète ». Un footballeur peut dire « Je suis footballeur ». Un poète ne peut pas dire que c’est un poète.

Mais après 40 ans de carrière, vous vous définissez comment ?

Je suis un amuseur, un fantaisiste. Je fais des trucs pour amuser la galerie. Je suis un artiste et disons que ma spécialité c’est plutôt la chanson, avant c’était la pub. Voilà.

J’ai toujours préféré avoir un costume trop petit et me faire voir plutôt que d’avoir un costard nickel sans qu’on me remarque”.

Vous avez intitulé une chanson de l’album J’veux pas aller au paradis. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Comme souvent, cette chanson m’a été soufflée par quelqu’un. En l’occurrence, un marchand de légumes. Le mec me dit : « Moi, je vais aller en enfer comme ça je suis sûr d’y retrouver tous mes copains ». Je lui ai répondu : « Si vous me permettez, je vais le noter ». Je crois pas à l’enfer et au paradis, c’est des conneries. Mais ça m’a plu. Je ne suis pas fait pour aller au paradis moi, je suis un voyou. Avec mes potes, on boit des coups, on tripote des gonzesses, on bouffe du saucisson et aujourd’hui, ça suffit pour affirmer qu’on est des voyous. Ce n’est pas bien méchant. Attention hein, je n’ai volé personne. Je suis un gentil voyou.

Un peu rebelle ?

Rebelle ? Mais rebelle de quoi ? Non moi je suis pas un rebelle. Je suis un mec qui vit avec son temps. Quand je vous dis que je suis pas programmé, ce n’est pas non plus très grave. Ces dix dernières années, j’ai quand même fait quelques concerts et à chaque fois les salles, elles n’étaient pas vides hein. Il y a toujours eu un décalage entre ce que les médias promeuvent et ce que les gens écoutent. Ce que je critique, c’est le manque de créativité. Aujourd’hui, on ne compose plus de chansons pour la pub, on se contente d’utiliser un morceau. Aujourd’hui, on ne vient plus chanter à la télé, on passe des extraits. Je regrette terriblement cette époque de Déchavanne où ça déconnait grave avec Coucou c’est nous, ou Ciel Mon Mardi. J’ai l’impression que tout était plus créatif. Y’a plus ça, y’a plus…

Vous êtes nostalgique ?

Ah non, la nostalgie ce n’est pas mon truc. Et puis il faut faire gaffe à ne pas se tricoter un pull de vieux con parce que le genre « C’était mieux avant », ce n’est pas une bonne chose. J’ai toujours préféré avoir un costume trop petit et me faire voir plutôt que d’avoir un costard nickel sans qu’on me remarque.

Vous faites votre première télé en dansant en collant vert chez Drucker en 1979, sur l’invitation d’un certain Coluche. Après, ça explose toute de suite ?

Le moment où ça explose, c’est 1981 quand je fais la première partie d’Eddy Mitchell à l’Olympia. Mais pour moi, mon moment de petite charnière, c’est quand je rentre dans un bar pour prendre un café et que j’entends Le Taquin et la Grognon à la radio. Là je me suis dit : « Putain, ça y est ». Une grande fierté. Un dépucelage. C’est la première fois que j’entendais un truc de moi à la radio. Après ça, on passe un cap. On ne ne se regarde plus de haut. On avance.

Et ça va vite ?

Ouais mais ça prend 40 ans quand même hein.

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On a l’impression que vous vous êtes éclaté toute votre vie…

Ouais ouais, mais attention c’est du boulot hein ! Souvent les gens, quand ils voient un clip, ils vous disent : « Ah ben dis donc, vous devez vous marrez putain ! ». Ouais c’est vrai, on s’amuse. Mais les trucs sur lesquels on se marre, on les jette. On s’emmerde pour que ça soit bien et on garde que les trucs sur lesquels on a galéré. On bosse comme des dingues, on est très sévères avec nous-mêmes. Si vous voulez que la vie soit amusante, faut se donner un peu de mal. Faut se bouger le cul.

Vous êtes perfectionniste ?

Ouais, un peu. En tout cas, j’ai jamais écrit une chanson en 15 minutes. Je peux mettre 24h pour commencer un truc, mais je vais passer trois semaines à le réécrire. Puis après, on l’enregistre et là encore, c’est tout un processus. Bon après, à un moment donné faut lâcher. On n’a pas la Voulzyte non plus. Voulzy – pour qui j’ai un grand respect au passage – si un son de caisse claire ne lui allait pas, il était capable de recommencer tout le morceau. Non, moi je ne suis pas comme ça. [Une pause, un grand sourire]. C’est pas parce qu’une gonzesse a un grande de beauté sur la fesse, qu’il faut forcément faire le détour.

Vous avez composé vos plus grands succès avec Claude Engel. Aujourd’hui, il n’est plus là. Vous avez des nouvelles ?

Non, pas vraiment. J’ai des nouvelles par son frère. Mais c’est un sauvage lui. Il a un talent à part mais il aussi son monde à lui. Je regrette qu’il ne veuille plus travailler, qu’il ne veuille plus composer de chansons. C’est vachement dommage parce que c’est un talent gâché, qui se perd, qui n’est pas utilisé. Mais bon, c’est comme une gonzesse qui vous quitte, il y en d’autres hein. On va pas se flinguer.

Vous connaissez votre public ?

Je sais qu’il est très large. Très très large. Beaucoup plus que ce que je ne le pense. J’ai bien peur que ça aille au-delà des « 7 à 77 ans ». Quand je fais des concerts dans une salle, je le vois : des jeunes, des vieux, des mecs bien sapés, des punks… Il y a beaucoup de gens qui transmettent mes chansons.

Comment vous l’expliquez ?

Il y a cette attitude que j’ai toujours appliquée : je ne fais que ce qui me branche. Je ne cherche pas à faire du marketing, je n’essaie pas de m’adapter à une mode, je n’essaie pas de rentrer dans le moule. Sur cet album, on est allés chercher des trucs impossibles en fonction de ce qui marchait puis on s’est vite dit qu’on ne pouvait pas le faire. J’ai toujours fait ce que j’avais envie de faire. C’est pas à 70 ans que je vais mettre à faire du rap. Et je crois que les gens le remarquent. J’ai toujours été en dehors des clous. Sur cet album, quand vous écoutez une chanson comme « Saperlipopette », elle est en dehors de tous les canons actuels. Il n’y a rien qui va dans le sens d’un truc commercial. Là, j’assume une différence. C’est une chanson qui est très proche de moi. Personne ne sait faire ça.

Pourtant des gens peuvent passer complètement à côté…

Ouais mais ça me laisse encore des terres vierges à explorer. Puis les gens sont en train d’y venir. J’entends beaucoup de trucs du genre : « Finalement ce que vous décrivez, c’est pas si con ». C’était des gens qui étaient restés bloqués sur Le Youki et qui s’aperçoivent tout à coup que je n’écris pas avec les pieds, que j’ai fait d’autres trucs…

Comme Rendez-vous au tas de sable, votre film qui a fait un petit bide à sa sortie mais qui commence à devenir culte aujourd’hui.

Mais est-ce que ce n’est pas ça la vraie réussite ? J’aurais préféré faire 4 millions d’entrée à l’époque, ça aurait été mieux pour ma Merco et ma baraque. Mais la satisfaction de l’artiste, est-ce qu’elle n’est pas dans le fait de traverser les époques et les années. Une fois on m’a demandé ce que ça faisait d’être « un chanteur culte ». Ça me fait chier quand on passe Le Youki à la place de Saperlipopette, mais sinon ça va ! J’aime bien !

L’image qui restera de vous, ça vous trotte dans la tête ?

Je suis déjà là. Le Youki est déjà dans les livres d’école. Vous imaginez, on passe du Gotainer à la fête de l’école ! Je suis dans les cartables. Je n’ai pas à me plaindre. Quand j’ai un Charles Trenet qui m’attend à la sortie d’un hôtel pour me dire du bien, quand j’ai un Claude Nogaro qui me remercie…  Quand il y a des gens que vous admiriez, comme Jean Poiret, qui déjeune avec vous pour vous dire qu’il est fan, c’est formidable. Il manque plus que Paul McCartney, et puis on est bon.

http://richard-gotainer.com/

4 commentaires

  1. Merci Monsieur Gotainer pour ce selfie cette après midi que vous n’avez accordé dans la plus grande gentillesse, amabilité et simplicité, une fan de toujours. quii espère vous rencontrer à un autre jour peut être encore merci musicalement Pascale

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