Richard Fearless, le cerveau malade de Death In Vegas, sort une compilation étonnante et érudite de Krautrock chez Bureau B. L'occasion de ressortir vos synthés Berhinger et vos pantalons en velours marron.

-bureau_b_-_compiled_by_richard_fearless_aIl y a eu les pérégrinations d’un Bowie peroxydé qui ne devait pas passer inaperçu dans le quartier gris de Schoenberg en 1976. Ou encore le fracas du métro sur la Zoologischer Garten Station qui inspira des relents industriels à U2 en 1990. Mais avant cela, Berlin a accueilli une foule de hippies en sandalettes armés de synthétiseurs en bois. Ces jeunes bardes anarcho-beat épris de liberté, la chevelure crasseuse, se donnaient alors rendez-vous dans un squat de la RFA appelé le Zodiak Free Arts Lab, dans le quartier de Kreuzberg. Cette factory teutonne organisait des happenings de plusieurs heures et mettait à disposition de tous du matériel électronique. Seule consigne : ne pas sonner «bourgeois». Ash Ra Temple, Moebius Tangerine Dream ou Klaus Schulze, pour citer les plus connus, se sont rencontrés là, et projetaient leur plan kosmische autour d’une Pilsner éventée, le coude appuyé sur un bar en acajou massif. De Berlin, Cologne, Düsseldorf puis de partout en Allemagne, naîtra alors le mouvement Kraut.

Question: est-ce que les rééditions Kraut obscures sont chiantes?

En 2015, même si un grand nombre d’artistes actuels se revendiquent freaks, et puisent sans réserve dans les influences allemandes, qui a le courage de s’enfiler un coffret Complete Works d’Harmonia en entier?

Manifestement, Richard Fearless, nous a mâché le travail, et on l’en remercie. C’est le label Bureau B, spécialisé dans les rééditions et signatures kraut actuelles, qui a demandé au cerveau de Death In Vegas de compiler des morceaux issus de leur catalogue. Et il n’a pas pris sa mission à la légère : «Ce projet m’a pris une année. Je pense que j’ai rendu le label fou quand j’ai insisté pour tout écouter, et avoir accès à leurs archives: des cassettes, des démos, j’ai écouté absolument tout», précise Fearless.

Un an après, voilà le travail: une double compilation, 25 tracks.

A la première écoute, ce qui frappe le plus c’est l’incroyable modernité et la fraicheur des morceaux. Un autre point, c’est que Fearless vient de la culture techno, il est un grand DJ et curator à ses heures : il est donc arrivé à équilibrer cette compilation. On est loin d’un robinet à musique disparate accompagné d’ un booklet 32 pages pour faire passer la pilule. Au contraire, tous les morceaux collent parfaitement. C’est à un véritable trip que nous invite le producteur anglais. Le biker de Death In Vegas nous embarque sur un radeau et nous fait déambuler à travers les brumes opaques d’opium, pour un périple où on peut contempler tout ces spectres de freaks barbus d’une autre époque, ces Geisters en hologramme.

Le cosmos, la léthargie, l’effet d’une pipe à eau un peu trop chargée, une odeur de pieds en sandalettes, des gilets en peau de mouton retournée, les crissements du bois des synthesizers ante-diluvien, en dehors de toute mode. Et en fin de compte, au discours très actuel.

Qu’est ce qu’on y trouve?

Même si l’on entrevoit quelques noms bien connus de l’International Snob Society comme Roedelius, Moebius ou Cluster, Fearless a donné la parole à ceux qui sont restés dans l’ombre. Des joyaux comme le Phantom Band, groupe créé par Jaki Liebezeit après son départ de Can. La guitare Fender Jazzmaster trafiquée au travers d’une Dynacord Echo Machine S.75 de Günter Schickert pour un rituel voodoo-tranço-occulto-tribal de 7 minutes. Ou encore du plus glamour avec Wolfgang Riechmann et et son lipstick bleu, qui dégaine sa neüe-wave. Lui, le héros du mouvement néo-romantique anglais, assassiné dans un bar glauque de Dusseldorf quelques mois après la sortie de son album, en 1978. On y trouve les punks en cuir noir de 39 Clocks, leur attitude à la Jesus & Mary Chain qui défouraille un garage sexuel, avec des noms de morceaux comme Radical student mob in satin boots. Ou encore la synth-pop dadaïste de Der Plan, connue pour son morceau sur les junkies bouffeurs de pizza. Puis Richard Fearless nous emmène dans les bras de groupes encore plus obscurs comme le deep range du groupe You: kraut des années néons, 1983 au compteur, du baléaric à ambiance dauphin new-age cheap.

Au final, à travers ces 25 titres, on a l’impression de tenir enfin la meilleure compilation du mouvement Kraut. Celle où entend, non pas la radicalité chiante, mais plutôt le jetzt de ce mouvement artistique. Moderne Muzik für Süchtige?

Bureau B kompilation 04. Compiled by Richard Fearless // Bureau B records
https://shop.tapeterecords.com/bureau-b-kollektion-04.html

Collage : Gérard Love

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