Pour qui a été éveillé à la musique dans les années 90, DJ Shadow était le génie annoncé de notre génération. Et comme c’est le cas depuis près de 20 ans, son anecdotique nouvel album est à des années-lumière de ses premières productions. Pourtant, on croyait en toi Shadow. Récit d’une trahison.

Autant être honnête. L’idée de départ était de profiter de la sortie de « Our Pathetic Age » pour régler les comptes avec DJ Shadow. Taxé à droite à gauche d’album du renouveau, le disque est très moyen mais loin d’être infamant comme on aurait pu s’y attendre. S’il est long comme la mort – plus d’une heure et demie – et si son titre fleure bon l’aigreur de l’âge (avec attaque en règle contre les réseaux sociaux), il recèle quand même son lot de petites réussites. Scindé en deux parties, la première instrumentale et la seconde exclusivement rap, il rattrape un peu les derniers disques très peu recommandables du Californien. Il ne mérite pas d’être le défouloir pour exprimer toute la frustration liée à la carrière du DJ. Ce ne sera qu’un prétexte.

A près de 50 ans, Joshua Paul Davis de son vrai nom garde une certaine dextérité dans le maniement des claviers sur le Carpenterien Intersectionality, le cinématique et symphonique Firestorm ou la drum’n’bass en douceur de My Lonely Room dans la première moitié. La section rap réunit elle un « all-stars » de MC flirtant avec le demi-siècle aux noms ronflants comme NAS, Pharohae Monch, les membres du Wu-Tang Raekwon, Ghostface Killah et Inspectah Deck, De La Soul, Run The Jewels ou ses vieux compères de la Bay Area, Gift Of Gab et Lateef. Au milieu de flows très techniques, Shadow ressort encore quelques scratches et la plupart des titres aux instrus assez basiques sont entraînants mais auraient très bien pu sortir en 2002 et personne ne s’en serait rendu compte. Au rayon malaise, la simili-trap de Small Colleges ou le gospel foireux de Rosie ne sont rien face à l’immonde titre Our Pathetic Age avec la voix non moins gênante de Sam Herring (Future Islands). Au final, le double album ravira les quadras bedonnants amateurs de casquettes snapback et de rap dit alternatif ayant engendré des horreurs comme Wax Tailor et des hordes de beatmakers blancs bien nés vaguement trip-hop.

Ceci étant dit, cet « Our Pathetic Age » largement dispensable aurait pu passer totalement inaperçu s’il n’était pas l’œuvre d’un type ayant tout simplement sorti l’un des meilleurs disques des années 90. Son premier : « Endtroducing ». D’où l’idée de « régler les comptes avec DJ Shadow ». Car il était l’immense espoir d’une génération qui le voyait comme le futur génie d’un style très en vogue il y a une grosse vingtaine d’année : l’abstract hip-hop (que beaucoup assimileront au trip-hop). Et qui n’a jamais confirmé toutes ces attentes. Une sorte de Gigi Lentini ou d’Adriano pour les amateurs de foot.

Retour au début des années 90 quand le rap amplifie son invasion

Le jeune Davis est le typique digger qui amasse des tonnes de vieux vinyles de soul et de bizarreries électroniques qu’il mixe allègrement sur ses platines et enrobe de beats sur son MPC. Repéré par le label le plus cool du moment des Anglais de Mo’Wax, il sort quelques maxis devenus mythiques aux pochettes signées notamment Futura 2000 comme la matrice In / Flux, ou Lost And Found en collaboration avec le Japonais DJ Krush où le mec se permet carrément de sampler la batterie de Sunday Bloody Sunday de U2 et l’incroyable et mystique What Does Your Soul Look Like ? sur 40 minutes de musiques découpées en quatre parties.

Tout le style DJ Shadow est déjà là : beats ultra complexes en avant, enchevêtrement de samples sortis de nulle part, nappes de synthés et une maestria hallucinante dans le scratch, cet exercice devenu un peu désuet aujourd’hui. C’est l’époque des compilations Headz publiées par le boss du label James Lavelle qui regroupent autour de Shadow toute la crème du moment : Krush, Nightmare On Wax, Air, Massive Attack, Howie B, Luke Vibert, les Français de La Funk Mob ou encore les Beastie Boys et Tortoise.

Autant dire que la sortie du premier vrai album de DJ Shadow devient la sensation du moment. Et le Californien va massacrer la concurrence avec un vrai chef d’œuvre : « Endtroducing » (1996). Une merveilleuse déclaration d’amour à la soul, au rap et aux musiques noires américaines en général empreinte de psychédélisme et de titres extraordinaires (Building Steam with a Grain of Salt, The Number Song, Midnight in a Perfect World…). La sortie quelques mois plus tard du maxi « High Noon » avec la relecture folle Organ Donor (Extended Overhaul) et le plus beau scratch de l’histoire finissait d’enfoncer le clou : l’Américain était le héros tant attendu du hip-hop instrumental. Nouvelle musique du futur.

Mais, comme le nom de l’album le laissait présager, ce sera plutôt le début de la fin. L’indigeste projet UNKLE avec Lavelle laissait déjà place au doute et son deuxième LP « The Private Press » sorti top tard (2002) est bien loin de son prédécesseur malgré certaines qualités. A l’image d’un style musical fini submergé comme l’Atlandide, la suite ne sera qu’une suite de déceptions à chaque écoute d’une nouvelle sortie de Davis.

Alors comment expliquer une telle déliquescence ? L’écoute de l’origine de certains samples avait déjà donné un peu matière à réfléchir sur une éventuelle supercherie. Sekoilu Seesty de Pekka Pohjola, The Human Abstract d’Axelrod, Love Suite de Nirvana (le prog’ pas le grunge) ou encore Tears de Moroder ont été très – trop – largement empruntés par Shadow mais c’était aussi le principe du sample. Dire que les DJ de hip-hop étaient des voleurs c’était plutôt le discours des vieux rockeurs réacs des années 90 donc on va oublier l’argument. Daft Punk a bien fait un tube en reprenant la quasi intégralité d’un titre d’Edwin Birdsong et des albums entiers de De La Soul ou des Beastie Boys sont fait ainsi. Le problème est plutôt que les ayant-droits ont commencé à se réveiller et qu’avec les centaines d’extraits empruntés, ça allait finir par coûter cher en royalties. Et c’est peut-être quand il a voulu s’affranchir du sample que ses limites sont apparues. Quand il a fallu composer seul devant son PC sans toute cette opulente matière première. A défaut d’être un grand compositeur, DJ Shadow était un immense assembleur de sons recyclés capable de créer des mosaïques d’une complexité et d’une richesse folles. Ce qui est quand même loin d’être donné à tout le monde. Le seul conseil à donner serait donc de renfiler son baggy, ses chaussures de skate et son pull à capuche et se renvoyer le CD de « Endtroducing ».

DJ Shadow // Our Pathetic Age // Mass Appeal/Reconstruction

7 commentaires

  1. DJ Shadow c’est le DJ le plus surestimé de sa generation ,son seul bon album c’est Endtroducing….. le reste de sa discographie c’est de la merde en barre 24 carats de chez 24 carats , Endtroducing….. dois plus a la chance du digger qui a pecho du tres lourd lourd dans la cave d’un disquaire californiens ,il peux dire merci aux vieux disquaire californien et a son stock de centaine de millier de vinyle , dj shadow n’a pas vraiment de talent ,pour moi le plus grand DJ abstrack hip hop c’est et de loin l’immense DJ SPOOKY
    https://youtu.be/1gpKYnRdf0A

  2. Ouaip
    Je ne sais pas si Dj Spooky et meilleur que Dj Shadow d’ailleurs tout le monde s’en fout,
    moi le premier.
    Toujours ce discours sentencieux de la part de l’ami PERSEVERANCE .
    Je remarque qu’en même que ses deux mots favoris Hipsters et Bobos n’apparaissent pas.
    Un progrès ?

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