Avec des initiales qui ne sont rien moins que celles d'une célèbre marque de hi-fi et des parents journalistes, Jean-Vic Chapus ne pouvait échapper à son destin tout tracé : la critique rock. Ancien pigiste de Rock&Folk, membre essentiel du fanzine Newcomer, il deviendra dans les années 2000 le rédacteur en chef de feu Voxpop. Rencontre avec un trentenaire enthousiaste doté d'une langue bien pendue.

Depuis la parution du premier volume consacré à Etienne Greib, on m’a demandé à plusieurs reprises le pourquoi du comment. L’idée est simple : donner un petit coup de polish sur une arrière-cuisine mal connue, celle du chroniqueur musical ou rock-critic s’il est adoubé. Comment? En rencontrant quelques rock critics ou chroniqueurs qui sont ou ont été à un moment donné des appréciateurs professionnels. Et les faire parler de leur parcours, de leur rapport à la musique, de cette industrie musicale qui n’a d’industrie que le nom, de leurs derniers coups de coeur, des groupes phares qui les ont parfois amenés là…Bref, engager une discussion à bâtons plus ou moins rompus. Et voir.

Pour ce deuxième volume, je retrouve Jean-Vic Chapus à la terrasse d’un café. Pendant tout l’entretien, son débit sera rapide et les idées fuseront. Une heure et un paquet de clopes plus tard, l’interview est en boîte.

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Gonzaï : Peux-tu te présenter aux lecteurs qui ne te connaîtraient pas?

Jean-Vic CHAPUS : J’ai une grosse trentaine d’années. Ma mère était journaliste, et mon père avocat. Moyenne bourgeoisie de gauche. Des ex soixante-huitards plutôt libéraux, avec des ascendances bretonnes, berrichonnes, dieppoises… Ma mère a un peu tâté de journalisme. Quand j’étais en début d’adolescence elle avait un poste important dans la magazine L’Etudiant. Je crois qu’elle bossait avec quelques anciens d’Actuel, des gens qui allaient ensuite partir à Libération. C’était l’époque où tous ces journaux étaient situés dans le même quartier entre République et Chemin Vert, dans le XIe arrondissement de Paris. J’ai toujours imaginé qu’à travers son boulot elle rencontrait des gens fascinants. Alors parfois, dans les conversations de famille, plutôt très libres, j’entendais passer des noms de groupes dont je n’avais jamais entendu parler : Pixies, Mano Negra, Beastie Boys, Négresses Vertes, Stone Roses, etc… Pour un gamin ça sonnait exotique donc c’était attirant. Mon père écoutait Grateful Dead, Jefferson Airplane, The Who et Soft Machine, alors que ma mère c’était Barbara, Léo Ferré et les disques du label Saravah.

« Pour financer mes premiers achats de disques, je détroussais des parcmètres »

Je devais me faire des films, mais j’imaginais que les journalistes, surtout ceux qui bossaient dans la culture, s’habillaient avec des super costard noirs, avaient les cheveux ébouriffés, une barbe de trois jours, fumaient des Lucky Strike avec style, et, surtout, savaient des trucs interdits au commun des mortels. Résultat : pendant mon adolescence j’avais envie d’être journaliste dans la culture. Ce monde m’attirait, les gens avaient des bonnes gueules, lisaient Libé, Actuel, Best, L’Autre Journal ou 7 à Paris – tous les meilleurs magazines de cette période fin des 80s début des 90s – dans le métro. Bref, pas la peine de se raconter des conneries : j’étais sans doute déjà mur pour me jeter sur la formule mensuelle des Inrocks avec leurs longs entretiens, leur snobisme et leurs photos noir et blanc. Ce qui n’a évidemment pas manqué d’arriver vers, je crois, 1991 ou 1992, avec une couverture sur Frank Black. Comme j’étais ultra prétentieux, déjà, je me sentais très légitime pour faire partie de ce monde. D’un autre côté, je trouvais ça très cliché d’avoir le même travail que ma mère. Mais bon…

Tu étais quel genre d’élève ?

Au collège puis au lycée, j’ai été un élève assez moyen et surtout très turbulent. Tout ça, sans doute, parce que j’ai toujours eu un rapport très difficile à l’autorité, aux règles qui ne bougent pas, tout ça… Moi, quelqu’un qui se met en position de faire le chef, j’ai tout de suite envie de le vanner, c’est comme ça… En gros, de la sixième à la seconde, je me faisais souvent virer en milieu ou fin d’année. Quand on se fait virer d’un lycée, on arrive dans un autre établissement en cours d’année et, comme on flippe de ne pas se faire de nouveaux potes, on recommence à foutre le bordel histoire d’attirer l’attention. C’est plutôt simple. Moi je n’étais ni baraqué, ni premier de classe mais j’étais celui qui, en gros, faisait marrer les autres.

« La pauvreté intellectuelle des débats entre rock critics et leurs énervements de façade sur les réseaux sociaux, ça me rend malade »

Entre deux ou trois conneries de petite délinquance adolescente comme enfermer un surveillant dans un placard, j’essayais aussi de passer pour le branché de service. Pour ça je frimais : « Tu connais pas les Pixies, les Talking Heads, le Velvet Underground ? Mais, putain, t’es un ringard ! » J’enregistrais des cassettes, surtout aux filles. En gros, l’idée c’était de convaincre ses potes que leur vie allait changer s’ils écoutaient Mudhoney plutôt que Soundgarden… Je ne te raconte même pas le degré de fierté quand j’arrive à convaincre les frères Farhat, les cailleras de mon lycée, que leur rap west coast à la Warren G c’est pas mal, mais moins cool que Loser de Beck. Pour trouver mes infos je me suis mis à aller souvent dans la boutique Rough Trade, rue de Charonne où tous les branchés de dix ans de plus que moi trainaient. J’en repartais avec des vinyles en import anglais et quelques magazines anglo-saxons comme le Melody Maker ou The Face … Sinon, je crois me souvenir qu’en troisième je racontais que j’avais une connexion directe avec des producteurs Américains ou Anglais qui m’alimentaient en nouveaux sons ou une connerie dans ce genre. Evidemment c’était faux. Après, on ne va pas se mentir : à l’adolescence, t’es obligé d’en faire des caisses.

La presse musicale pour toi, ça a commencé comment ?

couv_planetofsoundAprès le bac, j’ai suivi des études de littérature anglaise et des études d’arabe. Plutôt pour passer le temps, parce que pendant ces années j’étais plus branché par les filles, les ciné clubs du quartier latin. Puis j’ai tenté un concours d’école de journalisme que j’ai obtenu. Direction l’ESJ Paris. Là-bas, avec un mec de ma promotion, Christophe, on s’est mis à s’investir dans le journal de l’école. Je m’occupais des pages culture, et, un jour, sur un coup de tête, on a décidé de monter un fanzine musical : Planet Of Sound, en hommage aux Pixies. Notre équipe au départ c’est Christophe, moi, plus un autre pote de promo, Damien Almira, ancien DJ techno à Montpellier.

Il y avait aussi Olivier Lamm, un des boss du site The Drone aujourd’hui. On était au lycée Honoré de Balzac ensemble, le seul établissement qui a bien voulu me garder jusqu’au bac. A 15-16 ans, je ne me sentais plus parce que j’écoutais du Sonic Youth, du Pavement, des trucs comme ça… Et Olivier me toisait en me disant que j’étais dans la pop mainstream. Pour lui, fallait écouter Aphex Twin ou de la drum’n’bass, Autechre, des trucs dont t’entendais à peine parler dans les journaux. Je le trouvais beaucoup plus branché que moi, et même si je trouvais souvent assez « imbitable » les trucs électroniques qu’il me conseillait, il a vraiment contribué à élargir ma culture musicale. C’était le snob indie-pop contre le snob électronique. On a réussi à faire tenir ce fanzine pendant deux ans et quelques. Entre temps Samuel Kirszenbaum et Mathieu Zazzo, deux copains étudiants et bientôt photographes professionnels nous avaient rejoint. Le seul groupe sur lequel on tombait à peu près tous d’accord c’était Broadcast. On faisait nos bouclages dans l’appartement de Christophe, à Sartrouville, devant une fausse fontaine d’appartement en bouffant des burgers. Mais le plus dingue, c’est qu’on sortait vraiment tous les mois. Christophe, le boss de cette aventure, souhaitait absolument cette périodicité mensuelle. Bon. Pourquoi pas, mais c’était vraiment un fanzine de base, photocopié et un peu pourri avec des chroniques de disques à rallonge, super prétentieuses avec plein d’adjectifs ! Au même moment mon cursus à l’ESJ se terminait. J’avais fait quelques piges pas très importantes dans des canards de mode, mais aussi dans l’organe de la Ligue Communiste Révolutionnaire, parce qu’au lycée je militais un peu…

« Un jour, mon pote et moi, on reçoit un coup de fil de Philippe Manœuvre »

Et puis un jour, mon pote Damien Almira et moi, on reçoit un coup de fil de Philippe Manœuvre. Il a cette voix aigüe que, paraît-il, j’imite pas mal, donc forcément au départ on croit à une blague. Finalement, il nous propose de piger pour Rock & Folk. Nous forcément, on est flatté comme deux étudiants qui se disent « Tiens, mais c’est le monsieur de la télé avec le Perfecto et les lunettes noires… » Mais la vérité c’est qu’on ne lisait pas vraiment Rock & Folk. Dans mon esprit de crétin snob, Rock & Folk c’était le canard de mon père qui m’emmène aux concerts de reformation du Grateful Dead ou de Fleetwood Mac. Pas celui où tu peux retrouver Pavement, NTM, les débuts de la french touch… Sauf que voilà, c’était Manœuvre qui avait repéré le fanzine. Je n’ai jamais trop su comment. Très vite, Manœuvre nous dit de passer à son bureau et nous commande des piges, je fais les chapeaux de certains articles. Bref, du jour au lendemain, on retourne notre veste. Que ce mec, quand même pas n’importe qui et surtout super enthousiaste, nous file notre chance, comme ça, très vite, alors qu’on n’était rien, ça nous a bluffés.

Après cette entrée étonnante à Rock&Folk, il se passe quoi pour toi?

Après la fin de Planet of Sound, je reprends une vie de pigiste pendant quelques années pour des supports divers et variés et beaucoup pour Rock & Folk. Puis je rencontre Olivier Barbar, un mec génial et complètement bordélique qui lançait en kiosque son fanzine d’indie rock, Newcomer. Je le rejoins et commence à écrire dedans. Logiquement, mes deux potes photographes Samuel et Mathieu s’embarquent aussi dans l’histoire. Toujours rester avec sa bande. Deux ans plus tard, à la faveur de divers désistements, je prends la rédaction en chef de Newcomer. Une super expérience. Tu commences à toi même faire ton marché chez les jeunes plumes intéressantes. Tu supervises les mises en page, tu fais des bouclages dans des appartements ou dans l’atelier du maquettiste. Pour te donner un ordre d’idée, je devais toucher à peu près 800 euros pour avoir quasiment écrit les ¾ des articles sous divers pseudonymes et m’occuper de la rédaction en chef.

« Je comprends qu’on se batte pour choper Justin Bieber, mais pour Animal Collective, honnêtement, non. On n’est pas des clodos»

Et un jour Barbar, le patron, me dit qu’on arrête les frais. On n’a jamais vraiment su, ni pourquoi, ni comment, mais sans doute que le magazine devait vivre au dessus de ses moyens. J’étais un peu dégoûté, car on en était au numéro 49 et j’étais en pleine préparation d’un spécial 50. On avait su saisir l’intérêt des groupes en The, les The Strokes, The Libertines, The White Stripes, etc. On commençait même à co-organiser des soirées avec tous ces jeunes mecs que la presse a ensuite appelé les bébés rockers. Bref quand Newcomer s’arrête on se réunit avec mes potes photographes et, pratiquement sur un coup de tête, on se dit que cette fois-ci on va monter nous mêmes notre propre canard : Voxpop, avec Mathieu Zazzo, Samuel Kirszenbaum et moi à la manoeuvre. On crée donc une société d’édition avec deux jeunes gars, Benjamin et Caroline, qu’on avait fait débuter dans Newcomer. Tout ça un peu n’importe comment, mais au moins ça remue… Ce sont eux qui vont trouver l’architecture de la société éditrice. Et puis, au fur et à mesure, on recommence à créer une bande : Maxime Chamoux qui avait écrit les meilleures chroniques dans la dernière époque de Newcomer, Audrey Elbaz, une jeune D.A. super douée à peine sortie de ses études qui trainait un peu dans nos soirées et réalisait leurs flyers. A l’arrivée, le canard a duré 5 ans en kiosques. Ca tenait vraiment de la belle histoire. Tout le monde était très heureux. J’étais très heureux. Parfois défoncé de fatigue, mais très heureux. On n’a pas trop perdu de fric, ce qui n’était pas gagné dans un milieu aussi difficile que la presse musicale. Après, on était une trop petite boîte pour générer des profits, on marchait à la débrouille, à l’urgence.

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« Défoncer des groupes que tu trouves trop omniprésents dans les médias, où est l’intérêt? »

Après 5 ans d’existence, on s’est interrogé sur le devenir du magazine. Pas de profits mais on se marrait bien, et j’avais réussi à appliquer tous mes rêves de journaliste que je n’avais pas pu mettre en oeuvre avant, faute de moyens. Je me suis rendu compte que c’était tout à fait possible de monter un magazine soi-même. Avec des très bons pigistes, et en faisant quelques reportages à l’étranger sur nos petites économies. Au début de l’histoire, on avait juste réuni à 5 assez d’argent pour permettre l’impression d’un n°1 à 22 000 ou 25 000 exemplaires. On n’avait pas imaginé aller beaucoup plus loin. Et puis le truc s’est bien vendu, la pub est arrivée et on a pu développer le magazine, prendre des bureaux. Mais le capital n’a jamais bougé. Nos prévisions étaient assez pessimistes et on pouvait perdre pas mal d’argent en 2013, s’endetter. Donc on a tout arrêté parce qu’on n’avait pas les épaules pour passer à l’étape supérieure : les salaires, le passage en mensuel, une certaine pérennité. On s’est arrêté avec des comptes tout juste à l’équilibre et sans aucune embrouille ni dettes. Mais la vérité, c’est qu’on n’a jamais vraiment réussi à développer une économie. On a crée une belle histoire de cinq ans à travers un magazine et peut-être même une petite bande.

Es-tu également musicien?

Pas du tout. Ado, j’ai joué un peu de guitare dans des groupes. Mais j’étais pas très bon, peu à l’aise. Pourtant quand tu es guitariste rythmique, normalement, c’est la bonne planque. Tu plaques tes quatre accords mineurs et basta. Moi, je n’ai jamais eu aucune ambition dans la musique. Pas tellement plus en journalisme musical d’ailleurs, mais là, je savais que j’avais une petite connaissance de la musique comme de la littérature, du cinéma, de la poésie. J’avais aussi envie de faire découvrir des choses qui m’intéressaient ou me rendaient dingue. Simplement. Et puis l’écriture, raconter des trucs que je vois ou des personnages qui me font marrer c’est dans mon tempérament. Par contre la critique dans le sens dur ça ne m’a jamais intéressé. Si ça en fait marrer certains, très bien pour eux, qu’ils se marrent… Défoncer des groupes que tu trouves trop omniprésents dans les médias par exemple, où est l’intérêt? Ca me gave particulièrement quand j’en vois ou j’en lis qui s’en prennent aux gros succès de l’époque : Stromae, etc… Où est le problème dans le succès de Stromae ? S’il vend des disques, très bien. En quoi, ça peut agresser, qui que ce soit, son succès ? En plus, pour moi, le mec est clairement au dessus de la mêlée. Il a rendu populaire tout un tas de musiques métissées, electro, r&b un peu chelous… Alors on peut dire qu’il est le produit d’un buzz médiatique, etc, mais ce n’est pas rien ! De toute façon, quand je vois la pauvreté intellectuelle des débats entre rock critics et leurs énervements de façade sur les réseaux sociaux, ça me rend malade. Tu as vraiment l’impression d’une corporation qui n’a toujours rien pigé à l’évolution des médias à l’heure d’internet, de la façon de communiquer autour de la musique et, pire, rien pigé à l’époque.

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Mais il y a quand même des groupes que tu exècres, non ?

Ca doit bien exister, oui, mais pas au point d’emmerder le monde avec ça… Par exemple des choses plus ou moins récentes comme The Gossip, Foals ou Two Door Cinema Club, ça ne me fait absolument rien. Pareil pour Metronomy : j’aime bien certaines chansons, mais ça me laisse froid… Mais en fait, on s’en fout de ce que j’aime ou pas. Je me dis toujours que les membres d’un groupe sont peut-être des gens sympathiques, avec des motivations assez nobles, etc… C’est peut-être le cas de Beth Ditto. Il y a des gens très doués pour écrire des choses assez dures sur un groupe, mais pas moi. Je saurais faire, mais j’ai l’impression de perdre mon temps à écrire des trucs qui m’éclatent vraiment. L’idée de dénigrer quelque chose que tu ne saisis pas m’a toujours mis mal à l’aise. Le type qui se fout de la gueule de Nabilla ou de Cyril Hanouna dans Télé 7 jours ou Closer, Ok, je peux piger. Par contre le même article au vitriol dans Libération, Télérama ou Les Inrocks, je ne vois pas du tout l’intérêt. Tu as l’impression d’assister à un diner de con. Par exemple, quand je lis ces fils de commentaires en dessous d’un statut Facebook anti Fauve – un groupe que je trouve affreux, d’ailleurs – j’ai envie de dire « On va se calmer, on va prendre ses cachets. Ok c’est important parce que c’est de la musique, mais à l’arrivée ça ne reste que de la musique. Ca ne va pas modifier l’équilibre du monde… ».

« Ca me gave particulièrement quand j’en vois ou j’en lis qui s’en prennent aux gros succès de l’époque »

C’était déjà le cas quand on a lancé VoxPop. J’en avais d’ailleurs parlé lors de notre première réunion interne chez Voxpop. Personnellement, je ne comprends rien à ce que me raconte Bénabar. Mais je me disais que ce serait fantastique d’avoir dans Voxpop le meilleur papier du monde sur Bénabar en tournée. Avec juste des faits. Comment se passe sa tournée? Quelle est sa vie en tournée? Est-ce qu’il est sympa avec le pompiste ? Ce genre de choses. Essayer aussi de parler d’artistes dont on n’aime pas forcément les disques c’est se forcer à raconter des histoires. Et se rendre parfois compte qu’ils ont une vie plus palpitante que leur musique. Tout ça pour te dire que le côté critique ne me fascine pas du tout. Je sais que Gonzaï est assez friand de ça, mais pas moi. Je suis complètement passé à côté de Lester Bangs. Le Gonzo, pour moi, c’est un peu l’imposture du mec qui ne sait pas observer autour de lui et qui préfère se raconter plutôt que de raconter la vie des autres.

Il y a quelqu’un dans le monde de la musique qui synthétise ce que tu aimes ?

Quand j’étais ado et lecteur des Inrockuptibles je ne ratais jamais ce qu’écrivait Jean-Daniel Beauvallet dans les Inrocks parce qu’il savait me vendre son enthousiasme. Tu avais l’impression que le moindre disque le faisait sauter au plafond. On aurait dit un prêcheur. En disant « tout est génial », il m’a certainement fait acheter certains trucs assez pourris, d’autres qui sont restés longtemps sur ma platine. Nick Kent me plaisait beaucoup aussi, mais pour d’autres raisons. Parce que ce type sait raconter des histoires. A l’anglo-saxonne, avec des phrases courtes et des descriptions hyper précises. Comme Philippe Garnier. Manoeuvre aussi a une verve très premier degré qui peut être assez contagieux sur certains trucs. Je respecte beaucoup le premier degré. Beaucoup disait que Rock & Folk se dévoyait à l’époque des bébé-rockeurs avec tous ces « fils de ». Mais pour l’avoir vécu de l’intérieur, je reste persuadé que Manoeuvre pensait sincèrement que les Naast étaient un super bon groupe sans une once de cynisme.

Aujourd’hui, et dans l’absolu, le mec pour lequel j’ai le plus de respect dans ce monde de la musique en France c’est Jean-Louis Brossard, le programmateur des Transmusicales. Il a plus de 60 ans, une énergie de gamin sur tout, des nouveautés complètement folles. Déjà, tu le vois danser devant tous les concerts qu’il programme et, un homme qui danse, c’est toujours bon signe. C’est quelqu’un de rapide à réagir surtout. Il a une capacité à s’emballer pour du funk slovène, du hip-hop d’Azerbaïdjan, le dernier truc de Liverpool un peu garage. Plus qu’un journal ou un média, ce qui me revitalise le plus quand on parle musique, c’est certainement d’aller aux Transmusicales de Rennes.

Souvent, quand j’achète un canard musical en France, je me dis, et c’est un peu prétentieux de ma part, que j’aurais pu prévoir leur sommaire trois mois avant. Les emballements de certains sont devenus prévisibles ou, pire, forcés. Et pour les festivals, c’est un peu pareil. Tu supposes plus ou moins quelle va être la programmation des festivals qu’on connaît tous. Alors que les Trans’, c’est différent. Il y a toujours de la surprise. C’est un gros rendez-vous, mais il y a encore un esprit de bande qui plane au dessus. Mes meilleurs souvenirs de musique récents – Benjamin Clementine, Sixto Rodriguez, Shabazz Palaces, Gablé, Meridian Brothers, Ava Luna, LCD Soundsystem, je pourrais t’en citer des centaines – je les ai tous vécus aux Transmusicales de Rennes. Et souvent, avec mes meilleurs potes, Mathieu, Samuel et parfois Damien. Ca me fait un peu chier que les surprises et le n’importe quoi se soient perdus en route dans ce milieu. Ca ne date pas d’aujourd’hui. Ca fait des années qu’on est dans un truc moins marrant. Les gens de ce secteur se plaignent souvent et j’avoue que ça m’agace beaucoup ce côté petite chose fragile, névrosée ou qui voit des complots judéo-maçonniques derrière le succès de Stromae. Je préfère les gens qui s’amusent et ceux qui font des choses malgré des petits moyens. Parfois quand je lis Gonzaï, Dum Dum ou Tsugi, je sens que ça s’amuse. Et la joie, le kif, c’est quand même fondamental dans un milieu où, de toute façon, il n’y a jamais eu beaucoup de fric à se faire…

Quelles sont tes premières fascinations de jeunesse?

A 14 ans, je m’étais acheté « Loveless » de My Bloody Valentine. Sans rien comprendre à ce disque. C’était du bruit, ça partait dans tous les sens. C’est même un album qui me repoussait un peu physiquement. Mais d’un autre côté, j’avais l’impression que ça faisait de moi le mec le plus cool du monde. Donc pendant des années j’ai proclamé que « Loveless » était le plus grand album de tous les temps, que MBV était un énorme groupe. Quelques années plus tard, j’ai enfin commencé à comprendre cet album et là, ok, ça fout quand même des claques à quantité de trucs à guitare, ce disque. Sinon, j’étais fan d’autres trucs. Pavement et Nirvana, par exemple. Premièrement parce qu’au milieu des années 90, on ne pouvait pas y échapper. Deuxièmement parce qu’il y avait les Guns N’ Roses avant. Moi en bon lycéen je commençais à gratouiller un peu de guitare, pas parce que je me sentais envahi par la fibre musicale, mais pour draguer des filles. Ca m’a aider à me rapprocher de quelques nanas qui m’intéressaient. Pour les impressionner, j’allais pas leur jouer Sweet Child Old Mine des Gun’s avec mes doigts pas agiles du tout, j’en aurais été incapable. Nirvana, c’est trois accords mineurs. Donc n’importe quel guitariste un peu baltringue comme je l’étais pouvait jouer Come as you are ou Rape Me. Au delà du son, de l’attitude et des chansons, je ne vais pas mentir, c’est pour ça que je me suis mis à aimer Nirvana et à porter des chemises à carreaux, parce que ça marchait pour plaire aux filles. Du coup, quand Kurt Cobain s’est flingué ça m’a rendu vraiment mélancolique. C’était mon adolescence.

« Pour impressionner les filles, j’allais pas leur jouer Sweet Child Old Mine des Gun’s »

Adolescent, j’adorais aussi NTM. Parce que j’entends dans les paroles et dans le flow un truc qui me rappelle encore vraiment aujourd’hui tout ce que j’aimais dans les années 90. Ca me rappelle mon lycée Porte de Clichy et les premiers potes racailles qui dealaient du shit et ponctuaient toutes leurs phrases par des « Nique ta mère ! » Ca reste hyper actuel. C’est un des groupes les plus essentiels en France. A l’époque, j’adorais les Pixies parce que je trouvais ça chelou, du rock avec des structures pop un peu malsaines. J’ai bien aimé les Happy Mondays et toute la mythologie autour des clubs de Manchester aussi. J’avais l’impression qu’on pouvait écrire un roman autour de leurs histoires de camés. J’adorais aussi l’idée du groupe rock qui prend un ecstasy et, blam !, se transforme en groupe groovy… Même si ça n’était pas ma génération, j’ai aussi eu des longues périodes Joy Division, Bobby Womack, Johnny Cash, Pere Ubu, Primal Scream, Sly & The Family Stone, Wire, le Velvet Underground, Talking Heads, Faust, Digable Planets, Underworld…

Aujourd’hui, si tu me demandais de te citer les dix disques que j’emmènerais sur une île déserte, je ne pourrais pas te répondre. Ca change tous les jours. Il y aurait peut-être « Remain in light » des Talking Heads, parce que ça synthétise pratiquement toutes les sonorités que j’aime. Mais ça peut changer tout le temps. A chaque fois que je découvre un groupe qui n’a sorti qu’un single, qu’une vidéo youtube avec 30 vues et que ça me plaît, je me sens comme un fou. Je vais le mettre dans mon top 10 pendant 3 mois. Pour moi la musique doit toujours respirer l’excitation. Un domaine où tu changes d’avis tout le temps, où tu te renies.

Un des trucs qui me branche le plus en ce moment, c’est un jeune groupe de Manchester qui n’a pratiquement rien sorti et qui se nomme Naked (On Drugs). J’ai découvert ça quand je suis allé à Manchester faire un documentaire pour France 4 sur la nouvelle scène de cette ville. Je les ai en plus découverts jouant dans les bureaux de leur label, qui est un entrepôt désaffecté dégueulasse à Salford. C’est une sorte de mélange entre Public Image Limited et du free-jazz. C’est très très bizarre, hyper-sombre, dissonant avec un chanteur français et des looks assez tendus. Et les voir dans cet environnement d’usine désaffectée, dégueulasse et glacée, avec le patron de leur label qui me racontait « On est de la même famille de pensée que Lars Von Trier et le Marquis De Sade… » ça m’a donné le contexte pour apprécier encore plus leur musique. Parce qu’en fait la musique, c’est ça pour moi : il me faut un contexte, un lieu, des images, de l’humain… Sinon, ça reste abstrait et je ne suis pas fort pour les abstractions.

Aujourd’hui tu écris principalement dans des magazines hors musique – So Film, Snatch, etc. Ton éloignement de la presse rock a-t-il modifié ton rapport à la musique?

En fait, depuis que j’ai levé le pied avec la presse musicale j’écoute et j’achète beaucoup plus de musique que je n’en ai jamais écouté et acheté dans toute ma vie. C’est l’avantage d’être insomniaque et angoissé, tu trouves facilement du temps pour zoner sur les internet, comme on dit. De toute façon j’ai toujours pensé que ma vie ne s’est jamais résumée à la presse musicale même si c’est un milieu qui continue à me concerner, parce que j’ai commencé là-bas, et à m’agacer beaucoup aussi parfois. Je continue de voir les amis que j’avais dans ce milieu, et parfois je me dis qu’un jour, peut-être, je repartirai sur une nouvelle aventure à la Voxpop. Si ça se refaisait, ça ne sera pas forcément pour parler de musique, mais je crois que l’esprit serait le même. Pour l’instant j’adore écrire des longues stories enquêtes sur la chaîne de télé HBO, sur les allumés de l’organisation Mars One qui veulent lancer le premier voyage sur mars en 2025, partir au Danemark pour recomposer la vie de Lars Von Trier, etc…

Dans la presse tout m’intéresse et, bonus, j’ai la chance de fréquenter au quotidien mes potes de So Press qui font des magazines extraordinaires (NDLR : So Film, So Foot, Pédale). Eux, ils ont vraiment inventé une bande et un esprit qu’on ne trouve plus ailleurs. Ca se sent dans les articles et les angles traités. De l’extérieur ça a l’air d’être un gros fanzine, mais quand tu vois le niveau des papiers produits, c’est très au dessus de la moyenne de beaucoup de journaux plus riches. Et les mecs ne se la racontent pas du tout, en plus. Ca fait beaucoup de bien d’être avec eux. Pareil pour Snatch. Des jeunes mecs qui ont les crocs. Là encore c’est une bande. Ca confirme ce que je pense depuis longtemps : un bon média c’est d’abord une bonne bande et ensuite il faut laisser le temps pour que l’esprit prenne.

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Ca ne te manque donc pas de ne plus travailler autant dans la presse musicale ?

Le cérémonial d’être invité à un concert et de serrer la main à 3 ou 4 attachés de presse ne me manque pas plus que ça. La vérité c’est que j’appréciais évidemment beaucoup certains d’entre eux mais je vais être honnête :  ça les sorties, le milieu, tout ça, on peut complètement vivre sans… Pour moi, quel que soit ton âge, même si tu es journaliste musical, rien ne t’empêche de te projeter comme journaliste scientifique ou autre. Faut être curieux et savoir se réinventer. Pour l’instant, j’ai été journaliste toute ma vie. Mais je n’exclus pas du tout la possibilité de faire autre chose, d’aller vivre en province, de faire une formation d’ébéniste. Quand on me demande qu’est ce que tu pourrais faire si tu n’écris plus et que la question me gonfle, ces jours ci je réponds : « Bah je peux partir m’engager avec l’état islamique qu’est ce qui m’en empêche ? » Tout ça pour dire que c’est ouvert.

« Quand ça vire universitaire, ça a tendance à m’emmerder. C’est un peu excluant de parler du gabber, du post-drone ou de la dubstep-folk »

Je regrette un peu ce côté là de la presse musicale. Je visualise pas mal de personnes qui restent dedans en sachant pertinemment qu’ils n’ont plus le moindre jus à donner. La sève et l’enthousiasme de la jeunesse se sont taris mais eux continuent vaille que vaille. Par peur du changement ? Franchement je n’en sais rien. De toute façon je n’aime pas juger. Tout le monde a des problématiques différentes. Ce qui m’ennuie plus c’est que cet état d’esprit un peu pépère immobile se répercute dans les sommaires des journaux musicaux. Ca ne bouge pas beaucoup ou, pire, ça décline. Alors tu as toujours à peu de choses près les mêmes couvertures, les mêmes sujets marronniers qui existent aussi dans la presse musique. On se fout de la gueule de L’Obs quand ils font leur couv’ annuelle sur le marché de l’immobilier, Ok, mais moi je pense qu’on devrait aussi se foutre de la gueule des numéros de fin d’année avec un top 100 des disques de l’année ou des spécial mode, etc… Surtout, quand tu as, en gros entre 5000 et 15 000 tordus qui font l’effort de t’acheter la première chose que tu leur dois c’est de les déstabiliser un peu avec des angles différents, des histoires, des trucs de fond.

Dans la presse musicale, je sens vraiment cette grande peur de faire différemment ou de faire un petit pas de côté. J’ai l’impression qu’une majorité se retient pour tout un tas de raisons. On reste entre spécialistes et on oublie d’écrire les petites histoires de musique qui sont parfois des grands sujets. C’est dommage car il y a certainement plein de mecs formidables qui bossent dans ces journaux. J’en connais plein. C’est peut-être pour ça aussi qu’on a arrêté Voxpop. Au-delà des histoires de fric, je trouvais aussi pénible le fait qu’en France, pour avoir une interview d’un groupe dans un cadre plus intéressant et « aventurier » que la sempiternelle salle promo, il faut batailler ferme. Et on parle là de groupes qui vendent à peine 5 000 disques. On n’est pas sur du U2 ou du Jay Z. Assez vite, j’ai trouvé ça un peu dérisoire. Je veux bien batailler et faire des courbettes pendant 3 ans pour avoir Xavier Niel de Free dans mon canard mais me battre pour un tordu expérimental qui vend à peine 5 000 disques en France, non. Je comprends qu’on se batte pour choper Justin Bieber, mais pour Animal Collective, honnêtement, non. On n’est pas des clodos. Et puis je crois que finalement les meilleurs sujets qu’on a faits, ceux qui se sont passé sans cadre de promo, à l’instinct. Je garde des supers souvenirs de plusieurs sujets comme ce reportage sur les traces de Miossec qui se présentait sur une liste municipale dans un bled breton, ou encore un mini dossier sur la musique et l’Islam.

Tu as des souvenirs marquants en interview?

IMG_3804-copy-1Les interviews les plus rigolotes sont celles qui sortent du cadre. Au début des Libertines, c’était vraiment drôle. Les mecs étaient assez marrants. Des interviews pas calées. Personne à l’hôtel, tu les cherches partout et tu te rends compte qu’ils sont partis chercher leurs drogues ailleurs. Mon meilleur souvenir, c’est peut-être quand on a fait NTM dans Voxpop. Les mecs parlaient très bien, et avaient des relances sur tout. On avait interviewé Kool Shen et Joey Starr séparément, les entretiens avaient failli être annulés plein de fois. On avait fini par attraper Joey Starr dans les coulisses du Grand Journal. Il nous a martyrisé au départ de l’interview, nous disant :  « vous ressemblez à rien, vous avez l’air de clodos, etc.. », puis on le vanne un peu, le truc se détend et l’interview va bien au-delà du temps imparti. Un très bon souvenir.

Avec Miossec, c’est toujours des bons souvenirs aussi. Je me rappelle de ma première interview avec lui vers 2004 ou 2005. Ca s’était terminé en beuverie. A l’époque j’aimais beaucoup les paroles de Miossec. Un Breton, peuple pour lequel j’ai une grande empathie. L’interview se passe bien, Miossec envoie du jeu. A la fin, il me propose le verre de l’amitié qui se transforme en bouteille de vin. On se met à parler football, du FC Nantes et des Merlus de Lorient. A la fin de ce « verre », il me propose à nouveau le verre de l’amitié. Re-bouteille. Etc…Un jour sans fin. On a terminé un peu raide, et on s’est mis à appeler des gens pour leur faire des blagues au téléphone à deux heures du matin.

Mais les meilleurs souvenirs restent avant tout journalistiques. Plus que des anecdotes dingues, je suis heureux quand tout se met dans ma tête et que je me dis que cet interview, ce reportage vont se transformer en un super papier. Là, c’est le kiff. J’ai plein de souvenirs extraordinaires de reportages sur les scientologues français qui organisent des soirées open mic, de longs reportages en Irlande sur les traces du fantôme de Bono avec mon pote photographe Remy Artiges où on s’est bien marré à retrouver tous les anciens potes de Bono pour, à l’arrivée, juste parler de l’Irlande. Sinon, j’ai réalisé un rêve d’adolescent avec VoxPop : faire un reportage en une nuit avec mon héros – l’écrivain Irlandais Robert McLiam Wilson.

La maison de la Radio a récemment un peu cramé suite à un incendie. La radio, c’est un média qui compte dans ton parcours ou tu t’en bats les steaks?

En école de journalisme, c’est le média dans lequel j’étais le plus à l’aise. Sauf que voilà, dans mon parcours, la presse écrite est arrivée avant la radio. J’ai un rapport au travail assez simple. Je propose beaucoup d’idées, mais je suis assez fataliste. Quand quelqu’un vient me chercher et me désire un petit peu, quel que soit le projet, j’ai tendance à dire oui au départ et à voir comment ça se passe ensuite. Mais si tu ne viens pas me chercher, à moins que je te désire énormément je ne viendrai pas. C’est très orgueilleux comme attitude et pas forcément toujours productif, mais je sais que je bosse toujours mieux dans un environnement pour lequel j’ai du feeling. Quand le feeling est parti j’ai beaucoup de mal à faire semblant de croire à un projet de boulot, une histoire…

« Dans la presse musicale, je sens vraiment cette grande peur de faire différemment ou de faire un petit pas de côté »

Par exemple, récemment Morgane Prod (NDLR : une boîte de production audiovisuelle) m’a proposé de faire un 52 minutes sur la musique à Manchester pour France 4. Le deal, c’était « On va te voir quasiment à tous les plans, faut absolument que le doc soit incarné ». Et moi, au départ j’avais très envie de tenter le truc, mais je trouvais ça étrange. Déjà je n’aime pas trop ma gueule et ce que je dégage à l’écran, mais ensuite je n’ai jamais ambitionné de faire de télé. La télé pour moi c’est le média où on ne prend jamais le temps de sentir un sujet, celui où on doit aller vers le cliché. A l’école de journalisme je me rappelle par exemple d’un prof de télé qui nous disait « Si vous allez filmer une manifestation avec la CGT dedans, interviewez des moustachus ! » Moi je lui demande « Mais pourquoi des moustachus ? » Et le prof me dévisageait : « Parce que l’image que le plus grand nombre a d’un syndicaliste c’est un moustachu, c’est comme ça ! » Donc, la télé, pour moi c’était la méfiance absolue. Finalement, je l’ai fait avec beaucoup de plaisir et les retours sont assez positifs. J’étais très étonné, à tel point que ça a peut-être réglé des trucs de l’ordre de la psychanalyse. Ils m’en ont redemandé un sur Mexico. L’angle est très simple. Si tu veux découvrir une ville musicalement parlant, ne parle pas du passé, va juste voir les nouveaux groupes, va découvrir les nouveaux clubs où on fait la fêtes, force quelques portes etc… Et j’avoue que faire de la télé dans ces conditions là, c’est devenu un véritable plaisir.

Ta culture musicale, comment l’as tu acquise?

En chopant un maximum de trucs, bien sûr. On est encore dans des trucs d’ados, hein, mais pour financer mes premiers achats de disques, je détroussais des parcmètres. A l’époque, ils fonctionnaient avec des pièces. Quand tu plaçais une pièce de deux francs de l’époque au quart en répétant le truc plusieurs fois, c’était comme un jackpot, des pièces tombaient. Donc tu répétais le truc plusieurs fois. Et j’ai pu acheter quelques cassettes en détroussant des parcmètres.

Et puis j’ai reçu une bonne éducation. Mes parents m’ont toujours expliqué qu’il fallait travailler si je voulais m’acheter des choses. Je n’ai jamais reçu beaucoup d’argent de poche. Dès 16 ans, j’ai fait pas mal de petits boulots, comme raccommoder des voiles sur les voiliers en Bretagne. Avec cet argent, j’achetais des disques et des bouquins. J’invitais mes petites amies au ciné. Le début de ma discothèque a été constituée sur cette base là. Mais je ne suis pas du tout un collectionneur de disques. Je crois profondément en l’éphémère de la musique. Quand des potes passent chez moi, il m’arrive régulièrement de filer des disques qui leur ont plu pendant la soirée. Ma discothèque fluctue tout le temps. Je garde pas mal de mauvais disques en me débarrassant de trucs importants.

Pour être honnête, oui, je suis sûrement cultivé en musique parce que j’ai pas mal bossé dans ce secteur. Mais quand je lis ou je vois les mecs de la revue Audimat, des théoriciens du truc, très brillants, je me sens absolument incapable de sortir toutes les références qu’ils sortent. Je suis assez pauvre là-dessus, et la spécialité sur certains trucs me fait un peu peur. Ca me ramène aux récitations sur l’estrade, à l’école. Quand ça vire universitaire et qu’on en est à mettre des sous-noms pour définir une musique, ça a tendance à m’emmerder. C’est un peu excluant de parler du gabber, du post-drone ou de la dubstep-folk.

« Les vieux adolescents qui courent après leur jeunesse je préfère regarder ça avec distance. C’est mignon et un peu pathétique à la fois »

Si j’en juge par ton approche assez universaliste de la musique, tu ne dois pas trop être sensible à l’identité d’un label ou d’une maison de disques, si?

Pas vraiment, non. Même si Factory Records m’intéresse parce que c’est la même histoire de potes que les Cahiers du cinéma ou que la bande de John Cassavetes. Avec Factory, j’avais vraiment l’impression que Tony Wilson était un chef de bande, des cinglés capables de signer des contrats avec du sang dessus. J’ai bien aimé certains labels mais jamais au point d’acheter toutes leurs références. Et ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’histoire humaine, un peu comme celle de Jean-François Bizot avec Actuel. Ou de Brossard avec les Trans créés en 1979 par une bande de copains. L’humanité dans la musique, ça fait un bien fou et je me revendique vraiment comme un grand sensible. Je comprends les fétichistes du disque qui courent les foires aux disques ou les vide-greniers. Les vieux adolescents qui courent après leur jeunesse je préfère regarder ça avec distance. C’est mignon et un peu pathétique à la fois. Je n’ai rien d’un fétichiste du vinyle, et je ne claquerai jamais des sommes folles pour me procurer le disque qui manque à mon linéaire Sub Pop, par exemple. Je m’en fous, je peux vivre sans. Alors que je ne peux pas vivre sans mon épouse, sans mes potes.

Photos : Astrid Karoual

20 commentaires

  1. L’est sympa Jean-Victor, avec sa gueule de boucher ardéchois (suffit juste de lui raser sa barbe et lui enlever ses fringues de pédé) mais ses histoires de jeunesse dorée qui s’encanaille, ça fait un peu pitié. Faudra lui dire !

  2. Je crois que “juger” la “jeunesse dorée” du monsieur n’est pas très appropriée. Peu importe. Ce n’est pas ce qu’il faut retenir de l’article, merde à la fin.

  3. Chapus est tout de même un petit Siouxsie hater à l’instar des Beauvallet, Davet et autre ayatollahs du bon goût. On se souvient de sa saillie sur l’icône new wave dans rock’n’folk en novembre 2008, qui n’était que misogynie et condescendance.

  4. Courir après une certaine jeunesse, ça peut arriver aussi quand on a pas eu la chance de naître et vivre dans une grande ville et se constituer une bande de potes digne de ce nom.
    J’ai quelques numéros de newcomer, je les garde précieusement. Ce sont un peu mes potes 🙂

  5. Jean-Vic Chapus, j’adore. Il fait toujours semblant de lire des livres, parce que ça fait bien. Maintenant, quand un journaliste sérieux lui demandera ce qu’il aime dans le Velvet ou chez Joyce par exemple, on entendra le BLIP de son cerveau petit bourgeois finalement en veille.

  6. T’as bien mal tourné Jean-Vic…

    Avec la guerre civile qui malheureusement arrive, tu risques de rejoindre les rangs des bons gros gauchistes redécouvrant leur violence refoulée, et décidant d’aller incendier une crèche musulmane…

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