Sa mission, s'il l'accepte, consiste souvent à dézinguer en quelques lignes voire, dans ses bons jours, à porter au pinacle un album coup de coeur qui ne restera d'ailleurs parfois que le sien. Naviguant entre doutes et certitudes, le chroniqueur de disque (ou rock critic lorsqu’il est respecté) est un homme de l'ombre que les lecteurs connaissent mal. Portrait de l'un d'entre eux pour un premier volume qui en appellera d'autres : Etienne Greib, dont la maxime pourrait être « Homme blanc d'origine Strasbourgeoise, la quarantaine, fondu de musique, cherche disque à chroniquer ».

A l’occasion d’une thérapie personnelle, je me suis récemment demandé qui pouvait bien se cacher derrière la critique rock. Par quels mystères inavouables des passionnés de musique nés aux dix coins de l’hexagone s’étaient-ils donc retrouvés un jour à écrire pour des magazines musicaux ? Bien sûr, on ne parle pas de grands noms type Manoeuvre, Bayon ou Eudeline, dont nous connaissons à peu près tous les histoires à dormir plus ou moins debout. Non, je te parle ici de lames plus discrètes, moins tapageuses, des chroniqueurs qu’on pourrait vite cataloguer à tort comme sans-grades. Chaque lecteur assidu reconnaîtra les doigts dans le nez ces noms croisés de manière récurrente depuis des années sans savoir à qui il a affaire.

Issu d’une espèce en voie de prolifération, le chroniqueur musical ou critique rock (appelons-le comme vous voulez) est souvent détesté pour sa capacité à asséner sans le moindre doute des avis tranchés et sentencieux sur des disques qui ont souvent demandés à leurs auteurs des semaines, voire des mois de travail. Chose incroyable, il lui arrive aussi sans qu’il le sache d’être adulé par des étudiants ou des freaks dingues de musique. Au nom de quoi ? Pour qui ? Pour quoi ? On laissera les trolls répondre à ces questions sans importance mieux que les premiers concernés. Un journaliste « musique », c’est avant tout un nom que les abonnés d’une revue croisent chaque mois, chaque semaine, et dont les goûts coïncident parfois avec les leurs. Des prescripteurs ? Plus du tout depuis qu’internet et les blogueurs ont bouffé les miettes du gâteau. Des pistes à suivre ? Possible. Il était temps d’en parler avec l’un d’entre eux. Magnéto, Etienne.

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Gonzaï : Peux-tu te présenter aux lecteurs qui ne te connaîtraient pas?

Etienne Greib : J’écris pour la revue Magic depuis 1997. Avant, j’avais fait deux piges pour les Inrocks quand j’étais étudiant à Paris. Puis je suis retourné vivre à Strasbourg où j’ai écrit pour Station service, un magazine culturel local assez pointu. C’est ça qui m’a vraiment donné le goût de l’écriture et le plaisir de la chronique. Le mec qui s’en occupait était Patrick Peiffer, un vieux bougon fan de Neil Young très au courant de ce qui se passait. On se croisait régulièrement dans des concerts et un jour il me demande de lui écrire un papier sur la Lo-fi. Je lui ai répondu que la Lo-fi c’était fini, out. Et que désormais c’était le post-rock qui prévalait. J’ai donc fait un papier sur « Spiderland » de Slint et tout ce qui en découlait à l’époque. Tortoise, Labradford, Rachel’s, June of 44, ce genre de choses. Dans ma rubrique « Petites ouvertures américaines », j’avais toute latitude pour parler des groupes américains underground de l’époque. Je devais avoir 4 ou 5000 signes à écrire par mois et je parlais de cinq ou six disques. Une liberté totale.

« Les Jesus And Mary Chain sont les Sex Pistols de ma génération ».

Station service était régulièrement adressé aux maisons de disques, et notamment à un ami, Morvan Boury qui travaillait à ce moment-là chez Labels tout en écrivant pour Magic. Je travaillais alors pour Radio Campus et pour La Laiterie à Strasbourg. Morvan est venu à un festival organisé par La Laiterie, où était programmés des groupes comme Diabologum, Butthole Surfers ou Einsturzende Neubauten. Il était avec Philippe Jugé, le directeur de la publication chez Magic à l’époque. On a discuté, bien mangé et bien bu. J’ai envoyé des démos de chroniques, c’est passé et deux mois après je me suis réinstallé à Paris, pour d’autres raisons. J’ai aussi écrit pour Chronicart, Trois Couleurs ou la revue Schnock.

Avant d’être chroniqueur, tu as été musicien dans Superdrug ou Temple Temple.

En fait, j’ai eu cinq ou six groupes au fil du temps. J’ai commencé à Strasbourg avec Frank et Jacques qui font Original Folks maintenant. Ensuite à Paris, j’ai joué dans Superdrug, un groupe avec notamment Fred Paquet qui s’occupe aujourd’hui de la boutique Pop Culture Shop, et Antoine Bourguilleau qui fait toujours des trucs sous le nom de Joseph Fisher. Ces deux-là jouent encore ensemble dans Panama. Superdrug était hyper influencé par Teenage Fanclub, les Pastels, Television Personalities, toute la scène Creation, puis des groupes américains comme Codéine, Slint, Sebadoh ou Pavement.

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Quand tu avais 10-12 ans, quelles étaient tes premières fascinations de jeunesse ?

Mon obsession pour la musique a commencé bien plus tôt, malheureusement. Mes parents écoutaient beaucoup de disques. J’écoutais donc beaucoup de musique mais sans savoir vraiment ce que c’était. Beaucoup de classique, beaucoup de folk, mais pas de rock. Le truc le plus rock qu’on devait avoir à la maison, ça devait être un Best Of de Peter, Paul and Mary. Voilà. Et Joan Baez aussi. Je ne suis pas du tout un grand fan de Joan Baez mais ça a peut-être dû forger mon oreille. Aujourd’hui, j’écoute beaucoup de folk et de country, ce n’est pas un hasard. Puis j’ai scotché sur le double blanc des Beatles, offert par un ami de la famille. En CM1-CM2, j’ai eu mon premier gros choc avec AC/DC. J’ai écouté énormément de hard-rock comme beaucoup de gens à l’époque. Mon oncle me disait que AC/DC, c’était moins bien que Led Zeppelin, alors j’ai écouté Led Zeppelin, et Black Sabbath et je me suis pris une grosse baffe, ça m’a donné le goût d’aller chercher les origines de ce que j’écoutais, de voir plus loin en regardant en arrière. « Kill’em All » de Metallica a été un disque vraiment fondamental pour moi. Probablement l’album qui m’a fait passer du côté obscur de la force en 1984. Jusque là, on écoutait Scorpions, Iron Maiden, Motörhead, et des choses moins avouables aussi. Dans les chroniques de Metallica ou de Slayer, les journalistes parlaient souvent des Stooges, du MC5, des Sex Pistols et évoquaient le punk, le hardcore.

« Joy Division reste mon groupe préféré de tous les temps, toutes catégories confondues »

Du coup, j’ai découvert « Funhouse » des Stooges qui reste un de mes dix disques préférés de tous les temps. C’est à ce moment-là que tout a basculé pour moi. Des Stooges, je suis passé aux Pistols, aux Cramps donc au punk et à la new-wave puisque c’est aussi l’époque où The Cure devient un groupe grand public. De là, j’arrive à mon deuxième choc pétrolier avec Joy Division qui reste mon groupe préféré de tous les temps, toutes catégories confondues. C’est évidemment un résumé très succinct de mon parcours. Après ça, j’ai écouté les groupes dont parlaient Les Inrockuptibles, qui était devenu mon journal de référence et probablement celui qui m’a donné une véritable envie d’écrire, plus que tous les autres. Donc beaucoup de rock néo-zélandais, les Pastels, Beat Happening, tout ce qu’on appelait à l’époque de l’indie pop. Et puis Jesus And Mary Chain, autre groupe fondamental, un peu les Sex Pistols de notre génération parce qu’avec une simple pédale de distorsion, on pouvait facilement reproduire leurs chansons à trois accords.

Jesus And Mary Chain joue prochainement à Paris. Je suppose que tu vas aller les voir. Quel est ton avis sur toutes ces reformations?

Quand c’est bien, c’est bien. Quand c’est pourri, c’est pourri. C’est vraiment au coup par coup. Mais il y a une émotion certaine à voir que des groupes que tu n’as jamais eu l’occasion de voir à l’époque. Je viens de voir Loop en concert, un groupe que j’adorais et que j’adore toujours. Voir en concert ces morceaux que tu connais, qui sont dans ton ADN, c’était fantastique, très émouvant. Je tuerais pour voir Spacemen 3, par exemple, mais ça n’arrivera pas, je pense. J’ai aussi revu Slowdive qui joue aussi bien qu’à l’époque, sinon mieux. Après, je n’ai rien contre la fidélité, je ne suis pas contre le fait de suivre des gens sur le long terme. Je reste viscéralement fan de Teenage Fanclub depuis leurs débuts. Chaque nouvel album me met dans le même état d’excitation qu’à 19 ans. Et puis tu as des groupes jokari dont tu suis le travail parfois de près, parfois de loin. Récemment, j’ai été très surpris par le nouvel LP de Thurston Moore. Ces disques en solo m’avaient toujours gavé, je trouvais vraiment pas ça passionnant. Là, son nouvel album « The Best Day » est une belle surprise. Je l’écoute souvent, même si ce n’est pas le disque de l’année, loin de là. Pourtant, si quelqu’un m’avait dit il y a encore trois mois que je réécouterai en boucle un album solo de Thurston Moore, je lui aurais probablement ri au nez.

Avant internet, tu avais l’air d’écouter énormément de musique, pas toujours accessible au commun des mortels. Quel était ton réseau pour t’approvisionner?

Il y avait un truc qui était très important, c’était la cassette. On était en quelque sorte des hipsters avant l’heure. On n’avait pas accès à énormément de musique, c’est vrai. Alors on allait dans des bibliothèques ou des discothèques municipales généralement assez bien fournies. On prenait des disques, on les enregistrait et on les écoutait. C’est aussi simple que ça. S’ils ne nous plaisaient pas, on les virait de la cassette. Il arrivait aussi qu’on se fasse des cassettes de cassettes. Dans ma bande de potes, il y avait des disques qu’on achetait tous le jour de leur sortie car il nous en fallait un chacun. Et puis il y en avait d’autres qui tournaient entre nous. On s’échangeait nos discothèques comme ça. La cassette était vraiment importante, les radios libres aussi.

J’ai commencé à lire très tôt la presse anglaise, le New Musical Express (NME), Sounds et le Melody Maker. A partir de 86-87. Ca donnait envie de découvrir tous les groupes dont parlait cette presse musicale. A l’époque, il y avait peut-être un ou deux groupes à découvrir par mois et maintenant il y en a au moins deux par jour, donc j’ai plus ou moins abandonné. Même si je me prends régulièrement des baffes comme avec Jessica93, Sleaford Mods ou Spray Paint, récemment. Je suis beaucoup moins dans l’actualité, ce qui ne m’empêche pas d’être curieux mais je n’ai plus cette frénésie de la découverte que j’avais à l’époque, parce que je ne pourrais plus suivre. De toute façon, c’est impossible de tout ingurgiter et de trouver tout super, vu le niveau général.

Avec internet, tout le monde a désormais accès à tout. Quel est le rôle d’un chroniqueur en 2014?

Le problème, c’est que la chronique musicale est devenue un peu comme la musique. Avec l’informatique, tout le monde peut le faire. Donc tout le monde le fait, et tout le monde n’est pas bon. Avant c’était compliqué. Pour enregistrer un disque ou même une démo, il fallait connaître quelqu’un qui avait un 4 pistes. Après on a pu s’acheter des 4 pistes. Après il y a eu l’informatique musicale. C’était assez ardu et maintenant, tout le monde peut le faire seul chez lui. La musique est à la portée de tous. Maintenant, la notion de rareté ou de quête a disparu et ça me gêne beaucoup. Tout est disponible en quelques clics. Avec mes amis, il n’était pas rare qu’on mette parfois six mois ou des années à trouver un disque qui nous intéressait.

Mais il faut savoir qu’avant internet, il y avait déjà un réseau, celui des fanzines pour faire court. On s’écrivait, on s’échangeait des cassettes, des disques, des flexis, des adresses. Je ne dirais pas que c’était Facebook ou Soundcloud avant l’heure mais ça y ressemblait quand même un peu. Quand j’étais étudiant à Paris, au début des 90’s il n’y avait pas vraiment de lieux de rencontre, mis à part les magasins de disques et les salles de concert. Plus tard, il y a eu enfin des bars dans lesquels on pouvait sortir et rencontrer des gens qui écoutaient à peu près la même musique que nous, comme le Pop In, qui a été fondamental dans ma vie. Avec Fred (Pop Culture) on y a vite organisé des concerts ou des soirées.

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Dans les vieux critiques rock, quelles sont les figures tutélaires qui forcent ton admiration?

Les grands anciens de Rock & Folk comme Michka Assayas ou François Gorin. Sur le rock, c’est un livre qui m’a débloqué parce que Gorin parlait beaucoup de lui. Même si je n’ai pas encore écrit de livre, j’essaye toujours de mettre quelque chose de personnel et d’intime dans ce que j’écris. Et bien évidemment Michka Assayas, car c’est lui le premier à avoir écrit sur Joy Division et les débuts de New Order. Très important. Donc Gorin, Philippe Garnier, Assayas et même Philippe Manoeuvre qui était fondamental. J’avais lu religieusement son ouvrage L’enfant du rock qui m’a je pense beaucoup influencé et puis on le voyait régulièrement faire le zouave à la télé. Jean-Daniel Beauvallet aux Inrocks, Arnaud Viviant et Bayon dans Libération.
Didier Lestrade m’a également beaucoup influencé dans l’écriture. Il avait une rubrique dans Libé où il parlait de techno, de house, de musique de club. Des musiques assez abstraites en fait, auxquelles il parvenait à coller un imaginaire incroyable en y mettant beaucoup de lui. Ca m’a d’autant plus parlé que lorsque j’ai commencé chez Magic, il y avait beaucoup d’électro. De toute façon, une fois que tu as parlé du krautrock, de Kraftwerk et de la scène d’où vient le disque, tu es obligé d’avoir un peu d’imagination.

« Everett True est un modèle absolu…il a été mon Lester Bangs »

Parmi les Anglo-saxons, je citerai Everett True, qui est vraiment le pape pour moi, un modèle absolu d’intégrité, de flamboyance et de mauvaise foi. Il a été mon Lester Bangs. J’ai découvert ce dernier plus tard et il était déjà mort quand j’ai commencé à lire et à écrire, alors qu’Everett True, c’est quelqu’un que je lisais religieusement toutes les semaines. Il faudrait écrire un livre sur lui… et lui a écrit de très bons livres (sur les Ramones ou Nirvana, entre autres).

Tu fais désormais assez peu d’interviews de groupes et tu sembles privilégier les chroniques. As-tu parfois ressenti la lassitude de la rencontre?

Dans les années 90, je travaillais pour Radio Campus à Strasbourg. On interviewait tous les groupes qui passaient en concert à la Laiterie. Je peux dire que j’en ai fait, des interviews. Jusqu’à cinq par semaine. C’est souvent intéressant mais ça peut aussi être lassant. Désormais, je préfère choisir qui j’interviewe, et j’ai eu l’occasion de rencontrer de vraies idoles. Récemment, Bob Mould (NDLR : le leader d’Husker Dü et de Sugar). Quand tu rencontres ce genre de mec, tu as peur que ce ne soit pas à la hauteur de tes attentes. Et puis, en fait, le mec est charmant, adorable. Dans les cinq premières minutes, il te pose quelques questions sur toi. C’est un véritable échange. J’ai rarement été déçu par des gens que j’avais envie de rencontrer. Je me souviens par exemple d’une interview de Primal Scream qui s’était super bien passée. Je n’ai pas de souvenirs de déceptions très marquantes. J’ai interviewé la plupart de mes idoles de jeunesse, dont certaines sont même devenues des amis.

Tu n’as pas envie de franchir le cap de la longue distance en écrivant un livre sur la musique?

Ca me titille en effet. J’ai un projet en cours mais ça traîne, il y a eu un crash informatique qui m’a foutu dedans aussi. Peut-être aussi parce que je suis assez paresseux et que je ne suis pas sûr d’être assez bon sur un format long. J’aimerais écrire un livre sur « Movement » de New Order. Un album qui me fascine et qui est détesté par ceux qui l’ont fait. J’aime bien cette idée. Du coup, j’avais aussi l’idée de parler de disques dont la pochette est bleue. Notamment “The End Is Near” du groupe The New Year, qui s’appelait auparavant Bedhead. C’est un des grands groupes américains à redécouvrir et dont l’intégrale ressort prochainement chez Numéro Group, le label qui avait déjà sorti l’intégrale de Codeine.

Justement, le label sur lequel sort un disque, ça a une importance pour toi ? Ca peut influencer ta perception de l’album?

L’identité d’un label, c’est quelque chose d’assez fondamental dans la découverte de ce que tu aimes ou que tu vas aimer, cette recherche permanente. A l’époque de la new-wave on écoutait pratiquement tout ce qui sortait sur Factory ou 4AD. Plus tard, ça a été Creation, Sarah Records… Chacun de ces labels avait une identité forte, et ça te donnait envie d’écouter à peu près tous leurs groupes, qui faisaient pourtant une musique finalement assez diversifiée. Chez Creation ou Factory par exemple, quoi qu’on en dise, les groupes n’avaient pas un son uniforme. C’était tout le temps différent ou presque. Un label, c’est avant tout des hommes, des femmes. Et parfois des figures tutélaires comme Alan Mac Gee, par exemple, un personnage qui sera toujours passionnant, quoi qu’il fasse. Même dans l’immobilier.

Le chroniqueur que tu es devenu continue-t-il à acheter des disques?

Oui, je continue bien sûr à en acheter. Moins qu’à une époque parce que je n’ai pas non plus un pouvoir d’achat démentiel. J’achète beaucoup de vinyles en brocante. Et des rééditions. Les nouveautés, assez peu par contre, puisque j’arrive à les recevoir. Mais si un truc me botte vraiment, je vais l’acheter, en vinyle.

On parlait tout à l’heure des anciens critiques rock qui ont pu t’influencer. Y-a-t-il pour toi aujourd’hui des chroniqueurs qui sont au-dessus de la mêlée?

Je lis régulièrement Nicolas Ungemuth dans Rock & Folk. C’est le premier truc que je lis quand j’achète ce canard. Je suis aussi pas mal attaché à la presse web. J’aime beaucoup certaines choses chez Noisey, un certain franc-parler, de vraies figures de styles. Par exemple, j’aime beaucoup l’écriture de Lelo Jimmy Batista. Je lis régulièrement Gonzaï, même si vous vous branlez souvent les couilles pour le plaisir de la polémique.

« Je suis contre l’Inrocks bashing. C’est devenu très courant et ce besoin de tuer le père quelque part m’insupporte .»

Je continue de lire Les Inrocks, même si la musique y a une place moindre et que ce qu’ils mettent en avant est rarement ma tasse de thé. Mais il y a toujours du style et de l’écriture dans ce canard, quoiqu’on en dise. Récemment, par exemple, Christophe Conte a écrit un très bon papier sur la réédition de “Fantaisie Militaire” de Bashung. Chapeau. J’avais vraiment l’impression de lire un vieux numéro des Inrocks, c’était bien. Je suis contre l’Inrocks bashing. C’est devenu très courant et ce besoin de tuer le père quelque part m’insupporte. Je trouve ça un peu puéril et tellement, tellement facile. On peut faire des trucs intelligents et intéressants sans avoir besoin de détruire ce qui s’est passé avant. On n’a pas besoin de mouvement punk dans la presse, ce n’est pas intéressant. On est tous « des fanzineux de province » à la base, eux compris.

Chroniquer un disque, c’est aussi prendre position. Ca ne t’a jamais posé de problème de « détruire » un album en 15-20 lignes alors que les mecs ont passé plusieurs mois voire parfois plusieurs années à le faire?

Ben… C’est eux qui ont fait de la merde. C’est mon droit le plus strict de dire qu’ils ont fait de la merde. J’ai par exemple descendu il y a cinq ans un album de Mercury Rev, un groupe que j’avais vénéré jusque-là. Je les ai dessoudés sans aucun état d’âme. La dégradation était là, il fallait le dire. La critique incendiaire, c’est un exercice auquel je me colle assez peu, mais j’aime beaucoup ça. Il n’y a rien de plus jouissif que de descendre un disque.

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Tu as parfois du vivre quelques moments cocasses au cours des interviews, non ?

J’ai plein de souvenirs cocasses ou glorieux, mais il faudrait que je te les raconte un soir en buvant des coups (NDLR : notre rencontre a lieu à 10h du matin, entre coca et chocolat chaud). Mais je me souviens très bien de cette rencontre avec Primal Scream. C’était en plein après-midi, dans un grand hôtel parisien, et les mecs n’étaient pas bien réveillés et moi non plus. On a commencé à boire des bières vers 15 heures. Il y avait Martin Duffy qui avait joué dans Felt, et rien que ça, ça m’aurait fait la journée. Ca s’est super bien passé. Faut dire que Bobby Gillespie est un super client en interview. Il adore parler de musique et sort deux références par phrase tout en étant complètement sincère. Cà, c’est assez fabuleux.

« Je me suis retrouvé à pisser dans la rue aux côtés de Bobby Gillespie »

Je suis très fidèle à Primal Scream. Des disques remplis de trucs moyens mais où tu trouves toujours des morceaux fantastiques, toujours un moment où tu te dis « Wouah… ». L’interview devait initialement durer une demi-heure. On y passe plus d’une heure et quart. On avait bu beaucoup de bières. En sortant, à la fin, je croise Mani, le bassiste du groupe à l’époque, ex-bassiste des Stone Roses. On discute deux minutes et pris par une envie pressante, je quitte l’hôtel Costes. Je commence à pisser contre un mur dans une ruelle à côté. Et là, Bobby Gillespie me rejoint en me disant « je trouve pas les chiottes, je vais pisser avec toi dehors, tu aimes The Von Bondies ? ». Je me suis retrouvé à pisser dans la rue aux côtés de Bobby Gillespie, à côté de l’hôtel Costes, on était mort de rire. Pas la pire journée de ma vie.

Comment définirais-tu ton style d’écriture?

J’arrive à un âge où je re-chronique des rééditions des disques sortis de mon vivant, que j’avais parfois même achetés le jour de leur sortie. C’est vraiment mon exercice favori. J’essaye de replacer ça dans le contexte de l’époque. Ce n’est pas uniquement de la nostalgie. Si on prend par exemple une réédition récente comme celle du deuxième album d’Oasis, mon papier sera sûrement plus intéressant que celui d’un type qui a 20 ans, car j’y étais, je les ai vus en concert, etc… Je peux témoigner de l’excitation de l’époque tout en ayant pris un peu de recul par rapport au truc. Sinon, je me considère comme un artisan, un passionné, écrire sur la musique n’a jamais été ma source principale de revenu. Chez Magic, j’ai ma petite chapelle, j’écris à peu près sur ce que je veux, et surtout, j’ai le choix des disques que je chronique, c’est un vrai luxe et c’est très important. Je me cantonne surtout aux styles que je connais : les vieux de l’indie-pop, l’americana, le post-rock ou ce qu’il en reste, et le drone-metal à l’occasion.

Dans les 90’s, j’avais l’impression que les rééditions n’avaient pas autant d’importance qu’aujourd’hui.

Il y avait une ligne assez claire dans Magic à cette époque. On écrivait pas sur les rééditions sixties par exemple. Maintenant on le fait, et c’est très bien. Si on prend l’exemple d’un groupe comme Love, leur album culte « Forever Changes », était disponible à la Fnac, en édition Nice Price en plus. Alors qu’il y a beaucoup de disques qu’il a fallu chercher, et qu’on ne trouvait parfois pas en France. Des disques qui ont souvent été réédités depuis en version deluxe et qui sont devenus des classiques entre-temps, comme « No Other » de Gene Clark. Un disque qui a fait son chemin. Quelqu’un t’en parle, tu le cherches sans le trouver tout de suite. Puis tu parviens à le dénicher. Et tu ne le comprends pas forcément tout de suite. Puis tu l’as chez toi, tu l’écoutes une fois de temps en temps. Et au fur et à mesure, ça devient un de tes disques préférés. Une sorte de grower ultime.

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Ecoutes-tu énormément un disque avant de le chroniquer? De quelle manière te documentes-tu?

Parfois, je suis un vrai sagouin parce que je travaille souvent dans l’urgence. Je pense beaucoup à ce que je vais écrire, mais j’écris généralement au dernier moment. Il m’est même arrivé de chroniquer des disques en les écoutant à la première écoute ou presque. Quand j’ai un disque un ou deux mois avant sa sortie, j’ai vraiment le temps de l’écouter, et de le laisser entrer dans mon quotidien avant que j’en parle. Mais je préfère le côté spontané. Récemment, j’ai dû chroniquer le Scott Walker/Sunn O))) pour le lendemain. La première impression n’était pas forcément la bonne, mais ce que j’en ai écrit était assez pertinent par rapport au disque. C’est pas mal quand tu n’as pas le choix et que tu dois écrire dans l’urgence, c’est un très bon moteur.

Avant d’écrire dedans, tu étais forcément un grand lecteur de cette presse musicale. Y-a-t-il des articles qui t’ont vraiment marqué ?

Le numéro des Inrocks sur le Velvet, c’était quelque chose. J’ai la chance d’avoir un oncle qui a été teenager dans les 70’s et qui avait tous les Rock & Folk et Best de l’époque. Ce sont des revues que j’ai achetées très tôt du coup, en 1981, quand j’avais 8/9 ans. J’ai pu relire régulièrement au fil du temps toute cette littérature là. Je me souviens d’un papier absolument génial de Philippe Garnier sur les Cramps. Il vivait à Los Angeles et était devenu ami avec eux. Dans cet article, ils partent en goguette dans leur pick-up pour faire les brocantes, trouver des pépites rockabilly avec Poison Ivy et Lux Interior, une certaine idée du bonheur ou de l’enfer. C’est un principe assez génial de partir chercher de la musique avec des gens que tu aimes. Ca devrait être une figure obligatoire dans tous les magazines. Après les brocantes, ils se rendent sur la tombe de Boris Karloff ou je ne sais qui. Pour moi, c’est le meilleur papier de tous les temps. J’en aurais plein d’autres à te citer, mais là on est assez factuel, il est un peu tôt.

Certains pensent qu’on va tout droit vers le tout digital. La presse musicale papier a-t-elle un avenir?

Je pense qu’il y a un avenir, et qu’il y a de la place pour les deux. Le problème, c’est qu’il y a de moins en moins d’argent, mais le papier reste quelque chose de très important. Même Gonzaï qui était un webzine a fini par passer sur papier, tu vois. Ca te donne aussi un peu plus de poids, de crédibilité peut-être. Je lis beaucoup de choses sur le web, mais ce n’est pas du tout la même excitation que quand j’achète Mojo ou Uncut. Mojo, c’est quasiment le seul magazine que j’ai régulièrement envie de lire de A à Z. Je suis donc officiellement un vieux con. Cette excitation du papier, j’espère la ressentir jusqu’à la fin de ma vie. C’est important. J’ai commencé à lire Best et Rock&Folk, puis toute la presse métal de l’époque : Enfer magazine, Métal Attack, Hard-Rock magazine. Mon père lisait Libé aussi et du coup moi aussi, c’était ancré, acté, quotidien. Quand j’étais ado, je faisais du bicross. Après avoir eu un Raleigh, j’ai eu un MBK avec des éléments de GT, et de Hutch. Une autre époque. Le jour où Bicross magazine sortait, tu peux être sûr que j’allais le choper. Je campais presque devant la maison de la presse avant qu’elle ouvre. Je garde un rapport obsessionnel à la presse. Je lis à peu près tout, de New Noise à So Film en passant par tous ceux que j’ai déjà mentionnés.

La question à la con : c’est quoi, être pop en 2014 ?

Être pop ? Pfff… Je viens vraiment d’une chapelle indie-pop. Même twee rock, cutie mongole, t’appelles ça comme tu veux. Sarah records et Creation ont été fondamentaux dans mon parcours. Cette scène pop perdure et continue d’attirer des jeunes. Avec des nouveaux groupes qui ne sont pas particulièrement mauvais mais qui le deviennent généralement au troisième disque, comme The Pain Of Being Pure At heart par exemple. Je peux te citer deux de mes disques préférés de l’année. Le Real Estate, où je retrouve plein de choses que j’ai aimées tout au long de ma vie comme Felt ou les Feelies. Et l’album d’Avi Buffalo que je trouve époustouflant. Donc j’écoute toujours de la pop, mais suis-je pop pour autant ? La question est trop vaste. Être rock, c’est quoi aujourd’hui ? On s’en fout un peu, non ? Le plus important pour moi, c’est d’avoir un rapport intime et passionné à la musique. Avec des hauts et des bas, bien sûr. Il y a des jours où je n’écoute pas de disques, ce qui ne m’arrivait jamais avant. Mais ça reste un rapport viscéral. Tous les gens qui écrivent pour Magic qui est un fanzine à la base, sont des passionnés, souvent à un niveau pathologique. Ils font souvent des choses à côté, qui n’ont rien à voir. Ce ne sont pas des professionnels de la chronique, des pisse-copie. Les gens qui écrivent sur tout tout le temps, ça me gêne, c’est un peu l’annuaire.

Tu n’as jamais eu la tentation de monter un label pour rééditer des disques que tu adores et qui sont introuvables ?

C’est beaucoup moins simple qu’il n’y paraît de monter un label. Je crois qu’il y a des gens qui font ça très bien et ils n’ont pas besoin de moi. Je m’étais dit un jour, si je gagne au loto, je monte un label et mes deux premières sorties seront un coffret de l’intégrale de Bedhead et l’intégrale de Diabologum, un des rares groupes français qui m’a marqué, avec Mendelson.

Photos : Astrid Karoual

33 commentaires

  1. Mouais. Désolé mais moi ça me laisse un peu sur ma faim; le type pue la nostalgie; c’est plutôt vioc critic nan ? Allez sérieux. Cotisez-vous pour lui acheter un fax, que Greib puisse retourner dans ces années 90 qu’il semble avoir du mal à quitter, bordel !

    1. De la part d’un mec qui porte un pseudo comme Roger Rabbit Jacob… Un reflet d’intelligence.
      Toi, tu dois être en descente de ta soirée de Samedi 🙂

    1. Bah disons qu’hormis le fait qu’à la lecture on a l’impression que ton monde s’est arrêté à Yo La Tengo et Dinosaur Jr, ta vie elle me fait pas vraiment rêver. Ton truc sur “y’a trop de trucs à écouter avec Internet on n’a plus le temps de suivre blabla” je l’ai déjà lu 45 fois et c’était toujours des vieux qui étaient largués qui sortaient ça. Franchement quand je lis ton avis sur la musique d’aujourd’hui j’ai envie de te dire “change de métier et deviens conseiller disque rock dans une médiathèque de province”. En toute amitié hein.

  2. Les critiques sur le côté ‘ancien combattant’ n’ont aucun sens; dans ce cas-là, critiquez plutôt le journaliste sur ses questions sur les 90’s, sur le ‘comment c’était avant’ etc. Le mec ne fait que répondre à des questions orientés dans ce sens, point. Un peu de discernement que diable.

  3. Kikoo. Effectivement, reprocher à Etienne Greib son côté ancien combattant est un non sens. Mes questions ne sont pas orientées 90’s mais cette série d’interview vise aussi à donner un éclairage sur le parcours de ces chroniqueurs, et donc sur leur passé. On parle de nouveautés tout le temps et toute l’année. Il me semble qu’on peut se poser un petit peu et revenir sur ce qui a “fondé” le parcours d’un chroniqueur.
    ps : pour ceux qui veulent des news, qu’ils ne s’inquiètent pas. Des hordes de top 10 vont débouler d’ici quelques jours..

  4. Ben alors on copine comme dans un bon vieux Rock&Folk ?
    Joseph Fisher, obscur grumeau de fond de bol de la chanson française indé parigote, est donc un pote que tu places tranquillou “Espoir” dans ta playlist de l’année sur Magic. Rhôôô… Tu veux le 06 de Manoeuvre?
    “Ben… C’est eux qui ont fait de la merde.” Ah ouais?

  5. @Morillet
    Vous débarquez un peu cher ami… à découvrir aujourd’hui que les chroniqueurs copinent joyeusement avec les groupes. Le problème se pose entre une chronique de quelques lignes dithyrambiques ou assassines qui plient direct le sujet et un article de fond. Etienne Greib, il me semble, ne fait plus que de la chronique disques (voir sa dernière livrée enthousiaste de trois lignes sur Wave pictures, encore un groupe de potes…) et parfois quelques passages médias en mode “taulier de l’indie 80-90” (Sur Label pop, il revenait il y a quelque temps sur le fabuleux CODY de Mogwai…).

  6. Etienne greib est un baltringue croisé à des concerts à Colmar ou Strasbourg dans les 90’s,un pauvre mec qui n’arrive pas à la cheville de florent mazzoleni.Son ex est bien plus sympa et cool ,lui humainement il est puant ,ce genre de pseudo critique c’est vrai mal endémiques en France.

    1. ne pouvant plus me troller sur Facebook, cette petite merde d’AP se fait des pseudos pour le faire dans les comments sur Gonzaï,
      bon esprit !

  7. Visiblement saint etienne tu n’en pas rien à foutre de ce mec?pkoi ce mec provoque t’il tant d’animosité et pkoi tant de ragots circule sur lui ?vous êtes pas un peu jaloux?ou alors votre vie est ennuyeuse

  8. L’hyper nombrilisme et narcissisme de Etienne Greib and compagny est à fuir de toute urgence.Gonzai digne de Voici et Closer avec vos ragots Sans fondement aucun sur Alexandre.C’est un ami de longue date,on juge pas la vie d’un homme à des propos sur les réseaux sociaux.Shame on you

  9. CLAIREMENT JE CONNAIS PAS LES GENS qui prétendent me connaitre ou QUI PARLE EN MON NON,et je connais pas ETIENNE GREIB et j’ai autre chose à FOUTRE,ME SUIS JE BIEN FAIT COMPRENDRE??.JE SUIS DANS MON COIN PÉNARD,j’ai mon Emission radio ,mon blog mon label etc,DU RESTE JE ME BRANLE COMME EN QUARANTE,Capish ??.VOICI LA PLAYLIST DE MON EMISSION.
    https://perseverancevinylique.wordpress.com/2015/06/07/playlist-de-lemission-perseverance-vol-3-sur-radio-dio-89-5-fm-le-70615-podcast-en-ligne-prochainement/

  10. Après quatre années de persévérance, le songe est devenu réalité.Les Disques Persévérance sont très fiers de vous annoncer la réédition en CD, dix-huit ans après, du quatrième album de Jean BART “Affaire classée avec fracas et pertes, j’en ai trop vu, des mûres et des pas vertes”.
    L’album est en précommande pour 15€, port compris, sur BANDCAMP.
    Il s’agit d’une réédition Les Disques Persévérance avec l’aimable autorisation du label Mercury, un label Universal France.
    Sortie officielle prévue le 30/11/2015.
    https://jeanbart2.bandcamp.com/…/affaire-class-e-avec-fraca…

  11. l’indé et mort on passe au post rock T comme chez b_bd, pourvu que çà Coule… pov’ HYPES! mais pas là ou il faudrait être 24h/24h!

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