Fin août 2012, le robot Curiosity embarquait sur Mars avec un titre de Will.i.am (un satellite des Black Eyes Peas) à son bord pour diffuser un titre qui a déjà tout d'une menace sur Terre. Heureusement, avant ce drame, j'avais rencontré Pierre Comte, un artiste qui me réconfortait quelque peu sur la place laissée à l'art dans l'espace. Il ne s’agissait pas de pop cosmique ni de space rock, mais d'art fait pour accompagner l'exploration du CNES, l'agence française de l'espace, qui fête cette année ses 50 ans.

Pierre Comte est cet artiste très spatial, l’un des pionniers du Space Art et l’un des rares à avoir le luxe de le pratiquer en France, l’un des seuls à avoir la chance de pouvoir proposer ses projets de happenings extraterrestres à ceux qui auraient — théoriquement du moins — les moyens de les réaliser.

« Je voulais simplement créer une étoile artificielle »

Je l’ai rencontré voilà un an dans son atelier parisien, où l’on découvre Prisma, Spatiopithèque, œuvres de Zero G Art colorées qui s’animent dans l’espace. Immobiles sur notre planète, elles ne sont pas d’une beauté fulgurante mais éveillent une curiosité digne de celle que peut exercer un boulier sur un petit enfant rampant. Un an, c’est le temps qu’il m’aura fallu pour dérouler la bobine et rendre enfin mon papier. Maintenant que l’info fuse à toute vitesse, ça doit vous paraître une éternité, comme ça peut sembler à des années-lumière de votre quotidien. Certes. Mais ce que Pierre Compte m’a raconté est loin d’être périssable ; il travaille encore aujourd’hui pour un avenir que ni lui ni nous n’aurons le temps de connaître.

Si on le rencontre dans son micro-atelier, en revanche, Pierre Comte ne s’est jamais contenté d’une galerie pour exposer son art. Avant de se lancer dans le Space Art, il s’est distingué par son travail de cinéaste, puis dans celui du Land Art et de l’art cinétique. Parisiens, levez d’ailleurs les yeux vers son Mur des vents, au 28, rue Dussoubs, dans le IIe arrondissement. Pour finir de vous repérer dans la galaxie artistique de ce monsieur âgé de 85 ans, retenez qu’il est aussi secrétaire général de l’aéro-club de France et membre de l’association Prospective 2100, dont le but n’est autre que de préparer le futur.

Je le regrette un peu, mais lorsque je commence à évoquer son passé le plus lointain, ou des choses un peu plus personnelles, Comte me coupe et me dit qu’« il y a plus intéressant à dire ». Discuter avec cet homme, c’est revoir l’échelle du temps et, surtout, se sentir minuscule. Avide de savoir à quoi ont servi chacune des œuvres peu terriennes dans son atelier, j’accepte de passer à autre chose sans broncher, impressionnée et prête à le laisser me guider dans son univers.

Gonzaï : Le Space Art n’est pas encore planétairement connu. À partir de quand une œuvre devient-elle du Space Art ?

Pierre Comte : Ça ne peut exister qu’à partir du moment où il y a eu une conquête spatiale. C’est introduire le concept d’art dans la conquête spatiale, ce qui n’est pas forcément évident. J’ai moi-même établi trois directions de recherche : la première concerne des installations au sol qui seraient visibles depuis l’espace. La deuxième possibilité, c’est d’amener des installations dans l’espace, qui seraient vues depuis la Terre. Et la troisième, c’est créer des objets ou des événements artistiques pour les personnes qui sont dans l’espace. J’ai pensé à ça pour la première fois en 1979, assez curieusement on a été deux ou trois dans le monde — il y avait un Américain, un Allemand qui est décédé depuis, et moi-même en France, avec Jean-Marc Philippe, qui lui venait du monde scientifique — à avoir la même démarche sans se connaître et sans se concerter. On s’est rencontrés beaucoup plus tard et c’est comme ça qu’est né le mouvement Space Art.

«Concevoir des stations spatiales grâce à des structures gonflables»

Le champ d’espace très large rend-il tout réalisable dans le Space Art ?

Ce qui est réalisable, ce sont des installations au sol qui peuvent être photographiées ou filmées par des satellites, ça a été réalisé aux États-Unis et en France, je l’ai fait dans les années 80. La deuxième possibilité était d’avoir des objets spatiaux visibles depuis l’espace, et là on est tombé sur un problème d’argent. Au début des années 80, il y a eu une première génération : beaucoup d’artistes, de graphistes, de plasticiens, qui ont fait des propositions et aucune n’a été reconnue compte tenu du coût. En ce qui me concerne, ça a été un moment intéressant d’un point de vue technique.
Le Space Art, c’est quelque chose qui est tellement lié à la technique spatiale que pour concevoir quelque chose dans ce domaine, il faut assimiler un certain nombre de données et voir comment on peut les utiliser, autrement ce ne sont que des suppositions qui n’ont aucune crédibilité.
Moi je voulais tout simplement créer une étoile artificielle qui allait traverser le ciel et qui s’inscrirait au milieu des étoiles réelles pour montrer qu’on était dans l’espace. En somme, ça devait être une sorte de happening spatial. Alors bien entendu, à l’époque quand j’ai pensé à ça, je ne connaissais pratiquement rien au problème. Je savais que ça coûtait très cher de mettre 1kg de n’importe quoi dans l’espace et qu’il fallait que ce soit très grand pour être visible depuis le sol. Mais l’expérience artistique bénéficie toujours des expériences passées.

Vous aviez déjà conquis de grands espaces en tant qu’artiste à ce moment-là.

Et voilà, c’est là que mon parcours prend sens : de graphiste, je suis passé au cinéma, puis aux installations dans des grands spectacles. Pour Europe 1, j’ai fait des animations de ville : j’ai eu une activité d’art cinétique, et l’art cinétique c’est un art du mouvement. J’ai retrouvé ça dans l’univers. S’il y avait une immobilité quelque part, il n’y aurait plus d’univers. Je me suis rappelé tout d’un coup qu’en 1974, j’avais fait une animation dans la ville de Rouen au moment des fêtes de fin d’année, j’ai fait des structures gonflables de 7 mètres de haut. J’ai réalisé que tout ceci m’avait été livré dans une camionnette et je me suis dit, tiens, c’est ce qu’il me faut. Et je suis allé voir des techniciens et scientifiques qui se sont emparés de mon projet, qui était au départ complètement esthétique. Ce projet n’a finalement pas été réalisé, mais ça m’a permis d’entrer dans autre chose. Par exemple, concevoir une autre façon d’habiter l’espace, d’avoir des stations spatiales grâce à des structures gonflables.
Puis il y a eu des objets conçus pour les gens qui habitent l’espace, comme le Zéro G Art. dès l’instant où un stylo ou n’importe quel objet est mis en apesanteur, il se met à vivre, à tourner sans aucune énergie, il devient vivant simplement par le fait qu’il est dans une situation de Zéro G. J’avais demandé à l’astronaute Claudie Haigneré de me l’emmener dans l’espace. Vous savez que les astronautes ont un travail énorme, ils n’ont pas une minute. Sur la fin de son séjour, elle m’envoie un mail, en disant : « Je suis désolée, je n’ai pas eu le temps de m’occuper de Prisma, qu’est-ce que je fais, je vous le redescend ou on le laisse sur place ? » Je lui ai dit : « Écoutez, s’il est sur place on ne va pas le redescendre, vous le laissez », d’autant que je savais que six mois après, l’astronaute Philippe Perrin partait dans l’espace. Je suis donc allé lui demander, et il me dit il n’y a pas de problème, à un petit détail près : un petit objet comme ça, dans une station spatiale, où il y a un foutoir épouvantable, il ne garantissait pas du tout de le retrouver, c’était sous réserve. Je lui envoie un mail deux mois après son retour à Houston et il me dit : « c’est simple, c’est la première chose que j’ai vue en arrivant dans la station spatiale, parce que les Russes jouaient avec.«  Je n’avais pas songé que cet objet avait aussi un intérêt ludique. Depuis, les astronautes continuent à s’amuser avec ça dans l’ISS.

« Je fais de la mécanique céleste »

L’art a-t-il vraiment sa place dans l’espace ?

L’art fait partie de l’histoire depuis que l’humanité existe, il n’y a pas de raison pour qu’il ne soit pas présent dans l’activité spatiale. Les enfants sont d’ailleurs au cœur de mon projet Génération Cosmos (non réalisé pour le moment — NdlR) parce que j’estime que les enfants, potentiellement, vont aller dans l’espace, travailler dans l’espace. C’est un vœu, mais il se base sur des faits réels. Par rapport aux peintres ou aux sculpteurs, le Space Art est un travail très long, car il y a des problèmes techniques et financiers continuels. Mais comme j’ai pu avancer sur l’habitat spatial, les capteurs d’énergie solaire, on se retrouve alors un peu à la frontière : est-ce encore de l’art, est-ce que cela devient de la technique ? C’est un petit peu entre les deux.

Le Space Art est donc un moyen d’humaniser l’espace ?

Oui, et il le faut absolument. Car la conquête spatiale va bien au-delà d’une relation technique ou scientifique. D’abord, c’est l’ouverture de l’univers, et ce n’est pas rien. Si on regarde à l’échelle du siècle ou du millénaire, il va y avoir une activité spatiale qui sera de plus en plus importante. Le frein actuel, c’est le coût pour envoyer quelqu’un dans l’espace. C’est quelque chose qui va évoluer, et on va pouvoir accéder à l’espace dans des conditions beaucoup moins coûteuses. La planète a un besoin énorme du point de vue énergétique, et il n’y aura pratiquement que l’espace qui saura y répondre. C’est pourquoi jai fait de la mécanique céleste en poétisant la chose, pour en faire des œuvres d’art.

Comme un inventeur, vous semblez avoir toujours une longueur d’avance.

Oui, par moments j’étais d’ailleurs trop en avance. C’est d’ailleurs à cause de ça je n’ai pas fait fortune. Avant cette activité, j’avais mis au point des principes d’images composites. En 1968, je faisais des visuels qui sont maintenant très faciles à réaliser avec des ordinateurs. Par exemple, j’ai fait un document pour L’Express à un moment où Charles De Gaulle voulait à tout prix défendre la monnaie or. Au lieu de la tête de Napoléon III, on avait mis celle de De Gaulle. À l’époque, L’Express ne s’était pas décidé tout de suite à le publier, parce qu’une chose comme ça aurait eu un impact très fort. Ces techniques n’existaient pas encore, aujourd’hui c’est devenu quelque chose de très répandu.
Il m’est aussi arrivé de penser à des choses et qu’on me dise « là tu déconnes ! ». Dans ces cas-là je n’insiste pas, car je ne veux faire de propositions que si elles sont possibles. Et si elles ne se font pas, ce n’est pas de ma faute. Sinon on dirait de moi : « Il fait de la science-fiction, il fait n’importe quoi ! Ça n’a aucun sens. » L’absurde est d’ailleurs souvent partie intégrante de la science-fiction. Par exemple, les gens s’y comportent comme nous sur Terre, alors qu’on flotte obligatoirement dans l’espace ! »

http://www.pierre-comte.com/
Photos : Julien Perrin

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2 commentaires

  1. Super l’interview du papi de l’espace (nan sérieux vraiment bien), juste c’est moi ou ses oeuvres sont un peu moches pour flotter dans l’espace?

  2. Je peux te trouver pire au Palais de Tokyo. Concernant les couleurs, elles sont réduites à cause de contraintes techniques que le spacepapy m’a expliquées mais que j’ai coupé au montage. Et il explique bien que ces oeuvre n’ont aucun intérêt quand elles sont sur Terre.

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