Un temps considérés comme de gentils Beach boys funk échoués sur une plage australienne avec des crocodiles en bermuda, les « fab 5 » constituant le groupe Parcels mettent aujourd’hui une claque à 2021 avec le sourire grâce à « Day/Night », un double album éclipsant toutes les autres productions en seulement 18 morceaux. De l’aurore au crépuscule, c’est aussi l’histoire d’un film où l’on croise un peu stupéfait Toto, Dire Straits, Nile Rodgers, Crosby Stills and Nash et les Daft Punk. Un scénario déjà lu en 2013 avec « Random Access Memories » et qui, presque 10 ans plus tard, donne autant à écouter qu’à réfléchir.

« On aimerait faire un album, comme si Internet n’avait jamais existé ». La scène se passe au début des années 2010 à New York, dans la cabine de l’Electric Lady Studio, rendu célèbre par son commanditaire Jimi Hendrix. Ceux qui parlent sont deux robots, celui qui écoute sans moufter n’est autre que ce gamin qui se fit recaler aux portes du Studio 54 en 1977 [1]. A gauche, les Daft Punk, à droite, Nile Rodgers. Dans le silence ouaté du studio, les trois élaborent secrètement l’un des derniers grands albums de la pop culture contemporaine.

A l’époque, le duo français sort de l’enregistrement de la B.O. de Tron, et c’est la première fois qu’il enregistre avec de vrais musiciens. Des pointures comme John Robinson ou Paul Jackson Jr, connus pour leur boulot derrière Michael Jackson. « RAM » sera donc leur premier album studio. Et comme le symbole, chez Guy-Man et Thomas Bangalter, doit être fort, il sera enregistré là même où Chic posa les pierres de son premier album. La suite est désormais connue : « RAM » sera aussi leur dernier album studio. Peut-être même le dernier de l’Humanité si l’on considère qu’on y retrouve un casting reliant en pointillés soixante ans de révolutions musicales, de Paul Williams à Moroder et Rodgers, jusqu’à Julian Casablancas des Strokes et Pharrell Williams. « Random Access Memories », de ce point de vue, s’écoute comme une encyclopédie regroupant tous les volumes. Quand je demanderai plus tard aux Parcels, quelque part en 2021, s’ils ont beaucoup réécouté cet album pour accoucher de « Day/Night », le silence poliment opposé s’avère assez assourdissant quand on connait la suite de l’histoire.

Deux robots en bermudas hawaïens

Trois ans après la sortie de « RAM », cinq Australiens encore mal dégrossis débarquent à Paris pour leur premier concert français. Le groupe est encore signé chez Kitsuné, on croit alors à un effet de mode, comme on s’achèterait un cardigan pour l’hiver. Le concert se passe aux Bains ; dans la salle, deux robots sans casques. Vous avez compris. Sept jours et sept nuit plus tard, le titre Overnight est accouché au forceps avec deux crédits qui vont faire le tour du monde : co-écriture et production by Daft Punk. Le titre ressemble à s’y méprendre à une chute de studio de « Random Access Memories ». Certainement que s’il n’était pas devenu millionnaire grâce à cet album, l’avocat de Nile Rodgers aurait porté plainte pour plagiat. A cette époque, Guy-Man et Bangalter hésitent : on les dit en train de produire un nouvel album pour Stevie Wonder, d’autres annoncent un nouvel album en préparation. En vérité, personne ne sait rien hormis le fait que personne ne comprend ce qu’ils sont venus foutre sur la prod de ce titre pour des Australiens que personne ne connaît et qui semblent être tombés dans la disco-funk comme Crocodile Dundee dans un marécage.

Ce qui est encore plus étonnant, avec le recul, c’est qu’Overnight, aussi instantané soit-il, est largement en dessous de ce qu’on peut entendre sur le double album « Day/Night », cette fois produit par le groupe lui-même. C’est presque à se demander si les Daft Punk, dans une uchronie martienne, ne se sont pas séparés à cause de cet album écrit pendant qu’eux préparaient leur autodestruction. Légitimement, Guy-Man et Bangalter ne voyaient pas comment faire mieux que « RAM ». On n’ira pas jusqu’à dire que Parcels débute vraiment là où les Daft Punk se sont arrêtés, mais on a quand même l’impression que ces soft rockeurs bien sous tous rapports ont trouvé le mode d’emploi pour faire redémarrer la boule à facettes. Il suffit d’écouter l’ouverture de « Day/Night » pour se demander si l’on n’est pas en train d’assister à un reboot de l’ordinateur éteint en 2013.

Le jour et la nuit

Si « Random Access Memories » a marqué les esprits, c’est notamment – on le disait plus haut – pour son casting hollywoodien. Le talent de Parcels, quatre ans après sa collaboration rapide avec les deux Français, c’est d’opérer le même modus operandi en faisant paradoxalement tout l’inverse. Plutôt que d’inviter tout le gratin pour poser des voix rouillées, les natifs de Byron Bay font dans le spiritisme et convient l’esprit des groupes honnis, raillés, caillassés pendant 30 ans par le bon goût. On parle ici – ne nous quittez pas tout de suite – de Toto, Dire Straits ou Supertramp. Leurs noms ne sont pas inscrits sur le tracklisting de « Day / Night », pourtant difficile de ne pas les entendre comme autant de références sur cet album gargantuesque où tous les genres sont abordés sans complexe. Il faut avoir entendu l’intro au piano de Neverloved et se demander si ce n’est pas vraiment Rick Davies qui est assis sur le tabouret, et plus encore Theworstthing, l’un des titres les plus bluffants de l’album, quand bien même il est un hommage pas du tout discret au guitariste à bandana suintant de Dire Straits.

Mais là encore, Parcels déjoue tous les pronostics et c’est ce fait même qui fait qu’on s’étend ici autant en longueurs : « Day/Night » n’est pas un énième album hommage tentant des mimétismes aussi évidents que Greta Van Fleet vs Led Zeppelin. Le grand fait d’arme, ce truc qui fait de ce double album pensé « entre ombres et lumières, avec une face joyeuse et l’autre plus introspective » (c’est le concept du disque, c’est un peu con-con écrit comme ça sur le papier, on vous le concède) l’une des meilleures productions de l’année, c’est qu’il y a des… tubes. Oui pardon, désolé de casser l’ambiance. Parcels pond des tubes comme certains sont touchés de problèmes urologiques : Free, Comingback, Somethinggreater, autant de morceaux radiophoniques qui, s’ils ne passeront évidemment pas à la radio, permettent de renouer avec cette grande tradition un peu oubliée des musiciens assez monotones en interviews (« tu te rends compte, ils ne parlent QUE de musique ! ») mais suffisamment doués pour retrouver ces suites d’accords si évidentes qu’il devient presque impossible de s’en défaire. En soi, et au-delà du fait que Parcels soit un groupe alors même que le terme est en voie de disparition dans un monde désormais dirigé par les chanteurs Spotify en entreprises individuelles, un autre anachronisme à mettre au crédit des Australiens.
La segmentation du rock n’est pas nouvelle ; elle a donné naissance depuis une grosse décennie à tant de sous-genres que l’intitulé initial est devenu aussi ridicule une fois prononcé (essayez de dire sérieusement : « j’écoute du rock ») que le nombre de morceaux à encore inclure des hooks mémorisables en trois secondes. Ecrire des refrains dans le monde d’après, c’est un peu devenu comme porter des chaussettes blanches. Plus personne n’ose. Parcels, si.

Île désertée

Il est évident que les amateurs de rock australien se marreront bien de ce coming out sur Parcels, un groupe sans histoire – exception faite de la romance entre Flore Benguigui de L’Impératrice et l’un des membres du groupe – et bien moins sale que Tropical Fuck Storm ou moins barré qu’Eddy Current Suppression Ring. C’est presque à se demander que Parcels a d’australien ; la preuve ultime étant que le guitariste Jules Crommelin ressemble mille fois plus à George Harrison qu’à Nick Cave. Et puis il y a ce funk premier degré qui fait parfois passer le groupe pour La Compagnie Crédule avec ces postures de ravis de la crèche, à la fois naïfs et insouciants, et qui contrastent bigrement avec tout ce qu’on a l’habitude de voir chez les groupes de rock contemporains. D’ailleurs, Parcels n’est même pas un groupe de rock. Ni de disco. Quant à la pop, faudra revoir la définition.
Anachronique et, en même temps, terriblement de leur époque, les musiciens derrière la pochette sont en réalité cinq gamins loin de chez eux. Cela s’entend particulièrement sur Comingback et encore plus sur Outside, qui aurait eu toute sa place sur le très sombre « Surf’s up » des Beach Boys. En exil depuis qu’ils résident à Berlin, ces Australiens du bout du monde ne semblent avoir de cesse, au travers de chacune des chansons, de japper dans les aigües pour retrouver leur terre perdue, leur bout de terre situé à Byron Bay, à 15 000 kilomètres de distance. C’est ce sentiment d’abandon, renforcé par l’impossibilité de rentrer chez soi en période Covid, qui confère à « Day/Night » cette authenticité après laquelle courent tant de groupes en manque d’histoires à raconter.

Avec “Day/Night”, Parcels nous assure plus que jamais de son savoir-faire pop | MondialNews

L’histoire, on y revient dans la dernière ligne droite. Pour ce troisième album, les Parcels se seraient inspirés du « Thriller » de Michael Jackson. Lui – enfin plutôt Quincy Jones – avait commencé par écrire 150 démos avant de réduire la voilure pour ne retenir que 9 titres et presque autant de goldies. Mais contrairement à Bambi, eux n’ont jamais invité un lama à venir en studio avec Freddie Mercury, ni tenté de se faire congeler toutes les nuits ou posé devant les objectifs avec un costume militaire en or. Loin des stéréotypes sur la virilité et le star-system, Parcels livre ici sa vision parcellaire de la réussite artistique en se délestant de tous les artifices pour tout miser sur l’essentiel : la musique et le bonheur à la jouer ensemble. C’est ce principe élémentaire qui rend « Day/Night » si hors normes et qui permet de rappeler, au passage, qu’il fut un temps où ce qui nous semble aujourd’hui si extraordinaire était la normalité pour chaque groupe commercialisant un nouvel album.

Parcels // Day/Night // Because

[1] L’écriture du titre Freak out naitra de là.

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15 commentaires

  1. La plupart des artistes,même pas connus,font partie du complot.
    Ton arrière grand père a respiré leur gaz moutarde.
    Deezer gratuit + adblock + audacity + abstinence de concerts si tu veux les baiser en retour.

      1. ok la comploteuse,c’est pas mal mais t’as encore des progrès à faire en sophisme (go bla bla 18-25 pour te former)

  2. C’est beaucoup trop long, j’ai pas réussi à lire. Est-ce qu’à la fin ça explique pourquoi ce serait cool ou intéressant de faire en 2021 de la musique d’il y a 45 ans?

  3. o toi auditeur! & toi jornaliste fortiche de chez pastis-che, algerie / Maroc d tensions = guerre quelque part en europe ?

    chômage de masse, coups foireux, crack, black blanc block, rodeos en camions,

  4. Aussi consternant que Catastrophe – pour le côté esperanto/ovomaltine/on fait des jams jusqu’à pas d’heure et on aime trop la musique noire, mais on arrive pas à faire autre chose que de la musique asexuée. Soit une horrible guimauve, lorgnant vers Daft Punk (le plus intéressant étant effectivement la production. Et les solos à la Dire Straits…)

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