Des jeunes gothiques parisiens en jean slim qui citent Noir Désir et Indochine comme références : c’était pas gagné. Adoubés par Vox Low ou encore Curses, les fiévreux Order 89 livrent cependant un premier disque surprenant et ambitieux. Vous aimez Noir Désir, n’est-ce pas? 

“Communiqué pas drôle : si vous voyez passer ma guitare Gibson Les Paul – celle qui jouait Tostaky et que vous pouvez voir sur les vidéos de l’époque – ce n’est pas moi qui la met en vente : je viens de me faire braquer une partie de mes guitares chez moi, cet après-midi entre 16h et 17h30.” Ce message Facebook posté par Serge Teyssot-Gay, guitariste de Noir Désir, suite à un cambriolage durant l’été 2019, a de quoi faire frissonner les amateurs de ROCK en pull camionneur. Aujourd’hui, des mois après cette mésaventure, peut-être que Serge devrait jeter un coup d’oeil à ces petits jeunes de Order 89 : je pense qu’ils sont dans le coup.

C’est une telle évidence à l’écoute de leur album “Bleu Acier” et ces punks ne s’en cachent même pas: ils citent candidement Noir Désir comme principale influence. Oui, le groupe préféré des rockers de province en pantacourt ! Groupe clivant par excellence, la bande de Bertrand Cantat période Ici Paris apparaît en filigrane dans ce disque.

Il s’est passé une chose qui m’arrive peu, avec “Bleu Acier” d’Order 89 : j’ai été surpris.

Surpris, car je ne savais pas quoi penser de ce groupe. Je ne sais pas si j’aimais bien ou non. Je vous rassure, au début je n’ai pas aimé: trop rock, trop blue-jean, trop cliché mais surtout… cette voix, avec cette manière hyper affectée de chanter, et qui peut irriter à la première écoute. Avec du temps et un peu d’abnégation – j’en suis là à écrire ses mots – j’ai personnellement adopté Order 89. Je peux même affirmer que cette façon de chanter si distincte est leur force. Même si on ne sera jamais d’accord sur Indochine, je trouve qu’il y a beaucoup d’ambition à chanter des textes français, avec ce maniérisme et cette arrogance. On peut aussi être heurté par les paroles, le côté drama queen à chanter des “blessures fêlées” à un si jeune âge, tout le cirque rimbaldien infusé à l’absinthe ou bien encore les intonations 80’s too much. Nicolas Sirkis sors de ce corps !

Mais ce qui peut mettre dans l’inconfort au début se révèle totalement positif par la suite : Order 89 apporte quelque chose et possède un vrai potentiel. C’est ce qui séduit dans ce groupe et qui a disparu des trois quarts des productions actuelles rongées par les mêmes pattern Ableton : de la volonté, une envie de tout foutre en l’air quitte à flirter avec la parodie des Inconnus de Didier Bourdon. Des paroles qui font penser à Axel Bauer, une diction à la Bertrand Cantat contre le reste du monde, un mal-être adolescent EMO surjoué qui rappelle la candeur des premiers Indochine comme sur le morceau Edward inspiré par le film de Tim Burton (“Tout seul dans son château / Il aiguise ses ciseaux”) et ils se payent même le luxe de composer la possibilité d’un tube avec Bleu Acier (“T’es aussi belle / qu’une nuit parisienne”). L’album accouche donc d’un ensemble très solide, je pense à Couronne De Prince, Barbara, Mémoire Pirate, à peine voilé par des compositions un peu maladroites (2002, L’espace et le Temps).

Le tout est enrobé d’une tessiture post-punk aux guitares coupantes comme des lames de cutter qui convoquent les fantômes de Bauhaus et rappellent cette ambiance rock alternative parisienne du milieu des années 80 que David Dufresnes décrit à merveille dans son livre New Moon. 

J’ai connu Order 89 grâce au morceau Future, sorti sur le label du maître rockabilly-techno Curses; bizarre de trouver un groupe de rock français sur un label techno berlinois. On a ici affaire à un jeune trio, ils sont né la plupart en 1989 – d’où le nom –  et traînent dans les bars de Pigalle, la guitare en bandoulière ou dans les studios de Mains d’Oeuvres, porte de Saint-Ouen. Le groupe s’est créé il y a un peu plus d’un an à peine et il rassemble Flavien aux machines, Elliott à l’antique guitare et Jordi derrière le fameux micro et à la basse. Enfin pour ce dernier, j’imagine à la base que c’est Jordan, car aucun parent n’oserait appeler son enfant Jordi. Ces garçons trop maigres et au teint blafard ont assuré les premières parties de Vox Low et c’est un membre de ces derniers, Guillaume Léglise, qui produit leur premier disque.

Certaines personnes pétries de haine et de frustration causées sans doute par l’âge pourraient reprocher à Order 89 de sonner comme du Kyo (j’abuse un peu, okay). Ils auraient tort : Les membres d’Order sont jeunes, ils chantent les nuits sauvages de Pigalle, Satan, les filles pleines de grâce et la lumière de la lune, quand la pluie de sagesse pourrit sur les trottoirs. C’est plein de clichés, certes, mais c’est seulement cela, la pop. Maintenant, peut-être que ces nouveaux punks, creepers aux pieds, voudraient bien rendre sa guitare à Serge. Le mec attend, tout seul chez lui.

Order 89 // Bleu Acier // Icy Cold Records, sortie le 18 octobre 2019
https://icycoldrecords.bandcamp.com/album/icr021-order89-bleu-acier

A noter pour les Parisiens en chelsea boots, qu’Order 89 joue au Supersonic pour la release le 6 novembre 2019. Mais bientôt, on pourra admirer ces jeunes punks torses nus sur les scènes des plus grands festivals, faire sold-out à Londres, des selfies sur Instagram avec Nicolas Sirkis et prendre de la cocaïne à L.A avec les Red Hot Chili Pepper. Puis ils se chercheront un Dieu, pour tout se faire pardonner. 

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