« Ne m’appelez plus Jef Barbara » : ainsi aurait pu s’appeler le troisième album de l’ovni québécois révélé au début des années 2010 avec deux disques à cheval entre Etienne Daho, Sylvester et Jobriath. Quinze ans plus tard, et après une transition réussie, la revoici sous le nom d’Elle Barbara avec « Word on the street ». Plus qu’une transition, une confirmation : il n’en existe pas deux comme elle.
« Re-make, re-model » chantait le Bryan Ferry à paillettes des années Roxy Music. Il faut croire qu’Elle Barbara a entendu l’appel. Après douze longues années de silence et un gros travail identitaire dont il est longuement question dans cette interview, la voici enfin remise en selle avec une nouvelle allure, de nouvelles chansons et un nouveau nom de scène.
Musicalement pourtant, rien n’a changé : même chansons couleur or, même refrains dignes d’être chantées à l’unisson par une nouvelle génération Instagram bercées aux goldies de Mylène Farmer, George Michael et Marie Davidson et même pureté dans l’intention. Chanter pour briller dans les étoiles, et tant pis si la lumière met des plombes à arriver sur Terre.
Quoi de neuf pour cette Barbara qui rêve d’aigles roses, de voguing pour tous et grosses basses dans le mix ? Remontons les douze dernières années à dos de licorne avec la principale intéressée qui, en prime, s’est payée le luxe de monter sur scène avec Madonna. Allo Montréal, c’est quoi ce tabernacle ?

Commençons avec la question principale de l’interview qui suit : ton dernier album, « Soft to the Touch », remontait à 2013. Que s’est-il passé en douze ans pour Jef Barbara ?
Il a d’abord fallu que je me retrouve, que je me redéfinisse. Plein de choses se sont passées en dix ans : je suis revenue à Montréal, j’étais plutôt déprimée. Premièrement, j’ai changé d’entourage musical, du label aux musiciens avec qui je travaillais. Et j’ai décidé d’entamer une transition sexuelle, et ça s’est accompagné d’un travail de solidarité dans les communautés locales, qui m’a lui-même aidé à me redéfinir, notamment sur la scène ballroom. Je voulais créer de l’espace pour les personnes afrodescendantes queer. Donc pendant tout ce temps, j’ai sorti très peu de musiques. Du coup au bout de 5 ans à n’avoir rien publié, je me suis dit que ça ne servait plus à rien de se presser ; autant bosser pour revenir avec le « best possible album ». Valait mieux tenter de sortir un « classic » pour que cela en vaille la peine.
Ce qui est le cas : « Word on the street » sonne comme la suite exacte de tes deux précédents albums. Ressentais-tu de la colère en rentrant au Québec, pour qu’il faille à ce point tout changer ?
Quelque part, oui. Mais ce n’était pas lié à un sentiment d’échec ; je n’avais tout simplement pas la vie que je voulais avoir. Il fallait un changement, d’où la transition. J’ai toujours été visiblement queer et « genderfucked », avec un goût pour le travestissement. Mais jusque-là l’idée d’une transition ne m’étais jamais passée par la tête.
A l’adolescence je me souviens que je regardais fascinée les émissions de Jenny Jones, avec des interviews de personnes trans ; je m’amusais le temps d’un jour ou deux à me projeter dans leurs réalités à l’époques extrêmement marginalisées. Mais jusqu’à mon retour à Montréal vers 2014, c’était restée une simple hypothèse. Sauter le pas, j’étais sûre que cela m’apporterait une expérience. Une expérience réversible, ce qui m’a aider à prendre la décision.
D’un point de vue artistique, ma transition est une performance.
Cette décision a-t-elle eu un impact dans ta manière d’être un.e artiste ?
Cela m’a changé dans la manière d’aborder la notion de représentation. D’un point de vue artistique, ma transition est une performance. Et c’est probablement ma plus grande œuvre ! La chose qui a changé, c’est ma posture sur scène : Jef Barbara était plutôt du genre « fuck you », Elle Barbara est plutôt dans une attitude « fuck me ». Aha ! Je suis davantage dans la séduction désormais, dans un rapport amoureux. Mais ce que je pense profondément, au-delà de mes choix personnels, c’est que tout le monde performe dans la vie ; ce n’est pas réservé aux personnes trans. Le fait est que moi j’ai commis comme d’autres une « transgression » de plus en plus banale.
Pourtant au moment où tu décides de transitionner, vers 2013-2014, le mouvement MeToo comme la libération de la parole féminine ou même le wokisme n’étaient pas encore devenus des réalités. Nous sommes dix ans plus tard et des personnalités comme Elon Musk sont devenus des fer de lance de la transphobie. Tu as connu les deux époques, l’avant et l’après.
C’est vrai. Le monde virtuel dans lequel la plupart de nous vivons depuis plusieurs années est polarisé depuis plusieurs années, et la radicalisation s’opère dans les deux sens. C’est dommage. L’euphorie trans, avec cette idée du tout est possible avec un arc-en-ciel, est terminée. J’en ai profité, et c’était fun. Mais c’est révolu. Totalement. Malgré le fait que Montréal, et le Québec plus globalement, soit fondé sur des valeurs d’égalité entre les femmes et les hommes.
Tu évoquais au début de cette interview le changement de casting pour ton projet musical : par qui es-tu entourée pour ce nouvel album ?
Au début du projet, j’étais en crise identitaire : je n’étais pas assez entourée de personnes noires. Il y avait pas mal d’hommes, qui plus est hétéros ; ce qui ne m’a déplu. Mais étant la seule personne gay et féminine, en plus d’être la seule personne noire dans la salle… c’était un peu difficile. Qui plus est dans le milieu des musiques alternatives de l’époque. Du coup j’ai commencé par trouver des musiciens noirs, et puis j’ai également changé mon identité musicale en renommant le projet Elle’s Barbara Black Space, et composé principalement de musiciens afrodescendants. […] La console sur laquelle on a enregistré l’album a été conçue par l’ingénieur qui avait créée celle du « Thriller » de Michael Jackson. C’est la première fois qu’on accepte mon leadership musical dans le process d’enregistrement.
Je ne suis pas prête à me travestir artistiquement pour le succès.
Intéressant que tu mentionnes Michael Jackson, dont la légende raconte qu’il dictait les mélodies qu’il avait dans la tête à ses équipes car il n’était pas instrumentiste. Dans tes trois albums, on sent une continuité, ne serait-ce que le traitement des pianos, des ambiances. Comment parviens-tu à transmettre le « son Jef Barbara » aux gens qui t’entourent ?
Je ne suis pas instrumentiste, c’est vrai, mais je manie un peu les claviers depuis l’enfance ; je n’ai pas peur de plaquer des accords. Cela fait longtemps que j’ai compris que la composition n’appartient pas qu’aux compositeurs. Tout le monde peut composer, l’arrangement est plus difficile et requiert une plus grande technique. Les mélodies, elle me viennent naturellement.
Tu es la Michael Jackson de Montréal !
Aha, NON. Mais en studio je suis capable d’amener mes accords au groupe pour leur expliquer, leur chanter, ce que je veux pour les batteries ou les basses.
Il y a notamment cet hommage au Boléro de Ravel sur Before and After.
Totalement. Je l’ai composé et arrangé dans la même logique que Maurice Ravel, dans la signature rythmique. C’est mon hommage high glam.
Passons à un autre Michael. Tu m’avais confié un jour que tu voulais devenir le nouveau George Michael. Où en es-tu dans cette envie de conquête du monde de la pop ?
J’adore son album « Faith », donc cette déclaration ne me surprend pas. Ayant dit ça, j’ai pu mentir ou fausser la réalité dans certaines interviews pour me donner des allures ou générer des bonnes citations. Mais oui, cela traduit un désir lointain qui remonte à l’adolescence d’être dans ce firmament. Mes choix artistiques ne m’ont pas amenés sur ce chemin, mais c’est okay : George Michael, Michael Jackson, ils sont tous morts si jeunes ! Ce que j’ai gardé des années Jef Barbara, c’est ce besoin d’être authentique par rapport à moi-même ; je ne suis pas prête à me travestir artistiquement pour le succès.
https://ellebarbarasblackspace.bandcamp.com/album/word-on-the-street-2
raze toi comme sur la couv du novo unseen