Rejailli du crépuscule hippie de la fin des 70’s grâce aux Anglais de Finders Keepers, le disque « Wize Music » est l’œuvre illuminée d’un Jamaïcain, aujourd’hui paisible psychologue sexagénaire sous le soleil de Floride. Quarante ans après les faits, il a accepté de revenir sur sa musique totalement perchée.

Toujours avec cet éclectisme rare, la webradio anglaise NTS diffusait il y a quelques semaines un drone étrange semblant sortir de nulle part dans l’un de ses multiples mix quotidiens venus du monde entier. Renseignement pris, il s’agissait du titre Valhallah d’un certain Denis Wise. Il aurait très bien pu avoir été composé en 2019 par un Russe féru d’ambient piquant des boucles sur Youtube ou par un new-yorkais passionné de synthés analogiques. Rien de tout ça pourtant. C’était la réédition des œuvres de la fin des années 70 d’un Jamaïcain d’origine déterré par les increvables diggers anglais du label Finder Keepers d’Andy Votel et deDoug Shipton, bien connus pour ressortir à tour de bras des disques oubliés de Jean-Claude Vannier, Suzanne Ciani, Don Cherry et tout type de B.O. plus cintrées les unes que les autres (Jodorowsky, films érotiques de vampires…).

Résultat de recherche d'images pour ""dennis wize""A se demander où ils sont bien allés le trouver ce Doctor Wize : la pochette montre l’ami debout sur des sortes de champignons géants. Tout cela évoque un « Funkestein » surnommé « Laraaji-Scratch Perry » (pour souligner le mix new age/dub) en y mêlant en références des allumés comme Komandarek ou Holger Czukay (CAN). A part ça rien. Et même dans cet immense marché de la bio musicale qu’est internet, il est presque impossible d’en savoir plus sur le personnage, si ce n’est d’avoir beaucoup d’infos sur son homonyme footballeur, la fouine du milieu de terrain de Chelsea et de Wimbledon dans les années 90. Rien non plus sur ce disque complètement déglingué où s’entrechoquent ambient, Afro, jazz psychédélique et rythmes industriels sous haute influence narcotique, ce qui rend l’objet encore plus intrigant.

Finalement, c’est sur un site web probablement crée en 2002 – vu le design – par un psychologue musicien de Floride qu’une adresse mail de contact va permettre d’élucider le mystère. Un mail un peu lèche-bottes de demande d’interview et une réponse à peine trois heures plus tard, voilà que Dennis Weise de son vrai nom, psychologue de son état à Palm Beach, accepte avec plaisir de nous livrer les dessous de « Wize Music ». Un récit par échanges interposés où il est question d’un concert avec les hippies de Gong grâce au manager des Stones, du New York interlope de la fin des années 70 sur fond de prog français et de défonce musicale avec les Wailers à Kingston pour un riche américain.

Même en fouillant sur le web, il est très difficile de trouver des informations sur vous et votre carrière musicale, que faites-vous aujourd’hui, quelle est votre vie ?

J’ai 61 ans. Je vis près de l’océan Atlantique, au sud de l’île de Palm Beach en Floride du Sud. Dans mon métier de psychologue, je suis spécialisé depuis 20 ans dans le développement pédiatrique au travers d’évaluations chez l’enfant. Je fais aussi de la thérapie où j’utilise principalement les techniques de neuro feedback (pratique d’entraînement via des électrodes et un ordinateur dans le but de contrôler les signaux électriques du cerveau, souvent utilisée pour soigner l’épilepsie ou l’hyperactivité) ou le psychodrame (traitement par des jeux de rôles).

A l’origine, comment êtes-vous devenu musicien ?

Mon père m’a toujours dit que, même avant d’avoir su marcher, je rampais jusqu’à sa platine, je posais le saphir sur le disque et j’envoyais de la musique. Dès mes deux ans, il me prenait sur ses genoux pour me montrer des chansons simples. Je pense qu’on peut considérer ça comme mes débuts dans la musique. Vers 7 ou 8 ans, mon grand-père m’a appris à jouer de la guitare puis j’ai fait un an de piano à 12 ans. J’ai beaucoup appris seul dans mon coin et c’est ensuite à la faculté au Trinity Collège d’Hartford dans le Connecticut que j’ai reçu des cours de composition et de théorie musicale.

Vous avez collaboré avec Daevid Allen de Gong dans son projet New York Gong, pouvez-vous nous raconter ?

J’avais deux amis à la fac de Trinity, Andrew Taylor et Reynolds Onderdonk, qui me faisaient souvent écouter la trilogie de Gong (“Flying Teapot” (1973) / “Angel’s Egg” (1973) / “You” (1974) sous le nom Radio Gnome Invisible). Je trouvais cela absolument fascinant, ça me transportait dans l’incroyable univers créé par Daevid Allen. En faisant un bond dans le temps quatre ans plus tard, j’étais là à jouer avec Gong et tout cela en grande partie grâce à Georgio Gomelski (activiste musical d’origine russe disparu en 2016 qui fut l’un des premiers managers des Rolling Stones avant de gérer les Yarbirds, Soft Machine, Magma, Gong ou encore Material) qui a beaucoup compté pour moi.

C’est à cette époque que vous avez aussi participé au groupe Material de Bill Laswell (bassiste émérite qui a joué avec Brian Eno, Public Image ou Herbie Hancock et a même remixé Enrico Macias) ?

L’histoire est amusante et c’est grâce à Georgio Gomelski que j’ai connu à ce moment-là. Vers 1976, j’étais DJ sur la station de radio de ma fac, WRTC, à Hartford et je trainais avec un autre DJ, Bob Jones qu’on surnommait Bob The Knob (le bouton Ndr), rapport à la chanson de Genesis, Battle of Epping Forest. Une de nos copines, Lisa Carta, nous avait confectionné des t-shirts avec le symbole de l’un de nos groupes préférés, les Français de Magma. C’est alors que mon pote Bob the Knob marchait tranquillement dans Manhattan avec son t-shirt Magma et qu’il a été interpellé par un inconnu qui lui a demandé « Où as-tu trouvé ce t-shirt ? ». Bob lui répond et cet inconnu lui dit être Georgio Gomelski, le manager de Magma. Il lui dit aussi qu’il est arrivé à New York il y a peu de temps et qu’il est à la recherche de musiciens du coin. Bob lui a parlé de moi et j’ai travaillé avec Georgio et Material jusqu’à ce que je doive quitter New York pour finir mes études.

« C’était les Wailers, quoi. Et je jouais avec eux ! »

Avec Material, avez-vous participé au fameux Rockit d’Herbie Hancock qui a été une révolution à l’époque ?

Non je n’ai justement pas pu participer à cet enregistrement à cause de mes études. J’avais obtenu une bourse pour aller finir mes études supérieures en Californie. Aux Etats-Unis, ça coutait, et coûte toujours d’ailleurs, très cher. On m’a fait comprendre que si je n’acceptais pas la bourse, la Faculté se désisterait. Ce fut une décision très difficile à prendre mais je suis parti en Californie au début de l’année 1979 pour étudier. J’ai ensuite recroisé les membres du groupe, Bill, Mike Beinhorn, Fred Malher, Cliff Cultrari et Georgio pendant leur tournée en Californie et c’est cette équipe avec laquelle je jouais à New York qui a enregistré Rockit, qui fut à l’époque la meilleure vente de single de l’histoire de Columbia.

Etiez-vous impliqué dans la scène très sauvage et créative du New York de la fin des années 70 (Suicide, Television, le CBGB…) ? Comment était la ville à cette période ?

Oui, je trainais beaucoup dans la ville à la fin des 70’s que ce soit seul ou avec Bill (Laswell) et Cliff (Cultrari). On allait de clubs en fêtes dans les appartements à travers Manhattan mais, 40 ans plus tard, c’est assez flou et je ne me souviens plus vraiment quels clubs nous fréquentions. Le punk était très populaire et il était partout dans la ville. Cela venait se mélanger avec la new wave, le disco, tous les freaks, les hippies, les gays ou les trans… Quel que soit le nom, tout se passait là-bas à ce moment-là.

Vous avez aussi joué avec les Wailers (le légendaire groupe de Bob Marley) pendant un séjour en Jamaïque.

Après avoir bouclé mes études supérieures je suis parti vivre six mois en Jamaïque. Je séjournais chez mon père qui s’était installé là-bas définitivement. La maison de Bob Marley, qui est devenu depuis le musée Bob Marley, se situait très près de là où nous vivions. Je trainais souvent dans ce coin-là, je fumais de l’herbe et je sortais pas mal. Beaucoup d’artistes évoluaient dans les environs, que ce soit Dennis Brown, Jimmy Cliff ou Mutabaruka et bien d’autres. Ils savaient que je jouais du clavier et il y avait un type venu des USA qui voulait à tout prix enregistrer un album en studio avec les Wailers. Ils m’ont dit de m’assoir au piano, j’avais à côté de moi Earl Lindo aux claviers, Aston « Family Man » Barrett à la basse et son frère Carlton à la batterie. Les Wailers quoi et je jouais avec eux ! On m’avait payé 50$ et je ne sais pas du tout ce qu’est devenu cet enregistrement. Je ne me souviens même plus du nom de l’Américain pour qui nous avions joué…  C’est un événement qui s’est complètement perdu dans ma mémoire avec aucun document le prouvant si ce n’est un souvenir très plaisant !

Il y a quelques mois, le label anglais Finders Keepers a sorti une réédition de votre disque « Wize Music », comment cela s’est passé ?

Très simplement. Ils m’ont contacté en me disant qu’ils aimaient beaucoup ma musique et qu’ils souhaitaient la rééditer en vinyle. Et je leur ai dit bien sûr ! Hormis le dernier titre, il s’agit en fait d’un album regroupant des chansons de mes deux premiers albums « Valhalla » et « Consciousness Program » enregistrés respectivement en 1979 et 1980. Le dernier titre Andro n’était jamais sorti et a été composé en 1990.

Le début de « Wize Music » est assez psychédélique dans un registre très free-jazz du genre Alice Coltrane, Pharoah Sanders ou Don Cherry mais en y ajoutant des drones assez incroyables, que pouvez-vous nous en dire ?

J’adorais effectivement écouter Alice Coltrane et Pharoah Sanders à l’époque ! J’avais acheté à Chinatown à Los Angeles un carillon en verre que j’utilise notamment sur le titre Valhalla qui se termine en ralentissant le tempo pour l’effet drone. Et j’ai utilisé le même son sur Machine Time Ship mais inversement en accélérant le tempo ce qui donnait aussi un côté psychédélique. J’ai aussi utilisé le broyeur de mon lavabo ce qui donnait un son vraiment très intéressant. Je pense d’ailleurs que je n’en avais jamais parlé à personne. Sur Balfazzar, j’utilise aussi un tambour, un mellotron et un Xaphoon (bamboo sax).

« La musique ambient des Français comme Ariel Kalma, Heldon ou Richard Pinhas qui utilisaient beaucoup de drones m’a énormément influencé »

Une chanson comme Ya Alim Kader a un groove incroyable, presque hip hop allié à une sorte de funk africain…

Sur ce titre, l’inspiration m’est venue de mes études sur la Kabbale. Les paroles évoquent cela ainsi que la mythologie égyptienne. Pour les rythmes, j’ai enregistré la batterie sur bandes et j’ai ensuite joué sur les fréquences en y ajoutant d’autres éléments.

Le titre Alien Rock ne ressemble à rien d’autre, il a un côté très avant-garde pour l’époque avec ces breaks ajoutés aux notes de guitare et au refrain presque pop, quel était l’objectif avec ce morceau ?

J’avais commencé à travailler sur ce morceau avant d’être diplômé au Trinity College. Le nom vient de l’émission de radio animée par mon ami Reynolds. Un show qu’il anime toujours quarante ans après d’ailleurs… Pour l’anecdote, j’avais pour professeur le fameux compositeur de musique classique Samuel Barber. Il venait souvent à nos répétitions pour nous donner des conseils et nous encourager dans ce que nous faisions. Ce n’est que plusieurs années plus tard en regardant le film Apocalypse Now que j’ai vu dans les crédits son nom pour l’Adagio pour cordes qu’on entend dans le film. M. Barber était tellement modeste que je n’ai su que des années plus tard à quel point il était connu. J’ai donc composé Alien Rock grâce ses conseils et je n’ai ajouté les voix féminines que plus tard en Californie. Le titre est resté dans les placards pendant deux ans.

Vous avez des racines jamaïcaines, est-ce que le reggae et encore plus le dub ont influencé votre musique ?

J’ai vécu en Jamaïque étant enfant. Je vivais à Kingston qui était le centre névralgique de la culture reggae même si je ne m’en rendais pas compte à cet âge-là. Les grands studios de reggae comme Studio One ou Treasure Isle étaient au coin de la rue et les soundsystems balançaient de la musique toute la journée. Le reggae et le dub sont donc une partie de moi-même. J’ai ensuite été exposé à des musiques venant du monde entier et j’essaie de retranscrire tout ça en musique. […] J’ai toujours été fasciné par la philosophie et la musique orientale. Au moment où j’ai enregistré ce disque, je ne connaissais pas encore l’Orient mais je l’ai découvert à de nombreuses reprises depuis.

Des titres comme Celes ou Light As Air ont ce côté très ambient. A l’époque, en écoutiez-vous ?

Brian Eno était l’une de mes influences de jeunesse. Mais il y en avait d’autres et notamment des Français qui utilisaient beaucoup de drones et qui m’ont énormément influencé. Des artistes comme Ariel Kalma, Heldon ou Richard Pinhas m’ont réellement marqué dans mon travail. Sans oublier Tangerine Dream, l’une de mes grandes inspirations. Je me revois encore lors de ma première année de faculté en 1974, j’avais acheté leur album « Phaedra ». Je l’écoutais en regardant la neige par la fenêtre de ma chambre du dortoir au quatrième étage. J’étais totalement transporté par cette musique.

« Je ne vanterai jamais assez les vertus du Peyotl et à quel point nos sociétés ont à apprendre de sa consommation »

Quel type d’instruments utilisiez-vous sur les titres rassemblés dans « Wize Music » ?

Je jouais beaucoup avec les bandes que je découpais et je recollais à la main en utilisant la technique « reel-to-reel loops » et je jouais beaucoup sur le delay. Quant aux instruments, j’utilisais le synthétiseur modulaire EML, un Mellotron, un Micro Moog, les Roland Sh09 et Sh1 ou le Synthé Cat, une guitare de Kalimantan (Borneo), de la harpe et à peu près tout ce qui me tombait sous la main.

Un lien entre drogue et musique ?

Je fumais beaucoup de joints à ce moment-là et je prenais occasionnellement des champignons magiques. Mais ce qui m’a le plus influencé c’est le Peyotl (ou Peyote, cactus d’Amérique du Nord aux vertus hallucinogènes contenant notamment de la mescaline). J’ai découvert ça quand j’étais en Californie, je vivais en partie dans une communauté appelée la Zendik Farm près de la ville de Bonsall. J’étais alors étudiant et pas totalement impliqué là-dedans mais j’aimais évoluer au milieu de ces gens en tshirt tie & dye violet, on mangeait de la nourriture vegan issue de la ferme, on tondait les animaux…  Le leader du groupe qui s’appelait Wulf (Zendik) créait de très beaux instruments de musique en bois. A l’époque, il n’y avait rien d’autre aux alentours qu’un bureau de poste et un « liquor store ». C’était un lieu magnifique avec une vue incroyable sur des collines majestueuses. Je vivais dans une sorte de case faite de matériaux recyclés et c’est dans cette petite maison que j’ai composé Valhallah.

Consciousness Program a pour sa part été réalisé à Encinitas qui est situé face à la mer. « Faire l’amour dans l’écume et surfer, faire l’amour avec la mère nature », ces paroles (sur Love In Foam And Surf) reflètent assez bien ma vie à cette période. Je ne vanterai jamais assez les vertus du Peyotl et à quel point nos sociétés ont à apprendre de sa consommation et de son importance dans la culture des Indiens d’Amérique. J’ai passé deux semaines dans une réserve Apache à Eden dans l’Arizona ces années-là et c’est une expérience qui m’a transformé.

Vous êtes psychologue désormais, est-ce que la musique et la psychologie peuvent avoir quelque chose en commun, est-ce que bêtement la musique peut « soigner l’âme » ?

La musique et la psychologie cohabitent harmonieusement dans ma vie depuis la faculté. Certains de mes travaux les plus récents portent sur l’influence de la musique dans l’éveil des très jeunes autistes. Je travaille sur des compétences comme la réciprocité à travers la guitare et les percussions. C’est assez merveilleux de voir ces enfants qui n’interagissent pas avec vous normalement mais qui progressent notamment au niveau du contact visuel au travers de la musique.

Etes-vous toujours dans la musique ?

Totalement. Et ma femme m’engueule souvent pour l’argent que je dépense dans les instruments de musique et pour la place que ça prend chez nous. Et je lui suis reconnaissant de me laisser faire. Je ne peux pas imaginer ma vie sans faire de musique. Au milieu des années 90 avec mon groupe Band Corps Of Discovery, on organisait de grands concerts sur la plage de South Miami Beach. C’était avant que l’Ultrafest ne fasse pareil avec plus de succès. On a aussi fait des tournées à travers les Etats-Unis et au Canada. Ces dernières années, je consacre mon temps à l’élaboration d’un synthétiseur modulaire et je fais aussi de la vidéo. Ma musique actuelle est d’ailleurs disponible sous le nom de Dennis Weise ou de Doctor Wize sur les plateformes de streamings et sur Amazon. Je vous invite d’ailleurs à consulter mon site et mon travail de thérapeute.

Denis Wise // Wize Music // Réédition chez Finders Keepers en 2018
https://www.finderskeepersrecords.com/shop/denis-wise-wize-music/

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