3 octobre 2012, 17 h. Paris IIe. Le Balto. « Tu ne parleras pas de son travail de producteur, ni de Radiohead », me lance, confuse, Pippa, tour manager d’Ultraista, groupe promu comme celui « du producteur de Radiohead, Nigel Godrich ». « Sans dec' ? », ai-je envie de dire. Et c’est en gros ce que je dis, mais en anglais donc ça pète moins. Là-dessus, on m’annonce que le groupe aura près d’une heure de retard, encore occupé qu’il est à faire ses balances au Silencio, où il joue ce soir. Et Pippa me laisse là parce que j’ai fait « euh OK », genre c’est un peu abusé ton histoire mais OK. Bref, ça ne se passe pas comme dans un rêve.

Bon, c’était à prévoir. Ça attire le chaland avec la réput’ du gars, mais après chut, tabou, pas un mot là-dessus, non, pas question de se payer une bonne tranche en le faisant parler de tout ce qui fait qu’on le connaît, son statut de dernier grand producteur de la musique pop-rock, ce qui compte vraiment, non, s’agit de la jouer petit bras, de rentrer dans le rang en simulant de l’intérêt pour son projet actuel, enfin dans l’actu. Ultraista, donc, soit lui (basse, synthé), l’Américain Joey Waronker (batterie) et l’Anglaise Laura Bettinson (chant). Groupe qui montre – scoop – qu’un grand producteur n’est pas toujours un grand songwriter.

« Ultraista, la récré électro-pop de Nigel Godrich », titrera Stéphane Davet, le journaliste du Monde qui passera après moi. C’est clair, ce qui se joue là ne prête pas à conséquence. Tout au long de ces dix plages homogènes, une jeune chanteuse au look de Petit Poney pose sa voix de nymphette sur des tapis sonores exotico-anxiogènes saupoudrés d’afrobeat et d’effets de chausse-trapes (coucou Radiohead ?). C’est joliment stratifié, caressant, mais ça ne va nulle part, pèche par excès de trip-hop (l’anti-kraut de Beak ?). Ce que confirmera le showcase bobo du soir devant trois pelés dont Sébastien Schuller et Nicolas Godin de Air.
En même temps, est-ce si surprenant que Godrich ne soit pas un songwriter ? Je veux dire : est-il déjà un grand producteur ? Entendre par là : ça veut dire quoi être un grand producteur ? Un démiurge ? Non, sérieux, oui, il a travaillé sur tous les Radiohead depuis « OK Computer » et il a aussi produit d’autres albums que j’aime beaucoup, comme « The Man Who » de Travis, « Regeneration » de Divine Comedy, « Talkie Walkie » de Air. OK, OK, très bien, mais si on le sépare deux secondes de Radiohead, qui semble un cas à part, une pure symbiose, et qu’on se penche plus précisément sur ce qu’il a fait « en dehors », qu’est-ce qui pèse ?

C’est ce qu’a fait un certain Mendochat. Sur radiohead.fr, il a publié « Nigel Godrich ou l’arnaque sonique », un long article où il déclare que « si on va au-delà du name-dropping et qu’on s’attache à une certaine grille de lecture », on s’aperçoit que celui qu’on nomme « le producteur de Radiohead » ne transforme pas tout ce qu’il touche en or, « mais plutôt en pierre ». Ce qu’il dit de sa collaboration sur le premier album de Charlotte Gainsbourg (« name-dropping pour faire saliver les bobos, album vide, super lisse… ») illustre ce qu’il appelle sa « grille de lecture ». Et, partant de ce constat, il détaille au cas par cas.

Pavement, « Terror Twilight » (1999) : « C’est effectivement bien produit, l’album est lisse et rien ne semble dépareiller l’ensemble sauf que… Sauf que hé, on parle de Pavement, là ! Pavement, c’est l’aspérité mélodique toute puissante, c’est la déconstruction permanente, c’est cette sensation bancale que ça ne retombera jamais sur ses pieds mais si, mais non, mais presque ! (…) C’est Candy chez les vikings, le jogging avec la paire de DocMartens. Les compositions sont là, comme d’hab, mais passées à la machine à laver, au sèche-linge et mamie a tout repassé avant de plier le linge. » Fin : « Pavement ne s’en relèvera pas. »

The Beta Band, « Heroes to Zeros » (2004) : « Il a voulu les parer des ors et du faste de la grosse production façon artillerie du IIIe Reich. Mauvais diagnostic. Le Beta Band n’est plus que l’ombre de lui-même. Incapable de maîtriser la fougue et la créativité de ce groupe hors du commun, c’est peu dire que l’album déçoit. La tentative de conjuguer le joyeux bordel des premiers EP avec une puissance sonore est ratée. L’immense collage ne marche pas. Les mélodies tombent à plat. Un vrai ratage, tant sur le plan artistique que commercial. (…) L’échec le plus cuisant de Nigel Godrich. » Fin : « Le Beta Band ne s’en relèvera pas. »

Beck, « Sea Change » (2002) : « J’apprécie la direction artistique du disque, qui est plutôt bon si on se sort de la tête les précédents albums complètement allumés du gars. On y décèle la patte de Godrich et, si beaucoup lui reprochèrent d’avoir tué la folie de Beck, je ne lui imputerai pas ces faits. Le génie de Beck s’est épuisé mais l’ensemble n’est pas dénué d’intérêt et s’il y a une chose qu’on ne peut pas reprocher à Beck, c’est de s’enfermer dans la redite (enfin, à cette époque) ». Mais le suivant, « The Information », « ne relèvera pas le niveau. Et Nigel Godrich non plus. » Et là aussi : fin – de leur collaboration tout du moins.

Tout ça pour dire que, contrairement à ce que son nom et son imbrication dans Radiohead laissent croire, Godrich n’est pas le deus ex machina ni le démiurge Nip-Tuckien de tous les disques sur lesquels il bosse. Quand l’album déchire, c’est souvent parce que l’artiste déchire (comme les premiers Beck, dont Mendochat dit qu’il ne sent « pas l’apport de Nigel Godrich. Beck est un petit génie. Il est en pleine bourre. Touché par la grâce, il réussi un sans faute sur tous ses albums »). Et quand l’album est mauvais, c’est même parfois de sa faute parce qu’il a castré le truc par excès de cartésianisme, d’instinct de propreté et d’esprit clinique.
C’est ce qui s’est passé en 2001 pour Neil Hannon, de Divine Comedy. « Regeneration était un disque compliqué, m’a-t-il dit neuf ans plus tard. J’ai essayé de faire un truc et ça n’a pas vraiment marché… Je veux dire, j’ai aimé traîner avec Nigel, c’est un bon ami, et j’ai aimé faire l’album avec lui, c’est moi qui le lui avais demandé et, heureusement, ça l’intéressait, mais en fin de compte je me suis senti frustré parce que je suis resté avec plein d’idées bien définies en tête et, plus que celles d’un autre, c’est elles que je voulais concrétiser. Donc ce n’est pas de sa faute, je n’avais juste pas besoin d’un producteur. C’est la vie ! »

C’est aussi un peu ce qui s’est passé avec Air. Il les a produits à l’époque de « Talkie Walkie » et « Pocket Symphony ». C’est le moment où le duo entame la seconde partie de sa carrière, après « Moon Safari » et « The Virgin Suicides », deux super disques. En 2001 les Français ont sorti leur chef-d’œuvre, « 10 000 Hz Legend », leur album le plus maladif, pink-floydesque et, pour tout dire, proche d’un truc massif à la « OK Computer ». Deux ans auparavant, ils ont d’ailleurs sorti leur Meeting People is Easy : Eating Sleeping Waiting And Playing. Et hop, Nigel arrive et ils tombent dans le bibelot Habitat et feuilles de papier Lotus.
Godrich, fée du joli ? Disons que le producteur de Radiohead n’est ni un vrai visionnaire, ni un type très rock ; juste un gars qui se voit toujours en fan (et aussi fan de Joni Mitchell) et qui continue d’essayer de faire le lien entre ce qu’il aime et ce qu’il fait, plus à l’aise avec de gentils Écossais (Radiohead à part, sa plus longue collaboration reste Travis, dont il a produit les trois meilleurs albums) qu’avec des pin-up de NYC (les Strokes l’ont viré après l’avoir essayé sur « Room On Fire »). Nigel Godrich, le mec normal qu’il fallait à un groupe (par)anormal. « I’ll be your mirror » ?

« Les forces qui composent Radiohead n’ont besoin de personne pour décider de la marche à suivre pour créer leur univers, juge Mendochat. Ils ont juste besoin de quelqu’un derrière la console. Radiohead a beaucoup évolué, et ce, sans changer de line-up ou de producteur. (…) Sur son travail avec Radiohead, Godrich a déclaré un jour, de mémoire : ‘le boulot de producteur consiste essentiellement à mettre le groupe dans les conditions optimum pour pouvoir créer et enregistrer, ça passe par le souci du détail et plein de petites attentions, et si ça doit passer par une tasse de café ou un massage, il faut le faire’. » What else ?

« Il n’y a pas de patte Godrich, ajoute The Blue Goose en réponse à l’article de Mendocha. Car quel lien sonique entre tous les albums qu’il a produits ?! On ne peut pas le comparer à des producteurs de la trempe de Danger Mouse ou de Steve Albini. Je pense que c’est juste un très bon manager de studio (…) Après, beaucoup de musiciens ont été si impressionnés par ‘OK Computer’ qu’ils ont embauché Nigel Godrich pour avoir le même succès artistique. Seulement ça n’a quasiment jamais marché, parce qu’il est simplement un honnête ingénieur du son qui a eu la chance de sympathiser avec un grand groupe, ni plus ni moins. » CQFD ?

Oui, le producteur de Radiohead n’existe pas ! Au sens où Nigel n’a pas sur eux l’emprise qu’un producteur avait auparavant sur un groupe. Ce titre de « producteur » est donc un mythe, un mythe de journalistes, un abus de langage, faute de savoir ce qui se cache derrière et d’avoir d’autres mots pour dire ce qu’on ignore. Eh oui, Nigel Godrich est leur miroir. D’ailleurs, lors d’un entretien vidéo de mars dernier pour Austin City Limits, c’est ce mot qu’aura Yorke pour qualifier son rôle dans le groupe (« et un bon ingé-son », complètera, diplomate, le guitariste O’Brien). Godrich est donc leur homme à tout(ou) faire, en retrait.

Oui, parce « qu’on ne s’y trompe pas, précise JD Beauvallet des Inrockuptibles. Godrich n’est pas l’homme qui fit entrer l’electronica et le jazz libre dans le vocabulaire de Radiohead. » C’est l’inverse : en montant tout jeune dans ce bateau, par capillarité et compagnonnage, il s’est formé au contact de l’équipage. S’ils ne l’avaient pas embarqué, Nigel aurait fait de la dance ! Après avoir quitté le studio qui lui permit d’être assistant sur « The Bends », il voulait monter son propre studio avec ses ex-collègues (et futurs Zero 7) Henry Binns et Sam Hardaker, pour être « peinard à faire de la dance dans [s]on studio ».

Mais le premier a l’en avoir empêché, c’est Bernard Butler, le guitariste de la première mouture de Suede. En 1995, orphelin de Brett Anderson, il va sortir un disque avec David McAlmont, un chanteur british inconnu de mes services. Pour l’enregistrement et le mix, il appelle Nigel, qui se rappelle : « C’était une sacrée expérience. Bernard produisait, et il avait beau ne pas être un homme de studio, il savait ce qu’il voulait et il était très talentueux. Avec lui, j’ai entre autre appris qu’il fallait toujours chercher plus loin, s’aventurer. Et c’est une des choses que je n’aime pas dans la musique d’aujourd’hui, c’est qu’elle est si lisse qu’elle perd tout caractère. C’est bien quand quelque chose est un peu foufou, bordélique. » Leçon qu’il oubliera vite…

Merde, ça sert à quoi de rencontrer Nigel Godrich si on ne peut pas lui parler de Radiohead et de ses productions ? Au départ, moi j’étais tout fou, je me disais : « Mais putain Bester comment as-tu osé envoyer un mail groupé à la Gonzaï team pour proposer cette interview alors que tu sais bien que je suis l’homme de la situation ? » La preuve : là où les autres chercheront à savoir pourquoi c’est finalement plus toi qui t’y colles ou diront que leur taf ne leur permet pas de s’engager sur ça, moi je m’en foutrai (de toi, de mon taf, de tout) et je foncerai. Mais là, d’un coup…  Bon, il y a bien l’autre larron, là, le batteur, Waronker…

Joey, donc, 43 ans, fils de Lenny Waronker, célèbre pour avoir produit Randy Newman,  from L.A., multi-instrumentiste, batteur de live et de session pour Air, R.E.M., Elliott Smith, Leonard Cohen, M83… qui a produit Other Lives, Lisa Germano, Eels… qui a rencontré Nigel en 98 sur « Mutations » de Beck (« J’ai été impressionné par sa technique, mais surtout parce qu’il préférait l’expérimentation à la démonstration », confiera Godrich)… qui a intégré Atoms for Peace, le nouveau groupe de Thom Yorke (album prévu pour le printemps 2013) avec Godrich, Flea (le bassiste des Red Hot Chili Peppers) et Mauro Refosco (percussionniste brésilien). Pas rien, le pedigree de ce gars, Joey Waronker. A priori plus intéressant que celui de Laura Bettinson, 24 ans, jeune et jolie chanteuse d’Ultraista qui est comparée à un mix de Lily Allen, d’Alison Goldfrapp et de Bat for Lashes pour son projet électro-pop solo intitulé FEMME et qui ferait passer Natalie Imbruglia (girlfriend de Nigel à l’époque de son travail sur le single Torn et l’album « Left of the Middle ») pour Courtney Love. Donc oui, bon, je pourrais tout à fait bricoler une discussion tabou sans prononcer le mot Radiohead mais pfff… Ce serait mieux que je trouve une brèche… Ah, les voilà.

Gonzaï : Bonjour Laura, bonjour Joey, bonjour Nigel.

Laura, Joey, Nigel : Bonjour.
Nigel : C’est bon, ça tourne, ça enregistre bien ?

Oui, oui, je pense.

Nigel : Je dis ça parce que, récemment, on a fait une interview avec un type, on parlait depuis bien une heure et demie, et soudain il est devenu tout blanc parce qu’il s’est rendu compte que son dictaphone n’avait pas démarré. Il a donc dû se remémorer tout ce qu’on s’était dit et taper tout ça très rapidement, brrr !

Je ne vois que trop, ce genre de problème m’est déjà arrivé ! Vous allez donc jouer au Silencio ce soir. Quelles sont vos impressions quant à cette salle ?

Laura : Ça semble merveilleux !
Nigel : Je ne connaissais pas, et on cherchait une petite salle…

C’est donc vous qui avez choisi de jouer là ?

Nigel : Oui, en fait on a un ami qui connaissait la salle et qui nous en a parlé en pensant que ça pourrait nous intéresser d’y jouer. Mais bon, c’est juste pour un petit concert de présentation…
Joey : Oui, c’est un type de L.A., où on habite, qui nous a dit : « Hey, je travaille pour ce club, si jamais vous avez des groupes à leur proposer… »
Nigel : Oui, et on cherchait une petite salle à Paris, assez intime et select. C’est pour ça qu’on a trouvé que cette salle serait parfaite pour présenter notre album ! (Rires.)
Joey : Oui, surtout qu’on est très branchés clubs ! (Rires.)

D’accord, vous avez donc fait le bon choix ! (dans ce rire collectif, les bières arrivent, enfin ma bière, pour eux c’est chocolat chaud.)

Laura : Hier, on a fait un concert gratuit dans un pub à Gand, en Belgique. C’était plein, le bordel !
Nigel : Donc oui, on mixe les ambiances et les lieux. Bref, tout ça pour dire qu’on ne connaît pas trop la réputation du Silencio.

Vous savez quand même que c’est un club select designé par David Lynch ?

Nigel : Oui, et ça semble beau. Tu y es déjà allé ?

Oui, pour y voir des showcase comme le vôtre.

Nigel : OK.
Laura : Tu y as vu quels groupes ?

Dernièrement c’était Chairlift…

Nigel : Ah oui ?
Laura : Bien.
Nigel : Et le son était bon ?

Oui, mais ils étaient en configuration piano-voix-boîte à rythme, donc c’est dur à dire et j’ai toujours un peu de mal à me prononcer sur l’acoustique des salles…

Nigel : Mais ton avis de pur spectateur m’intéresse. Tu as aimé ce concert ?

Oui.

Laura : Cool.
Nigel : Donc oui, bon, ce n’est peut-être pas le meilleur lieu qu’on n’aurait pu trouver. Mais bon, c’est juste des petits concerts comme ça. On a aussi joué à Amsterdam…
Joey : Ce soir ce sera notre troisième concert, c’est ça ?
Laura : Oui, en tout et pour tout.
Nigel : Notre quatrième en fait.
Joey : Ah ! quatrième, pardon.

Seulement votre quatrième concert ?

Joey : Oui, si on zappe que j’ai déjà tourner avec R.E.M. et 2-3 autres broutilles…
Nigel : Joey, ne parle pas de ça.
Joey : Oh ! pardon.
Nigel : Je plaisante ! (Rires.)

Nigel et Joey, qu’est-ce que ça vous fait de monter enfin un groupe ensemble, vous qui avez quarante ans passés et êtes tous deux des hommes de l’ombre de la pop music ? Vous vous sentez de nouveau comme de jeunes premiers ?

Nigel : Oh ! Euh, comment on se sent ? En fait, on a fait ce disque de façon très fragmentaire. C’était plein de bouts dispersés sur une longue période de temps. On a commencé sans Laura. Elle est arrivée après, sur le tard. On n’a donc pas toujours été un groupe de trois personnes qui jouent ensemble. Là on est début octobre, donc ça doit faire un mois qu’on est un vrai groupe… On a dû finir de donner forme aux morceaux en les jouant tous les trois. Et ce n’est pas si facile, après on a dû apprendre nos propres chansons en les jouant encore et encore.

Parce que quoi, au départ c’était juste toi et Joey qui vous échangiez des fichiers entre Londres et L.A., des idées par mails ?

Nigel : Non, non, on a joué ensemble.
Joey : Oui, on a joué ça ensemble
Nigel : On a joué les morceaux ensemble car on tenait à faire une musique électro organique. Ça aurait pu être plus expérimental, cérébral, mais on ne voulait pas que ça le soit. Ç’aurait été moins intéressant de se cantonner à une musique faite par ordinateur ou une musique trop froide. On s’est donc dit : « Et si on essayait de mettre du chant là-dessus ? » Et on pensé à Laura.
Laura : Oui, c’est là que je suis arrivée. On s’est rencontré dans un pub de l’est de Londres où je donnais un concert.

Tu avais déjà un groupe ?

Laura : Non, j’avais déjà fait plusieurs collaborations, mais là c’était plus un projet solo. Et Nigel et Joey  m’ont fait écouter ce qu’ils faisaient et j’ai trouvé que c’était de la bonne musique
Joey : De son côté, elle nous avait apporté ce qu’elle faisait, un mélange de chant et de samples, de boucles répétitives, mais ça restait de la pop, du chant associé à de la musique. On a donc pensé qu’elle se prêterait bien à chanter sur ce qu’on bricolait de notre côté depuis plus d’un an et demi ! C’était un long processus.
Nigel : Oui.

Et vous vouliez une voix de femme ?

Joey : Oui, on voulait plutôt une voix légère, lumineuse, inspirante…
Nigel : Hum, oui, je pense que je voulais une fille. Laura, tu veux bien t’en aller deux secondes pour qu’on continue sur ce sujet ? (Rire collégial.) Non, disons que je trouve juste qu’il est plus facile de traîner avec des filles car dans ce milieu, quand tu n’es qu’entre mecs, ce n’est pas la même ambiance et tu peux vite t’esquinter la santé. Tout est plus « familial » quand tu as une fille dans le groupe. Je le pense vraiment.
Laura : Pour combien de temps ?

Ce chant féminin n’était pas censé apporter une note de séduction et de désir ?

Nigel : Il a augmenté mon désir. Paix à mon désir. Je désire moins maintenant. (Rire collégial, dont Laura qui, surprise, cueillie, semble ne pas arriver à s’en remettre, NdA) Non, je pense que c’est une histoire de dynamique de groupe. Oui, voilà, et on se fait définitivement vieux aussi, vieux et aigris, donc on a besoin de jeunes femmes.

Et les morceaux du disque étaient globalement finis quand Laura est arrivée ?

Nigel : Oh, non, non, non, non, non.

Il y a donc eu un ping-pong entre vous trois ?

Laura : Oui, une assez longue partie.
Nigel : Oui, parce que là tout ce qu’on avait c’était ce qu’on avait fait avec Joey en jammant, et après on a édité et séquencé tout ça en petits morceaux pour les recoller ensuite, en parler, chanter dessus, ajouter des motifs… C’était un long processus, tout ça remonte à loin et on a eu le temps d’y réfléchir parce qu’on n’avait pas de deadline, personne dans un label pour nous demander des comptes sur ce qu’on faisait, on faisait juste ça pour le plaisir. Ça fait du bien. Parce qu’en même temps, on est sur d’autres projets plus stressants et plus cadrés pour d’autres.

Et vous passez finalement sur des ordinateurs pour éditer, séquencer. Ce n’est pas dur, parfois, de faire de la musique sur ordinateur ?

Nigel : Euh, non, en fait c’est trop facile.

Oui, c’est ça : n’est-ce pas trop dur au sens où c’est finalement devenu trop facile ? Parce que tu peux indéfiniment faire et défaire le morceau, l’enrichir, le rallonger… Nigel, toi qui es aux manettes, n’es-tu pas parfois fatigué par cette façon de faire ?

Nigel : Oui, mais je pense que lorsque tu as tout ce pouvoir que te permet la machine, il faut aussi savoir se dire : « OK, stop, c’est quoi cette chanson ? Si on passe des mois à la triturer sur ordi c’est qu’elle n’est pas bonne, et on ne va pas réussir à transformer la boue en or. »

That’s the way pop goes !

Nigel : Oui, exact, c’est ça ! Il doit se passer quelque chose d’immédiat, qui fait que ça te plaît. Oui, je veux dire, tu vois, c’est bizarre parce qu’on fait ça et hop, on est là à Paris pour en parler, c’est bizarre. Vraiment.
Joey : Oui, drôle de sujet de discussion pour un jour de pluie comme aujourd’hui à Paris ! (Rires.)

Un vrai temps d’hiver !

Nigel : C’est ça, mais j’aime l’hiver.
Joey : Je pense qu’on s’est trop habitué aux ordinateurs, qu’ils sont devenus trop partie prenante du paysage musical. Il ne faut pas tout mélanger. Il y a la musique d’un côté, celle qu’on joue, et le travail sur ordinateur doit rester une autre partie du processus, réservée à l’enregistrement.
Nigel : Rien ne remplace les gens. On s’enrichit et s’inspire vraiment en travaillant avec d’autres. Et Joey et moi, vu nos parcours dans la pop, on sait bien ça.

C’est le fruit de votre travail de producteur ?

Nigel : Oui, et ce soir on joue au Silencio, c’est nous les stars ! (Rires.) Il ne faut pas que j’oublie de me brosser les dents ! Il faut que je garde mon calme sinon je vais m’évanouir et vous devrez me réanimer !

Et, dans une certaine mesure, être un groupe qui comporte deux producteurs…

Nigel : Et deux bons, attention !

Je veux dire, l’idée de production a évolué…

Nigel : Exactement.

Aujourd’hui, comme tout le monde fait de la musique sur ordinateur, tout le monde est plus ou moins le producteur de sa musique. Quel regard portez-vous sur cette évolution de la notion de production musicale ? Les rôles semblent s’être un peu fondus…

Nigel : Oui, presque. J’ai coutume de dire qu’un producteur est quelqu’un de payé pour faire de la musique. Et aujourd’hui, il n’y a plus vraiment d’argent. Donc maintenant, c’est plutôt : tu fais de la musique donc tu es un producteur, tu vois ? La définition de ce mot a changé, mais toute l’industrie a changé. Les raisons de continuer à faire ça ont changé. J’ai été producteur, mais maintenant, si j’y pense, je me demande à quand remonte la dernière fois où j’ai vraiment produit un disque. Je ne raisonne plus en ces termes. Je ne me vois plus comme un producteur.

Comment te vois-tu alors ? Sound designer ?

Nigel : Non, c’est plus que je fais juste de la musique. Quand j’ai commencé, quand un groupe voulait se faire produire, il n’avait pas le matériel, donc il allait par exemple voir Steve Albini qui, lui, était supposé avoir tout le matériel, et il produisait le groupe. Ça ne marche plus comme ça. C’est vraiment la fin de ce système qui faisait que telle personne était producteur ou mixeur. Aujourd’hui, ce n’est pas comment tu fais ça qui compte, ce qui compte c’est que tu peux faire ça toi-même, donc tu es un producteur. C’est pareil pour Laura et son projet solo : en un sens, elle se produisait elle-même. C’est une nouvelle façon de voir les choses. Tu ne considères plus les rôles de la même manière. Les règles ont changé. Et c’est aussi ça que j’ai appris avec elle : c’est une musicienne, je suis un musicien, tout est mélangé. Et honnêtement, je n’aimerais plus produire de groupes aujourd’hui. Ça ne m’intéresse plus. Enfin, je crois. C’est du passé tout ça. Je préfère faire mes propres expérimentations musicales.

D’accord. Tu souscris, Joey ?

Joey : Oui, j’ai l’impression que c’est pareil pour moi. Quand je vois tous ces groupes qui font de la musique sur laptop, et je ne dirai pas de nom, mais oui, ça ne m’amuse plus de faire ça, enregistrer des groupes.

Cette réflexion sur l’évolution de la musique et de l’industrie musicale me fait penser à une interview de Billy Corgan que j’ai lue récemment sur Internet. Il y parlait notamment de la pitchforkisation de la pop music et du fait qu’aujourd’hui, s’il y avait un nouveau Kurt Cobain, il ne pourrait pas émerger en tant que nouveau Kurt Cobain parce que si Pitchfork le repère, ça voudra dire qu’il a tous les outils de réseau social de cette génération et qu’il n’est donc plus rebelle, marginal…

Nigel : Je ne suis pas d’accord avec ça. Je ne suis pas du tout d’accord. Corgan dit des bêtises, il est un peu idiot, parce que son opinion reflète ce qu’était ou ce que devait être une icône pop dans les années 90. Il n’arrive pas à comprendre que les choses ont changé. (Rire général.) Le truc de Nirvana c’est qu’ils pensaient qu’ils étaient des losers, leur musique véhiculait ça et toute une génération se ressentait comme ça. Tout ça s’est engouffré dans une faille du système et ça l’a fait dérailler. C’était un vrai accident industriel, et je pense juste qu’il est plus difficile que ce genre d’accident arrivent aujourd’hui.

Aujourd’hui, comment faire dérailler le système, comment le subvertir quand on en fait irrémédiablement partie ? Ce que Corgan appelle la pitchforkisation de la pop music…

Nigel : Mais tu n’as pas à chercher à faire ça. Le problème de beaucoup de gens aujourd’hui, c’est qu’ils font de la musique parce qu’ils veulent qu’on les regarde, mais la meilleure manière d’attirer l’attention sur toi reste encore de te tirer une balle. Tu vois ce que je veux dire ? Je crois que les vrais artistes n’ont pas à de mener ce combat. Mais je comprends ce que tu veux dire : la structure qui permettait de faire émerger et de supporter ce genre de personnes n’existe plus, mais je crois que les artistes influencent le système autant qu’il les influence, et chaque nouveau système implique son détonateur. Donc voilà, si quelqu’un comme Kurt Cobain passait par là, on le saurait. Mais chaque système ne tolère qu’un Cobain. Et comme on a changé de système, il n’y aura pas de nouveau Kurt Cobain.

Le raisonnement de Billy Corgan est donc faussé à la base.

Nigel : Exactement. Aujourd’hui, ce serait un autre type de personne à un autre type d’endroit, quelque chose de complètement différent, de tellement différent que Billy Corgan ne pourrait sans doute pas le voir. Et c’est pour ça que rien ne se passe à ses yeux.

Mais ce n’est pas rien, ça signifie qu’il nous faut faire le deuil de l’idée de rock alternatif…

Nigel : Oui, il faut se sortir le rock alternatif de la tête, cette idée des mecs qui jouent de la guitare. La raison de sa mort, c’est que cette musique ne va plus nulle part. Il faut évoluer, et aujourd’hui le changement a plus lieu dans la musique électronique. Mais bientôt ce sera vieux et ennuyeux, et il faudra trouver un moyen de faire de la musique qui ne soit ni électronique, ni liée aux guitares, autre chose. Mais on ne peut pas le prévoir parce qu’on y réfléchit avec nos vieux bagages.

Oui et Joey et toi, comme moi d’ailleurs, on est de cette génération rock alternatif, donc pour nous c’est intéressant de réfléchir à ça…

Joey : Oui !

Comment continuer à faire et à aimer cette pop tout en sachant qu’elle n’a plus rien de rebelle, subversif, vous voyez ?

Nigel et Joey : Oui…

Ça revient un peu à ce qu’on disait tout à l’heure, l’air de rien, à propos du Silencio : aujourd’hui vous vous retrouvez à jouer dans un lieu select, chic, branché…

Nigel et Joey : Oui…

Le truc positif dans dans tout ça, c’est qu’en 2012, la seule question pop qui vaille c’est : quelle qu’elle soit, cette musique te touche-t-elle ou ne te touche-t-elle pas ?

Joey : Oui.
Nigel : Exactement, mec.

Il n’y a plus vraiment de parti-pris idéologique qui tienne…

Nigel : Oui, c’est ça. C’est juste : cette musique est-elle bonne ou pas ?

On est dans le pur plaisir de la chose.

Nigel : Oui, et c’est assez bizarre car, quand on repense à ces années de rock alternatif, comme tout était assez idéologique, tranché, et qu’il fallait choisir son camp, ça faisait que tout ça était aussi beaucoup une question de pose parfois, de mode. Mais voilà, c’est passé de mode car ça y est, ça s’est établi. Tout s’installe à un moment ou un autre et est dépassé, intégré, digéré.
Joey : La preuve : avant, quand un disque sortait, c’était un événement…
Nigel : Oui, et par exemple ce que je veux dire c’est que peu importe que tu aimes ou non notre disque. Si tu n’aimes pas, ça va, c’est OK, pas de souci. Mais si on s’était dit « Faisons un disque de rock alternatif », tu nous aurais dit « Hé, vous avez fait un truc binaire, pourquoi ? » Et je t’aurais dit : « J’ai fait ça parce que j’ai vraiment ressenti que je devais prendre position contre le monde d’aujourd’hui, donc j’ai fait ce disque pour trouver la forme qui me permette et te permette de saisir ce monde dans lequel on vit. » Tu vois ? Tout ça c’est derrière nous. Je crois que le dernier disque sur lequel Joey a travaillé et qui revendiquait un peu ça, c’était un album des Smashing Pumpkins, et je crois qu’il ne préfère pas en parler, alors qu’il a aimé y participer ! (Rire général.)

Oui, Joey, tu as fait quelques batteries sur « Adore » des Smashing Pumpkins ?

Joey : Oui.
Nigel : Donc, tu vois, le problème c’est ce dogme « alternatif » qui fait que tu cherches à te positionner en marge. Bref, tu vois ce que je veux dire ? Je suis compréhensible ?

Oui.

Nigel : OK, bon bah maintenant motus, j’ai trop parlé.

Qui écrit les paroles dans Ultraista ?

Nigel : Ah, les paroles ? C’est un peu tout le monde, mais surtout Laura.
Laura : Oui.
Nigel : On a des méthodes collectives bien spéciales !

Vous buvez des chocolats chauds et vous discutez des sujets à aborder ?

Nigel : C’est ça, sous une grosse couverture ! (Rires.)

(La RP sonne le glas, clap de fin.)

Une dernière question : que signifie votre nom de groupe, Ultraista ?

Nigel : C’est le nom du mouvement poétique avant-gardiste de l’Espagne, qui remonte au début du XXe siècle. L’écrivain Jorge Luis Borges en faisait partie. Il était Ultraiste. J’ai découvert ce mot en lisant un de ses livres. J’ai bien aimé sa vibration.

Sa poésie ?

Nigel : C’est ça. Parfois les gens nous demandent : « Avez-vous le manfieste Ultraiste avec vous quand vous jouez ensemble ? » Bien sûr que non, mais ce nom sonne bien et c’est pour ça qu’on l’a pris, parce qu’on le trouve beau, il ne faut pas y voir autre chose.

Ultraista // « Ultraista » // Fortified (La Baleine)
http://www.ultraista.co.uk

11 commentaires

  1. Après cet état des lieux de la musique d’aujourd’hui (bouhh, plus de rebelles, de subversifs…), pourquoi ne pas nous inviter à faire un parallèle et réfléchir ensemble sur le zèle collaborateur et l’autocensure que s’inflige mr Fesson.
    Qu’en est-il du « journalisme » lorsqu’ il s’abaisse jusqu’à se faire dicter ses questions par un tour manager? D’autant plus lorsque ce « journalisme » se fait sur un site explicitement auto-proclamé du Gonzo de ce cher Hunter Thompson… N’ y aurait-il pas comme une baisse de qualité et de pantalons?

    Mais, est-ce là son entière responsabilité?
    En effet, affublé d’un nom pareil, peut-être y-a t’il chez ce chroniqueur, une prédétermination latente aux panpans culculs et autres masochismeries. Puisqu’en définitive, il a l’air d’en avoir pris du plaisir..

  2. Quelle psychanalyse expresse de ma personne on cher, merci. Moi qui n’avait rien demandé, c’est un beau cadeau que tu me fais là. En voilà une bonne chose de faite. Pfiou !
    Après pour ce qui est du débat de fond (de fion ?) que tu lances courageusement, c’est vrai, c’est vrai ça aurait été super subversif de prononcer, comme dans The Candyman, trois fois le mot Radiohead devant Godrich.

    Sylvain
    http://www.parlhot.com

  3. Nan mais t’es trop fort toi dis-moi. Tu te pointes avec un commentaire tout merdeux qui ne soulève aucun débat (puisque si tu avais bien lu, tu aurais vu que j’ai réussi à faire que Godrich parle de son travail de producteur) et tu me parles de misère ? Franchement, laisse-moi être ironique avec toi parce que tu ne mérites aucun premier degré mon gars. Continue à cultiver ta mythologie bêta du gonzo, tu iras loin dans l’art du commentaire et du ne rien faire.

  4. Vous faites le travail à moitié! Vous vous servez de l’interview de ce groupe comme un prétexte. Votre titre l’indique, celui qui vous intéresse, c’est Godrich. Dès lors, assumez-le! Allez au bout? Vous l’interroger sur sa casquette de producteur, mais sans aller vers ce que toute personne normalement constituée attend lorsqu’il lira l’accroche de cet article, qu’il cause de son travail avec Radiohead!
    Comprenez mon acrimonie! Le verre est à moitié vide (même si vous préférez le voir à moitié plein) parce que le tour manager a mis son véto! N’êtes vous pas là, aussi et surtout, pour poser les questions qui fâchent? Si vous ne le faites pas, ou en l’occurence à moitié, et tout en s’en félicitant, ne vous exposez pas, inévitablement, à devoir vous en expliquer?

    Alors j’idéalise peut-être la fonction d’un journaliste, mais avoir un idéal, de hautes attentes d’une profession n’est-il pas louable?

  5. De quel droit es-tu « acrimonieux » ahaha ?
    On dirait un enfant privé de dessert.
    C’est pas la fonction du journaliste que tu idéalises c’est la situation dans son ensemble : j’aurais été mano à mano avec le gars je lui aurais parlé de Radiohead. Or là j’étais avec un groupe (des gens respectables) et je me voyais pas trop faire comme si ils étaient pas là à ce point. Godrich ce serait braqué et basta. Tu vois ? Désolé de te faire (après moi) redescendre sur terre hein.

  6. « Ultraista, la récré électro-pop de Nigel Godrich » titrera Stéphane Davet, le journaliste du Monde qui passera après moi. C’est clair, ce qui se joue là ne prête pas à conséquence. Tout au long de ces 10 plages homogènes, une jeune chanteuse au look de Petit Poney pose sa voix de nymphette sur des tapis sonores exotico-anxiogènes saupoudrés d’afrobeat et d’effets de chausse-trapes (coucou Radiohead ?). C’est joliment stratifié, caressant, mais ça ne va nulle part, pèche par excès de trip-hop (l’anti kraut de Beak ?). Ce que confirmera le showcase bobo du soir devant trois pelés dont Sébastien Schuller et Nicolas Godin de Air.

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