Triple intérêt du nouvel album de Mr Oizo : faire grincer des dents, faire grincer des dents, faire grincer des dents. Loin d’être une joie, ce disque n’est pas non plus, au fond, une souffrance. Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Puisqu’il est inécoutable, on n’a pas à se concentrer pour l’écouter. Il tourne une fois sur la platine, une bonne fois pour toutes et basta, on peut passer assez rapidement à autre chose. Regardez "Rubber" en DVD, par exemple.

Bon, penchons-nous sur quelque chose de bien plus intéressant que ce “Stade 2” (si Rubber est l’histoire d’un pneu, “Stade 2” est celle d’un pneumothorax) qui ne m’aide en rien à remplir mon quota d’inédits ce mois-ci. Car chaque jour doit m’apporter son souffle nouveau, oui, chaque jour je dois trouver une respiration nouvelle dans les livres, les disques, les films. Si je n’ai pas cette dose, je me fane. Heureusement, l’expérience aidant, j’ai des plans de secours. Traîne toujours, çà et là, un petit képa que j’arrive à me coincer sous la dent. Et, pour un moment, je m’échappe à la réalité trop premier degré. Quand je suis vraiment en manque, je me tourne tout de suite vers ce qui me semble un puits sans fond pour l’hygiène mentale : le site de streaming musical Deezer. C’est ici que l’on pratique la poésie de résistance, la vraie, pas celle du gros Ribes. C’est là que tu  peux recharger tes batteries quand plus rien autour de toi ne trouve grâce à tes yeux.

Don Simpson

Vous avez remarqué, vous aussi ? Quand l’artiste n’est pas au niveau, ses fans sont là pour le garder, le niveau. La barre est dure, tiens-la bien et tiens-la haute. C’est un échange de bons procédés ma foi fort compréhensible : si toi, artiste connu, tu procures un jour du bonheur aux commentateurs anonymes, eux, commentateurs anonymes, s’engagent à te rendre la pareille le jour où tu deviendras le dernier des outcasts. Attention, soyons clairs : je ne parle pas d’avis, d’opinion. Je parle de style, de forme. Le commentateur ne se gênera pas pour baver sur l’artiste qui l’avait autrefois rendu heureux le temps d’un EP de jeunesse incandescent. Ce que je dis, c’est que le commentateur rend la pareille en terme de punchline, pour employer un mot à la mode. Des punchlines aussi percutantes que l’album est décevant. Pour contrebalancer. Que l’artiste en bave, OK, mais qu’il en bave AVEC CLASSE. Et inversement proportionnel, que le commentateur  nous éclabousse de sa lumière, qu’il nous inonde de sa quintessence poétique. Deezer est cette agora où prend place chaque jour une joute oratoire digne de la Grèce antique, un plateau de transformation de déchets organiques (albums) par des alchimistes chevronnés (auditeurs), un… Regardez, quand Mr Oizo redevient un oiseau de passage avec un “Stade 2” aussi fadasse que “Lambs Anger” était goûtu, les commentateurs se passent le mot et prennent le relais avec, à leur tête, celle qui me plonge dans une contemplation syntaxique sans fin, ma muse, Prouteuuhh : « du pur!ça clash dan les comm’ moi je trouv k c séminal en plus la couv c Magritte 🙂 carrémen différen des précédens jcomprens kessa dérout il flirte les sons un glock dan la bouche, c’est pas stade zéro lol mdr Ok y’a du bon et du mauvai come partou ». Quel lyrisme, n’est-ce pas ? Depuis que j’ai rencontré Deezer, je vis tous les jours la vie de Don Simpson rien qu’en lisant les commentaires des auditeurs de ce site. High all the time, man.

Arthur Rimbaud

Evidemment, il est dur d’éviter les « casseurs de forums », ces petits malins qui, de par leurs remarques puériles, desservent la cause : patébazooka (« c’est électro nique ! ;° ») ou overkillmanjaro (« la vache, g une conjonctivite. après 10 écoutes, je comprend toujours pas, dommage RIP Oizo. et oh comment ça va, supermerinos, je voi que t’é là ? »). Mais la majorité agissante ne baisse jamais la garde et sait réagir quand il le faut : une émoticône (:/ = émoticône qui ressemble au logo de Mr Oizo… je pose le postulat : génie ?) par-ci ou un « Druide KUIKUI » par-là (talentueux Mikarigolo qui aime nous laisser dans un abîme d’indécision en nous régalant de barbarismes à l’envoûtement inextinguible). Je n’aurais jamais imaginé qu’un mot comme KUIKUI me laisserait pantelant d’extase, bien plus qu’une phrase entière tirée du Proust et les signes de Deleuze. Et que dire du conceptuellement intouchable « j’adère » (mix entre j’adore et j’adhère) ? Et que sous-entend ce message sibyllin laissé par Autodiffusion : « Je me l’écouterais plus tard, trop de sortie en ce moment. En tout cas jolie pochette. » Conditionnel sur « écouterais » donc probabilité moyenne quant à l’assurance d’une véritable écoute future. Pas de « s » à sortie, donc paradoxe dans le discours. Pas de virgule après cas. Théorie : cet auditeur est-il bipolaire, a-t-il un clavier qwerty courbé auquel il manque des touches ou bien nous ouvre-t-il les portes de la perception vers un monde parallèle via un message linguistiquement irrationnel ? Peu importe. Electriacoustik36 est dans la place et nous le fait savoir. Son commentaire serait-il simplement lapidaire ou interminablement complexe ? Voilà son commentaire : « Stade 2 ». Voilà sa pierre à l’édifice : « Stade 2 ». Qui saurait dire si ceci est une approche métapsychique de la chanson éponyme ou de l’album entier ? Et, de fait, laisser le lecteur dans le doute existentiel le plus total n’est-il pas la preuve que Electriacoustik36 (16 ans | Homme | France) tutoie les dieux de la poésie, Arthur Rimbaud en tête, d’un an son cadet ? Membre depuis le 19.11.2011, Electriacoustik36 lâche probablement avec ce « Stade 2 » son premier commentaire sur Deezer. Je l’imagine tendu, mais en même temps très sûr de l’effet qu’il fera, lorsqu’il appuie sur « entrée ». Je décide de l’inviter comme ami pour en savoir plus. Je subodore que se cache derrière ce pseudo un être hypersensible et d’une intelligence au-dessus de la moyenne. Quelqu’un qui peut jouer un rôle décisif sur le forum des futurs albums d’Alizée et de Lorie.

Didier Roustan

Par simple association d’idées simples, « Stade 2 » fait penser à l’émission télé des dimanches soirs de notre enfance (et l’angoisse de retrouver les bancs de l’école le lendemain matin) où, pendant un moment, Didier Roustan nous offrait une pause dans cette débauche de retournées acrobatiques à la Jean-Pierre Papin et autres catastrophes de fond de court façon Thierry Champion. Aujourd’hui, on en est tous à se poser la même question : mais que fait Didier Roustan ? Dans la poésie contemporaine, force est de constater qu’il a laissé un grand vide. C’est pourquoi, en attendant qu’il daigne revenir, on se régale de ses petits frères sur Deezer. On scrute, on passe à la loupe et on fait des hypothèses, jusqu’à parfois fonder de profonds espoirs quant à l’identité réelle de certains auditeurs cachés derrière des pseudos surréalistes (Jesuisuneviergemarie, supergamelle), surréalistes comme la présence de Didier Roustan dans cette émission à côté de mecs aussi bas de plafond que Pierre Sled ou Patrick Chêne. Alors, comment s’empêcher de gloser sur le commentateur nommé ondiradister lorsqu’il dit : « Que Justice soit faite, une fois pour toutes/Apportez-moi la tête de Pedro Winter/Génération Y, compilation Ed Banger/Oizo passe la deuxième et cale au feu vert/Appelez les pompiers pour éteindre le ghetto-blaster » ? Car, si l’on y regarde de plus près, ondiradister est un anagramme de Didier Roustan, le « u » en moins… C’est là qu’on se rend compte que Deezer, c’est pas tout noir tout blanc. Deezer, pour ceux qui y voient comme moi (et on est de plus en plus nombreux) un service de lecture du Beau en ligne (et non d’écoute de musique en ligne), est ce qui se rapproche le plus d’un contrat d’assurance vie entre l’artiste et son public. Dans un seul et unique but : maintenir la beauté à un stade proche de la perfection. La maintenir à son… stade 2 ?

Mr Oizo // Stade 2 // Ed Banger Records (Because Musique)
http://www.deezer.com/fr/music/mr-oizo/stade-2-1319982

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