Paris, 14 février 2014. Pendant que les amoureux se bécotent sous les parapluies parisiens, deux chroniqueurs se rendent la fleur au fusil dans les locaux du label Because pour rencontrer Joseph Mount.

metronomy-part-en-tourneeL’homme, tel Mark E. Smith et son The Fall, est l’incarnation de Metronomy. Leader omnipotent du groupe depuis sa création, Mount pourrait, d’un simple pouce retourné, y mettre fin et provoquer quelques dépressions chez les hipsters de la planète. En trois albums, ces Anglais ont en effet su dépasser le statut de curiosité électro-hype pour s’installer avec classe et élégance sur les cimes enneigées d’une certaine idée de la pop du XXIème siècle. Alors Jo, ce nouvel album « Love Letters » est-il vraiment à la hauteur des folles espérances suscitées par The English Riviera, ton précédent effort ?

Chez Because, le duo de joyeux lurons est accueilli de fort belle manière par une fraîche jeunesse. Un thé, quelques sourires, puis nous voilà délicatement conduits vers un boudoir napoléonien où nos petits culs moites à souhait rejoignent un fauteuil club et un canapé aussi défoncés que Johnny Thunders dans sa grande période. « Joseph va bientôt arriver », nous dit-on, « son taxi est en route ». Merci pour ce checkpoint, Charlie.

Avant de démarrer l’entretien, on échange nos avis sur ce nouveau disque fraîchement reçu dont la sortie est prévue le 10 mars. Précision : si tu veux savoir ce que le gentleman Thin White Plouc en pense, c’est très simple, tu lâches de suite cet article et tu files dare-dare vers sa chronique détaillée et néanmoins pertinente de l’affaire. Pour Potiron, et au risque de paraître simpliste et expéditif, ces lettres d’amour sont au-dessus d’une immense partie des productions actuelles, mais reste en dessous de ce qu’on pourrait attendre de ces ultra-brillants métronomes. Pour faire simple, on n’est pas vraiment d’accord, alors même que Joseph est sur le point de faire son entrée.

Chez Gonzaï, sache qu’on aime bien se taper sur la tronche quand on ne partage pas le même avis sur un disque. D’abord parce que ça détend les phalanges en période hivernale, et surtout parce qu’un bon bourre-pif vaudra toujours mieux qu’un mauvais argument pour défendre un album. Pourtant, pas de principe sans exception. C’est main dans la main et les yeux dans les yeux que nous décidons de rester fidèles à nos statuts de gentilshommes notoires et de mettre de côté nos différences pour nous rabibocher autour d’une bonne dose de Jack.

Il était temps. Quelques minutes plus tard, c’est un Mount souriant et vêtu d’un K-way bleu ciel – mais un ciel tirant vers une teinte légèrement canard WC plutôt raccord avec le temps de chiotte – qui donne dans la poignée de main franche.

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Gonzaï : Ton précédent album – « The English Riviera » – était un chef-d’œuvre. La conception, la production et l’enregistrement de « Love Letters » n’ont pas dû être faciles à appréhender, non?

Joseph Mount (JM) : Oui, ça été effectivement difficile même si je n’ai jamais pensé que « The English Riviera » était un chef-d’œuvre, contrairement à vous. Donc je ne me suis jamais dit qu’il me fallait écrire la suite d’une pierre angulaire du rock, je n’ai pas ressenti cette pression-là.
La réalité, c’est que beaucoup de musiciens ne sont jamais satisfaits de leurs productions, mais ce n’est pas mon cas. Je suis plutôt content de mon travail, mais il y avait pas mal de choses que je voulais changer dans ma manière de concevoir et réaliser un album. Avec « The English Riviera », mon vœu était d’enregistrer l’album dans un véritable studio, et pas dans ma chambre comme cela avait été le cas précédemment. J’avais imaginé qu’en modifiant ce processus d’enregistrement, l’auditeur l’apprécierait différemment en comparaison avec un album fait dans un home-studio. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit, mais à la fin de l’enregistrement, je m’étais malgré tout retrouvé à nouveau dans ma piaule à faire des retouches, de l’edit, de la même manière que sur les premiers albums du groupe. Même si l’album me plaisait, sa conception m’a laissé un goût d’inachevé. Mon premier souhait était donc d’enregistrer « Love Letters », en studio de A à Z et sans utiliser le moindre ordinateur, ce que j’ai fait.

« The English Riviera » est sorti en 2011. Qu’as-tu fait pendant ces trois années?

JM : On a tourné. Beaucoup tourné. C’en était presque ennuyeux sur la fin. La manière dont les disques d’un groupe comme Metronomy sont commercialisés aujourd’hui te conduit à ce cycle de trois ans. Pour faire simple, la première année, tu tournes partout. La seconde, tu continues de tourner en commençant à penser à un futur album. Puis tu prends six mois de vacances, et six mois pour produire le nouvel LP. Depuis 2011, je suis également devenu papa, donc pour moi, ces trois années sont passées très rapidement. Tu sais, quand tu compares avec des cycles d’autres groupes anglais comme Bombay Bicycle Club ou Wild Beasts, tu constates que ces groupes sont à peu près dans le même cycle que nous, puisque leurs précédents disques étaient sortis la même année que « The English Riviera » et qu’ils en sortent un nouveau cette année.

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Ce rythme de sorties est vraiment différent de celui de l’époque des 60’s, où certains groupes parvenaient à sortir deux albums par an. Peux-tu nous parler un peu de la pochette du nouvel album, qui rappelle fortement le style coloré de cette période?

Elle a été conçue par un designer français, Leslie David. Je voulais au départ une photo sur la pochette et puis notre réflexion est devenue de plus en plus graphique, colorée. Au final, je voulais vraiment quelque chose qui évoque les sixties. La pochette de « The English Riviera » rappelait plus le style art-déco, même si l’image avait été conçue dans les 70’s.

« Une cuite chaque soir, mais pas de drogues »

Tu évoquais votre dernière tournée et sa pénibilité. La chanson Monstruous parle de ces difficultés.

On a eu un moment pendant cette tournée où on a été à deux doigts de se séparer. On était vers Singapour je crois, et tout était beaucoup trop organisé. Tu sais, si tu passes trop de temps avec qui que ce soit dans ce monde, tu deviens fou. Et c’est ce qui s’est passé pour nous. On ne se supportait plus, mais on a vraiment pété les plombs qu’à une seule reprise. Tourner, c’est une expérience super enrichissante, mais si tu pousses trop loin cette expérience, ça devient horrible. En Amérique du Sud, je me souviens qu’on a eu cinq concerts en cinq jours : Argentine, Chili, Brésil… De quoi devenir dingue ! J’avais un peu la même impression que celle qu’à un type bourré qui quitterait le nord de Paris à quatre heures du matin pour aller à pied dans une autre fête à l’extrémité sud de la ville. Un trip où tu n’as qu’une envie : être dans ton lit.

Une cuite chaque soir en tournée?

JM : Oui, systématiquement. Mais pas de drogues.

Pourquoi avoir choisi Michel Gondry pour le clip de « Love Letters »?

JM : En réalité, on ne l’a pas vraiment choisi. Bien sûr, à un moment donné, j’aurais adoré que quelqu’un dans notre entourage nous dise : « Alors, vous pouvez choisir Gondry, Spike Jonze, etc. » Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Le truc est simple : c’est Michel Gondry qui voulait réaliser de nouveau un clip. Et quand on a su ça, on a sauté sur l’occasion, évidemment. Quand j’étais plus jeune, ses clips ont été importants pour moi, et très formateurs : Around the World de Daft Punk, les vidéos de Stardust, Björk… A l’époque, je n’avais pas de télévision mais mes amis étaient dingues de Gondry, de Björk, et me montrait souvent des DVD’s où je voyais tous ces clips. Un clip de Gondry, c’est quelque chose que je n’avais même jamais osé imaginer pour Metronomy, donc c’était impossible de le refuser. Ce qui est assez dingue, c’est que Gondry n’a pas vraiment écouté nos albums avant de réaliser le clip, il connaît mal le groupe. Pourtant, s’il écoute nos disques, il se rendra certainement compte à quel point son style, son art, a eu une influence importante sur notre univers. Il expérimente dans ses vidéos, et c’est aussi ce qu’on essaye de faire dans notre musique.

Connaissais tu son groupe Oui-Oui? C’est culte en France.

JM : Oui, car sur les DVD de ses clips, il y avait également des clips de Oui-Oui. Je savais aussi qu’Etienne Charry était un des membres de ce groupe. J’ai écouté ces musiques depuis et c’est vraiment très bon.

« Sans contrôle, tu sors de mauvais disques »

Peut-on te définir comme un control freak?

JM : Dans ma vie privée, absolument pas. Par contre, avec ma musique, oui. Je sais exactement ce que je veux. Je produis les disques de Metronomy, et le rôle d’un producteur, c’est de prendre les décisions, de trancher. C’est le rôle que je me suis attribué dans Metronomy. Mais évidemment, la réalité est un peu plus complexe que ça, puisque j’écris également la musique, et que je suis le créateur du groupe. Il y a quelque chose de complètement freak dans le fait d’être en contrôle permanent quand on enregistre. Je sais évidemment exactement ce que je veux, mais les autres membres du groupe peuvent également avoir des idées percutantes, donc… J’essaye d’entraîner chacun à être meilleur, à proposer, mais pendant l’enregistrement oui, je contrôle absolument tout. Sans contrôle, tu sors de mauvais disques. Un groupe peut être une illusion de démocratie, bien sûr, mais dans tous les grands groupes, il y a toujours un grand leader.

Jusqu’où pousses-tu ce degré de contrôle : pochette du disque, qualité du vinyle, choix de la typographie, etc. ? Votre image donne l’impression d’être hyper réfléchie.

Auparavant, je pensais que le plus important c’était la musique, l’artwork de l’album, le logo du groupe, les photos de presse, et les clips. Je ne m’occupais pas des remix et des sites web mais désormais, je me rends compte que je dois contrôler absolument tout, car si je ne le fais pas, je vais tomber sur un truc par hasard que je trouverais vraiment horrible. Et ça, ça me fait vraiment chier alors je me dois de tout contrôler. Par exemple, pour le nouvel album, Leslie David avait au départ utilisé plusieurs couleurs différentes pour la pochette et j’ai fait changer ça. Avant j’acceptais de prendre des photos avec des fans, et je me rends compte à présent que ça fait partie de l’image du groupe, donc je suis plus réticent à le faire, car ça arrive directement sur Internet, et ça peut être la première image de moi qu’un fan peut croiser au moment de la sortie d’un album, ce qui signifierait que je ne contrôle plus ça. Pour ce qui est des remix de morceaux de ce nouvel album, je fais aussi très attention. Je veux que ceux qui sortent soient vraiment, vraiment bons. Contrôler, c’est donc beaucoup, beaucoup de travail.

Dans ta musique, il est difficile de trouver des influences évidentes. Peut-être The Cure, Wire, Magazine, David Bowie, Love… Cela te parle ou pas du tout ?

JM : En vérité, je ne connais pas vraiment Wire et Magazine. The Cure, je les connais un peu, évidemment. On les entendait partout dans les restaurants ou les clubs en Angleterre mais il y avait assez peu d’électronique dans leurs titres, non?

Month of Sundays évoque la période « Seventeen Seconds » du groupe de Robert Smith, pourtant…

JM : Quelqu’un m’a donné cet album mais je ne l’ai jamais écouté ! Je l’ai certainement entendu un jour, mais je n’y ai jamais vraiment prêté attention. En fait, je n’ai jamais essayé d’imiter qui que ce soit avec ma musique. Le travail d’Andre 3000 ou les disques des Beach Boys me fascinent. Bien sûr, même Kanye West doit penser à Gil Scott-Heron ou aux Last Poets quand il fait sa musique. Mais en plus fun, évidemment. Quand j’étais jeune, j’étais obsédé par les Beatles mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.

« Rien n’est réellement totalement nouveau »

La chanson Love Letters rappelle, outre les productions Motown, la seconde moitié de Station to Station, de Bowie.

les-artistes-nicolas-godin-air-joseph-mount-metronomy-et-jarvis-cockerC’est drôle, mais c’est encore un disque que je n’ai jamais écouté ! De Bowie, j’aime bien « Let’s Dance », « Hunky Dory », « Ziggy Stardust ». J’ai écouté un peu « Diamond Dogs ». Et c’est tout. Mes parents avaient aussi une vieille compile de lui, «Changes One»… Trouver des influences à un groupe, c’est assez drôle quand on est auditeur. Mais c’est parfois pénible, en écoutant un album, de deviner immédiatement tous les disques qui ont été écoutés par l’artiste pendant l’enregistrement. Je pense que ce que Metronomy est original et que nos influences ne s’entendent pas vraiment sur nos albums. Si je n’avais pas souhaité dès le début aller vers cette originalité, je n’aurais d’ailleurs jamais enregistré de musique. Les gens sont parfois convaincus que les groupes actuels volent toujours des éléments ici ou là. Quand on a sorti The Look, certains ont immédiatement dit que ce morceau ressemblait à Babies de Pulp, par exemple. Pour le riff du début. Or en aucun cas quand j’ai enregistré The Look, je n’ai eu Babies en tête, même si je connaissais évidemment ce morceau. Ce que ça révèle surtout, c’est que la musique influence la musique, et que rien n’est réellement totalement nouveau. Si tu écoutes Kings of Leon, par exemple, tu entends derrière chaque note tous les groupes qu’ils aiment. Mais tu peux aussi te planter, ces mecs n’ont peut-être jamais entendu ces groupes auxquels tu penses.

On a parfois tendance à penser que Metronomy n’est pas britannique mais américain. Quelle est votre relation avec la pop anglaise ?

Tu sais, en Angleterre, quand tu es adolescent et que tu veux faire partie d’un groupe, c’est forcément d’un groupe de pop, influencé par la britpop, les Beatles, etc…Et s’il y a de la musique qui arrive d’Amérique, c’est principalement de la pop assez sirupeuse. Je me sens plus comme quelqu’un d’apatride. Pour moi, Metronomy ne m’évoque pas Blur ou d’autres groupes anglais. J’ai l’impression qu’on est plus proches des groupes américains qui sonnent souvent plus bizarres, plus originaux, voire même de groupes de rap ou de Beyoncé.

La manière dont tu diriges Metronomy évoque la démarche de Damon Albarn.

JM : Je ne sais pas. Damon est fondamentalement quelqu’un d’anglais et il n’apprécierait pas, je pense, qu’on l’associe à la musique américaine.

Le succès de Metronomy est allé crescendo alors que l’industrie du disque se cassait la figure. Ça t’inspire quoi ?

Ence qui me concerne, je suis très heureux qu’il existe encore des labels capables de mettre de l’argent sur la table pour créer de beaux disques et de beaux objets. Globalement, les profits des très gros labels ont chuté, mais d’un autre côté, il y a plein de labels et d’artistes qui se portent bien car ils ont compris l’importance du packaging, du produit et ils savent flairer les attentes des auditeurs. Je crois sincèrement qu’on peut bien s’en sortir tant qu’on enregistre de bons albums. Et c’est ce que j’essaye de faire avec Metronomy. Il faut que les labels continuent de produire et de promouvoir de la musique de qualité et ne les donnent pas ensuite gratuitement ou presque à Apple. Et dans ce cas, je crois qu’il y aura toujours un marché pour ça. C’est un peu facile de dire que tout va mal. Mais je changerai peut-être de discours lorsque l’album sera sorti !

Pour finir, on aimerait savoir quel membre du groupe tu trouves le plus attirant physiquement…

JM : Et bien… disons que… non, mais je ne peux vraiment pas répondre à cette question.

On déconnait, c’est juste parce qu’on trouve que la batteuse Anna Prior est très belle !

JM : Ca ne durera qu’un temps !

Metronomy // Love Letters // Because
Propos recueillis par Albert Potiron et The Thin White Plouc

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